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de dire ici, quoique sans nécessité, que la règle de Kepler, démontrée géométriquement, et par les premières idées, me paraît une chose d'un grand prix.

Si avant que de donner son livre , Newton avait su cela , soit par quelque ouvrage d'un autre , soit par sa seule pénétration, qui sans doute allait au plus haut point, il n'aurait fait, quant à l'essentiel, que changer le nom de force centrifuge en celui d'attraction , et masquer un système connu pour le produire comme nouveau. Mais il n'est pas apparent qu'un aussi grand homme ait été capable de tant d'adresse. On peut fort bien ne pas s'apercevoir que la règle de Képler tire son origine d'un certain degré de mouvement précis imprimé à tout le système solaire , unique entre une infinité d'autres également possibles, et qu'il faut de plus qu'il y ait équilibre , et équilibre très-durable , non entre les planètes de ce système, mais entre des couches sphériques qui les contiendront, ainsi qu'il a été prouvé dans la théorie (30). Encore une chose qui pouvait empêcher Newton de donner dans ces idées, c'est que ces couches demandent le plein , et lui était persuadé du vide. Quoi qu'il en soit, il est de fait qu'il a vu la contestation assez échauffée entre ses sectateurs et les Cartésiens; qu'ils y ont mis en avant l'équilibre , point très-important et nouveau , et qu'il a toujours été spectateur tranquille de tout, sans y prendre aucune part.

XIII. Venons au plein , qui n'a été que supposé dans notre Théorie.

Certainement, il n'y a guère d'idée en nous plus ancienne que celle du vide : tous les enfans l'imaginent partout où ils ne voient rien, et une infinité d'hommes pensent à peu près de même toute leur vie. Selon les philosophes , qui ont eux-mêmes conservé cette idée si naturelle , il y a l'espace distinct de la man tière dont il est le lieu , et où elle peut également être ou n'être pas placée. On ne peut concevoir cet espace qu'infini , et de plus incréé ; et ce second point doit faire de la peine. L'espace serait un être réel semblable à Dieu ; d'ailleurs, il ne serait ni matériel ni spirituel.

XIV. Si la matière est infinie, il

у a autant de matière que d'espace; tout est plein , et l'idée forcée d'espace devient tout-àfait inutile : la matière sera elle-même son lieu, parce qu'elle ne peut exister autrement. Il est vrai qu'alors on tombe, à l'égard du mouvement, dans des difficultés qui peuvent paraître considérables. La matière toute en masse ne peut se mouvoir en

ligne droite , puisqu'elle n'a pas où aller ; elle ne peut non plus se mouvoir circulairement, car il n'y a point de centre dans l'infini : une sphère infinie enfermerait contradiction, puisque toute figure est ce qui est terminé extérieurement. Mais tous les inconvéniens seront leyés, si l'on conçoit la masse infinie de la matière divisée en une infinité de sphères finies. Ce sont là les fameux tourbillons de Descartes, dont ceci prouve la nécessité dans l'hypothèse du plein et de l'infinité de la matière. Ils avaient déjà par eux-mêmes une grande apparence de possibilité, et même, pour ainsi dire, un certain agrément philosophique.

XV. Si la matière est finie , elle ne serait toujours , par rapport à l'espace , qu’un infiniment petit ; et l'univers , quoique trèsréel, ne serait qu'un vide immense qui ne contiendrait rien, privé de toute force, de toute action , de toute fonction, à une petite partie près , qui ne mériterait pas d'être comptée. Le Tout-Puissant n'aurait rien versé dans ce vase.

XVI. On croirait remédier à cet inconvénient, en supposant que la matière , quoiqu'infinie , serait un moindre infini que l'espace, comme l'infini des nombres pairs , ou celui des impairs , est moindre que celui de la suite totale des nombres naturels. Mais alors l'attraction, qui se lie si bien, à ce qu'on croit, avec le vide , et qui est mutuelle entre tous les corps, agirait perpéa tuellement sur eux, pour les rapprocher les uns des autres, quelque dispersés qu'ils fussent d'abord ; et elle agirait sans avoir aucun obstacle à surmonter, puisque l'espace ou le vide n'a aucune force , ni attractive, ni répulsive. Les vides semés originairement, si l'on veut, entre tous les corps, disparaîtraient donc en plus ou moins de temps, et il ne resterait plus qu'un grand vide total au dehors de tous les

corps

violemment appliqués les uns contre les autres. Il est visible que, pour la vérité de cette idée , il n'est

pas
nécessaire

que
le rapport

de l'infini de l'espace à celui de la matière, soit de 2 à 1, comme il a été posé dans l'exemple des nombres. Tout autre rapport , pourvu que l'espace soit le plus grand; fera le même effet.

XVII. Dans ce même cas, les tourbillons cartésiens ne réussiraient pas non plus. Il faut, pour les mettre en action continue, qu'ils tendent toujours par eux-mêmes à s'agrandir , et qu'ils s'en empêchent toujours les uns les autres. Or, il est aisé de voir

que des vides semés entre eux les détruiraient, en les empêchant d'être comprimés de toutes parts ; que quelques-uns étant détruits les premiers , les autres le seraient plus facilement, et toujours plus facilement, etc. Dans le cas précédent, le monde se pétrifiait ; dans celui-ci, il s'évapore.

