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Il est vrai cependant que les novateurs peuvent avoir des chefs qui agiront par un autre motif, par la noble ambition d'être à la tête d'un parti , d'une espèce de révolution dans les lettres , de quelque chose enfin ; et en ce cas, ils ont raison de croire qu'ils engageront mieux leurs gens par une diminution, que par une augmentation de travail.

Si nous remontions jusqu'aux Grecs, nous trouverions que chez eux la poésie a toujours marché aussi , en resserrant ellemême ses chaines. Homère , qui est à la tête de tout , est si excessivement licencieux, qu'il ne paraît presque pas possible d'y rien ajouter à cet égard; et il était bien naturel que

l'on se fît un honnête scrupule d'aller si loin. Mais je ne veux pas m'engager dans une discussion trop étendue , et, pour tout dire , dont je ne serais pas capable : renfermons-nous chez les Latins; comparons leurs gênes avec les nôtres. Ce serait un long détail, si l'on voulait : mais il me semble que tout l'essentiel de ce parallele peut se réduire à deux chefs principaux.

1°. Sur les six pieds qui composent un vers hexamètre latin, il n'y a que les deux derniers qui soient assujettis à être d'une certaine quantité; les quatre premiers sont libres , non absolument, mais par rapport aux deux autres. De cette structure du vers hexamètre, il résulte qu'il y a un assez grand nombre de mots latins qui n'y peuvent jamais entrer. Voilà donc la langue latine appauvrie d'autant, et la difficulté de s'exprimer en vers augmentée. Chez nous, les règles du grand vers n’excluent aucun mot, à moins qu'il ne fût de sept syllabes, ce qui est très

rare.

2o. En latin , les mots exclus du vers hexametre peuvent se réfugier dans les phaleuques, dans les odes alcaïques, etc. Mais là il n'y a aucun pied libre comme il y en avait dans l'hexamètre; et c'est là tout ce qu'on a pu imaginer de plus cruel et de plus tyrannique. Le français n'a rien d'approchant. Jusques-là les Latins, qui, accablés d'un joug si pesant, n'ont pas laissé de s'élever jusqu'où nous ne pouvons guère que les suivre, ont, du côté des difficultés vaincues, un avantage infini sur nous. Mais il faut avouer qu'ils avaient une com

ommodité qu'on peut, aussi appeler infinie , et dont nous sommes presque entièrement privés; c'est l'inversion des mots. Je crois qu'on pourrait prouver, par les meilleurs poëtes , que cette inversion était, à très-peu de chose près, totalement arbitraire ; et cela supposé, il est certain que cinq mots seulement peuvent être arrangés en cent vingt façons différentes, dix mots iraient à plus de trois millions. Horace dit galamment et ingénieusement à l'aimable Pirrha , qu'il s'était sauvé du naufage dont il était menacé par ses charmes; et voici

très-littéralement et dans la dernière exactitude ses propres mots: Une muraille sacrée marque, par un tableau votif, que j'ai appendu au puissant Dieu de la mer mes vétemens tout mouillés. L'image est poétique et heureuse : cela fait au moins onze mots latins; et voiei comment ils ont été arrangés par Horace pour faire les vers qu'il voulait : Par un tableau une sacrée votif muraille marque tout mouillés que j'ai appendu au puissant mes vétemens de la mer dieu. J'ai vu des gens d'esprit, mais qui ne savaient point le latin , fort étonnés qu'Horace eût parlé ainsi ; et d'autres, qui avaient fait leurs études, étonnés encore de ce qu'ils ne l'avaient pas été jusques-là. Tout ce que je prétends présentement, c'est que l'arrangement qu'Horace donne à ces onze mots latins , est tel que l'on voit assez qu'une infinité d'autres arrangemens pareils auraient été également recevables ; que ces arrangemens étaient donc arbitraires, que puisqu'ils s'agissait d'onze mots, il y avait plus de dix millions d'arrangemens possibles ; et que quand il y en aurait eu quelques-uns d'absolument insupportables , il en restait encore un nombre prodigieux plus que suffisant pour y satisfaire.