X VIII. Comme on ne lui voit absolument aucune disposition à l'un ni à l'autre de ces deux accidens, il s'ensuit que l'espace réel ou le vide n'existe pas, même dans le système newtonien , oi il est cependant si établi et si dominant. Je puis ajouter qu'il n'est pas besoin pour l'action perpétuelle et réciproque des tourbillons cartésiens , que la matière soit infinie; car, ne le fût-elle pas, les derniers tourbillons et les plus extérieurs de ce grand tout, n'auraient pas plus de facilité à s'étendre, puisqu'il n'y aurait pas d'espace au-delà d'eux.

SUR

LE SYSTÈME PHYSIQUE

DES

CAUSES

OCCASIONNELLES.

CHAPITRE PREMIER.

Occasion de l'Ouvrage. Rien n'a fait plus de bruit parmi le petit nombre de gens qui se mêlent de penser , que la dispute qui existe entre les deux premiers philosophes du monde, le père Malebranche et Arnauld. On a eu avec raison une attention particulière sur les différens. combats qu'ils se sont livrés; on a cru que si jamais la vérité a pu être éclaircie par ce moyen, elle l'allait être. J'ai été spectateur comme les autres , moins intelligent sans doute , mais peut-être plus appliqué par la raison que je vais dire. Je n'avais jamais goûté le système du père Malebranche sur les causes oc-. casionnelles , quoique j'en connusse assez bien la commodité et même la magnificence. Je ne réponds pas que le préjugé des sens et de l'imagination n'eût formé d'abord en moi cette opposition à une idée fort contraire assurément aux idées communes; mais enfin, je m'étais défié de ce préjugé, et par les avertissemens que les Cartésiens ont assez de soin de nous donner sur leurs opinions extraordinaires , et plus encore par une certaine précaution gé-nérale que j'ai coutume de prendre contre tous les sentimens que j'ai , sans les avoir long-temps consultés avec moi-même.. Quand je n'avais écouté que ma raison pour satisfaire à ce que les philosophes exigent toujours de nous, j'avais été surpris de ne la trouver pas plus favorable aux Causes occasionnelles, que mon imagination et mes sens. Mais peut-être le préjugé lui avaitil donné un certain pli. Je ne garantirais point cela. Tout ce que je pouvais était de me défier de ma raison même, et je le fis. J'y étais d'autant mieux fondé, que, de toutes les objections que j'avais à faire contre les Causes occasionnelles., je voyais que le père Malebranche ne s'en faisait pas une seule dans ses ouvrages , et cependant je ne crois pas que jamais philosophe ait mieux

pour et le contre de ses opinions, ni ait eu un dessein plus: sincère de découvrir la vérité aux hommes. Sur cela., s’émut la

pesé le

querelle de M. Arnauld et de lui. Ce redoutable adversaire voulait saper par le pied tout le système du père Malebranche, et je me flattai que quelqu'une de mes difficultés aurait le bonheur de lui tomber dans l'esprit. Mais ou il attaque d'autres points ; ou quand il attaque ce point-là , j'ai le déplaisir de voir que je n'ai rien de commun avec lui. Que croirai-je de moi-inéme? Ni le père Malebranche n'a prévu mes objections, ni Arnauld ne s'en est servi. En vérité le préjudice est grand contre elles, et je reconnais que quand on ne me voudrait pas seulement recevoir à les proposer, on ne me ferait pas beaucoup d'injustice. Cependant lorsque je viens à les considérer en elles-mêmes, je ne sais comment il se fait que je ne les trouve point méprisables. Je me suis donc résolu à me délivrer de cette incertitude , en demandant au public ce que j'en dois croire , et principalement au père Malebranche, que je reconnais volontiers pour juge dans sa propre cause; car, ni je ne me crois capable de lui faire des difficultés qui soient assez fortes pour l'obliger à dissimuler ce qu'il en penserait, ni je ne le crois capable de dissimuler ce qu'il en penserait quand même elles seraient extrêmement fortes.

Ce ne sont que des Doutes que je propose , et je me rendrai à la première réponse qu'on aura la bonté de me donner. Je me rendrai même, quand on ne m'en donnerait pas ; et j'entendrai bien ce silence. Je prie qu'on ne prenne point tout ceci pour des discours d'une fausse modestie : ce qui doit répondre de la sincérité de mes paroles , c'est que je ne suis ni théologien , ni philosophe de profession , ni homme d'aucun nom, en quelque espèce que ce soit; que par conséquent je ne suis nullement engagé à avoir raison , et que je puis avec honneur avouer que je me trompais , toutes les fois qu'on me le fera voir.

CHAPITRE I I.

Histoire des Causes occasionnelles.

Pour mieux proposer les Doutes que j'ai sur les Causes occasionnelles , je crois qu'il sera bon d'expliquer ce système, et même d'en faire l'histoire , telle que je la devine sur des conjectures assez vraisemblables.

Les Causes occasionnelles ne sont pas anciennes; je ne prétends pas qu'elles en vaillent moins. Descartes , un des esprits les plus justes qui aient jamais été , persuadé, comme il devait l'être, de la spiritualité de l'âme , vit qu'il n'y avait pas moyen de la bien établir , à moins qu'on ne mît une extrême disproportion entre ce qui est étendu et ce qui pense; en sorte que , quoiqu'on élevál infiniment l'être étendu, ou quoiqu'on abaissât infiniment l'être

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