Que les Latins n'aient dans un certain genre de vers aucune syllabe libre, mais une entière liberté de placer les mots comme ils voudront; et que nous n'ayions aucune gêne sur les syllabes , mais un extrême assujettissement à un certain ordre des mots, et cela en tout genre de vers ; il me semble qu'il ne serait pas aisé de juger de quel côté il y aurait plus ou moins de difficulté, et qu'on pourrait supposer ici une égalité assez parfaite. Mais il est question de savoir laquelle des deux pratiques est la plus raisonnable ; la décision pourra être assez prompte. Certainement la licence effrénée des transpositions produira souvent de l'obscurité et de l'embarras; exigera du lecteur, et principalement de l'auditeur, une attention pénible, qui n'ira qu'à entendre le sens littéral, et non à envisager l'idée , et produira dans la phrase une confusion et un chaos où l'on ne se reconnaîtra un peu que lorsqu'on sera parvenu jusqu'au bout. Souvenons-nous du morceau cité d'Horace. Il y a là un tout mouillés adjectif détaché de son substantif, qu'on verra quelque temps après; jusques-là ce mot n'a aucun rapport à tout ce qui l'environne ,, et il paraît tout-à-fait hors d'ouvre et comme suspendu en l'air. Il faudra faire effort pour s'en souvenir , et le rejoindre au mot de vélemens quand il daignera paraître.

Mais n'est-il pas à propos que le poëte prenne tous les. moyens possibles d'empêcher que l'attention qu'on lui donne ne se relâche? Sans doute, il les doit prendre; mais il faut que ce soit à ses dépens , et non aux dépens de l'auditeur. Le poëte n'est fait

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que pour le plaisir d'autrui; moins il vendra cher celui qu'il fera , plus il en fera : il doit se sacrifier de bonne grâce, sans songer jamais à faire partager ses peines.

Nous étions partis de la rime, et nous voilà arrivés bien loin, et peut-être beaucoup trop loin , sur un sujet si léger. Nous dea mandons cependant la permission de dire encore un mot. En supposant que la rime soit régulière , quelle sera sa plus grande perfection possible ?

Il y a un bon mot fort connu. Voilà deux mots bien étonnés de se trouver ensemble, a dit un homme d'esprit, en se moquant d'un mauvais assortiment de mots. J'applique cela à la rime, mais en le renversant : et je dis qu'elle est d'autant plus parfaite, que les deux mots qui la forment sont plus étonnés de se trouver ensemble. J'ajoute seulement qu'ils doivent être aussi aisés qu'étonnés. Si vous ayez fini un vers par le mot d'âme,

il vous sera bien aisé de trouver le mot de flame pour

finir l'autre. Nonseulement il

y a peu de mots de cette terminaison dans la langue; mais de plus, ceux-ci ont entre eux une telle affinité pour

le sens, qu'il sera très-difficile que le discours où le premier sera employé, n'admette ou même n'amène nécessairement le second. La rime est légitime ; mais c'est presque un mariage. Je dis qu'alors les mots ne sont pas étonnés , mais ennuyés de se rencontrer,

Si au contraire vous faites rimer fable et affable, et je suppose que le des deux vers soit bon, on pourra dire que

les deux mots seront étonnés et bien aises de se trouver. On en voit assez la raison, en renversant ce qui vient d'être dit. Ce seront là des rimes riches et heureuses.

Toute langue cultivée se partage en deux branches différentes, dont chacune a un grand nombre de termes que l'autre n'emploie point; la branche sérieuse et noble , la branche enjouée et badine. On pourrait croire que les poëtes sont plus obligés de bien rimer dans le sérieux que dans le badin : mais pour peu qu'on y pense, on verra que c'est le contraire. Leur assujettissement à la rime doit être d'autant plus grand , qu'il leur est plus aisé d'y satisfaire. Or, la langue badine est de beaucoup la plus abondante et la plus riche; outre tous les termes qui lui sont propres , et auxquels l'autre n'ose jamais toucher, elle a tous ceux de cette autre , sans exception, qu'elle peut tourner en plaisanterie tant qu'elle voudra ; elle peut aller même jusqu'à en forger de nouveaux. Il est bien juste que la joie, si nécessaire aux hommes , ait quelques priviléges.

sens

DE FONTENELLE, Directeur de l'Académie Française , au discours prononcé

par M. l'évêque de Rennes , le jour de sa réception 25 septembre 1749.

Monsieur, Ce que nous venons d'entendre ne nous a point surpris ; nous savions , il y a long-temps, que dès votre entrée dans le monde on jugea qu'à beaucoup d'esprit naturel, et à une grande capacité dans les matières de l'état ecclésiastique que vous aviez émbrassé, vous joigniez l'agréable don de la parole, qui ne s'attache pas toujours au plus grand fonds d'esprit, et encore moins à des connaissances également épineuses et éloignées de l'usage commun. Nous savions qu'après avoir été nommé évêque de la capitale d'une grande province qui se gouverne par des états , votre dignité, qui vous mettait à la tête de ces états , vous avait donné occasion d'exercer souvent un genre d'éloquence peu connu parmi nous , et qui tient assez du caractère de l'éloquence grecque et romaine. Les orateurs français , excepté les orateurs sacrés, ne traitent guère que des sujets particuliers, peu intéressans, souvent embarrassés de cent minuties importantes, souvent avilis par les noms mêmes des principaux personnages. Pour vous , Monsieur, vous aviez toujours en main dans vos discours publics les intérêts d'une grande province combinés avec ceux du roi ; yous étiez, si on ose le dire, une espèce de médiateur entre le souverain qui devait être obéi, et les sujets qu'il fallait amener à une obéissance volontaire. De là vous avez passé, Monsieur, à l'ambassade d'Espagne, où il a fallu employer une éloquence toute différente, qui consiste autant dans le silence que dans les discours. Les intérêts des potentats sont en si grand nombre , si souvent et si naturellement opposés les uns aux autres, qu'il est, difficile que deux d'entre eux, quoique étroitement unis pår

les liens du

sáng , soient parfaitement d'accord ensemble sur tous les points, ou que leur accord subsiste long-temps. Les deux branches de la maison d'Autriche n'ont pas toujours été dans la même intelligence. L'une des deux maisons royales de Bourbon vous a chargé de ses affaires auprès de l'autre. La Renommée , quoique si curieuse , surtout des affaires de cette nature , quoique si ingénieuse et même si hardie à deviner , ne nous a rien dit de ce qui s'est passé dans un intérieur où vous avez eu besoin de toute

connus

votre habileté ; et cela même vous fait un mérite. Seulement nous voyons que l'Espagne , pour laquelle vous avez dû être le moins zélé, ne vous a laissé partir de chez elle que revêtu du titre de grand de la première classe , honneur qu'elle est bien éloignée de prodiguer.

Le grand cardinal de Richelieu , lorsqu'il forma une société de gens presque tous peu

considérables

par

eux-mêmes, seulement par quelques talens de l'esprit, eût-il pu , même avec çe sublime génie qu'il possédait , imaginer à quel point eux et leurs successeurs porteraient leur gloire par ces talens et par leur union ? Eût-il osé se flatter

que
dans
peu

d'années les noms les plus célèbres de toute espèce ambitionneraient d'entrer dans la liste de son académie ; que dès qu'elle aurait perdu un cardinal de Rohan , il se trouverait un autre prélat, tel que vous , Monsieur , prêt à le remplacer?

Le nom de Rohan seul fait naître de grandes idées. Dès qu'on l'entend , on est frappé d'une longue suite d'illustres aïeux, qui va se perdre glorieusement dans la nuit des siècles : on voit des héros dignes de ce nom par leurs actions , et d'autres héros dignes de ces prédécesseurs ; on voit les plus hautes dignités accumulées, les alliances les plus brillantes, et souvent le voisinage des trônes : mais en même temps il n'est que trop sûr que tous ces avantages naturels , si précieux aux yeux de tous les hommes, seraient des obstacles qu'aurait à combattre celui qui aspirerait au mérite réel des vertus, telles que la bonté, l'équité, l'humanité, la douceur des mours. Tous ces obstacles , dont la force n'est que trop connue par l'expérience , non-seulement M. le cardinal de Rohan, durant tout le cours de sa vie, les surmonta; mais il les changea eux-mêmes en moyens, et de pratiquer mieux les vertus qu'ils combattaient, et de rendre ces vertus plus aimables. Il est vrai, pour ne rien dissimuler, qu'il y était extrêmement aidé par l'extérieur du monde le plus heureux, et qui annonçait le plus vivement et le plus agréablement tout ce qu'on avait le plus d'intérêt de trouver en lui. On sait ce qu'on entend aujourd'hui, en parlant des grands , par le don de représenter. Quelques-uns d'entre eux ne savent guère que représenter : mais lui, il représentait et il était.

Des son jeune âge, destiné à l'état ecclésiastique, il ne crut point que son nom, ni un usage assez établi chez ses pareils , pussent le dispenser de savoir par lui-même. Il fournit la longue et pénible carrière prescrite par les lois avec autant d'assiduité, d'application, de zèle , qu'un jeune homme obscur, animé d'une noble ambition, et qui n'aurait pu compter que sur un mérite acquis. Aussi des ces premiers temps se fit-il une grande réputa

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