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parle, que j'appuie sur tout ce qui cause mes regrets , et que je mette du soin à rendre la plaie de mon coeur encore plus profonde. Je conviens qu'il y a toujours un certain plaisir à dire ce que l'on sent : mais il faudrait le dire dans cette assemblée d'une manière digne d'elle , et digne du sujet; et c'est à quoi je ne crois pas pouvoir suffire , quelque aidé que je sois par un tendre souvenir , par ma douleur même, et par mon zèle pour

la mémoire de mon ami.

Le plus souvent on est étrangement borné par l'a nature. On ne sera qu'un bon poëte, c'est être déjà assez réduit ; mais de plus, on ne le sera que

dans
un certain

genre; la chanson même en esť un où l'on peut se trouver renfermé. La Motte a traité presque tous les genres de poésie. L'ode était assez oubliée depuis Malherbe ; l'élévation qu'elle demande, les contraintes particulières qu'elle impose avaient causé sa disgråce , quand un jeune inconnu parut subitement avec des odes à la main, dont plusieurs étaient des chefs-d'euvres, et les plus faibles avaient de grandes beautés. Pindare dans les siennes est toujours Pindare , Anacréon est toujours Anacreon , et ils sont tous deux très-opposés. La Motte , après avoir commencé par être Pindare, sut devenir Anacréon.

Il passa au théâtre tragique, et il y fut universellement applaudi dans trois pièces de caractères différens. Les Machabées ont le sublime et le majestueux qu'exige une religion divine ; Romulus représente la grandeur romaine naissante , et mêlée de quelque férocité ; Inès de Castro exprime les sentimens les plus tendres, les plus touchans , les plus adroitement puisés dans le sein de la nature. Aussi l'histoire du théâtre n'a-t-elle point d'exemple d'un succès pareil à celui d'Inès. C'en est un grand pour une pièce que d'avoir attiré une fois chacun de ceux qui vont aux spectacles. Inės n'a peut-être pas eu un seul spectateur qui ne l'ait été qu'une fois. Le désir de la voir renaissait après la curiosité satisfaite.

Un autre théâtre a encore plus souvent occupé le même auteur ; c'est celui où la musique s'unissant à la poésie , la pare quelquefois, et la tient toujours dans un rigoureux esclavage. De grands poëtes ont fièrement méprisé ce genre, dont leur génie , trop roide et trop inflexible, les excluait; et quand ils ont voulu prouver que leur mépris ne venait pas d'incapacité, ils n'ont fait que prouver, par des efforts malheureux, que c'est un genre très-difficile. La Motte eût été aussi en droit de le mépriser : mais il a fait mieux, il y a beaucoup réussi. Quelquesunes de ses pièces, car, fussent-elles toutes d'un mérite égal, le succes dépendici du concours de deux succès ; l’Europe gadante,

Issé, le Carnaval de la Folie , Amadis de Grèce, Omphale, dureront autant que le théâtre pour lequel elles ont été faites , et elles feront toujours partie de ce corps de réserve qu'il se ménage pour ses besoins.

Dans d'autres genres que la Motte a embrassés aussi, il n'a pas reçu les mêmes applaudissemens. Lorsque ses premiers ouvrages parurent, il n'avait point passé par de faibles essais , propres seulement à donner des espérances : on n'était point averti , et on n'eût pas le loisir de se précautionner contre l'admiration. Mais dans la suite on se tint sur ses gardes : on l'attendait avec une indisposition secrète contre lui; il en eût coûté trop d'estime pour lui rendre une justice entière. Il fit une Iliade , en suivant seulement le plan général d'Homère , et on trouya mauvais qu'il touchât au divin Homère sans l'adorer. Il donna un recueil de fables, dont il avait inventé la plupart des sujets; et on demanda pourquoi il faisait des fables après la Fontaine. Sur ces raisons on prit la résolution de ne lire l'Iliade ni les fables, et de les condamner.

Cependant on commence à revenir peu à peu sur les fables , et je puis être témoin qu'un assez grand nombre de personnes de goût avouent qu'elles y trouvent une infinité de belles choses ; car on n'ose encore dire qu'elles sont belles. Pour l'Iliade, elle ne paraît pas jusqu'ici se relever; et je dirai, le plus obscurément qu'il me sera possible , que le défaut le plus essentiel qui l'en empêche, et peut-être le seul , c'est d'être l'Iliade. On lit les anciens par une espèce de devoir; on ne lit les modernes que pour le plaisir, et malheureusement un trop grand nombre d'ouvrages nous ont accoutumés à celui des lectures intéressantes."

Dans la grande abondance de preuves que je puis donner de l'étendue et de la variété du talent de la Motte , je néglige des comédies qui , quoiqu'en prose , appartiennent au génie poétique, et dont l'une a été tout nouvellement tirée de son premier état de prose , pour être élevée à la dignité de pièce en vers, si cependant c'était une dignité selon lui; mais enfin c'était toujours un nouveau style auquel il savait se plier.

Cette espèce de dénombrement de ses ouvrages poétiques ne les comprend pas encore tous. Le public ne connaît ni un grand nombre de ses psaumes et de ses cantates spirituelles , ni des églogues qu'il renfermait, peut-être par un principe d'amitié pour moi, ni beaucoup de pièces galantes enfantées par l'amour, mais par un amour d'une espèce singulière, pareil à celui de Voiture pour mademoiselle de Rambouillet, plus parfaitement privé d'espérance , s'il est possible , et sans doute infiniment plus disproportionné. Il n'a manqué à un poëte si universel qu'un seul

genre, la satire; et il est plus glorieux pour lui qu'elle lui manque, qu'il ne l'est d'avoir eu tous les autres genres à sa disposition.

Malgré tout cela, la Motte n'était pas poëte, ont dit quelquesuns, et mille échos l'ont répété. Ce n'était point un enthousiasme involontaire qui le saisît , une fureur divine qui l'agitât; c'était seulement une volonté de faire des

vers ,

qu'il exécutait, parce qu'il avait beaucoup d'esprit. Quoi ! ce qu'il y aura de plus estimable en nous , sera-ce donc ce qui dépendra le moins de nous, ce qui agira le plus en nous sans nous-mêmes, ce qui aura le plus de conformité avec l'instinct des animaux ? Car cet enthousiasme et cette fureur bien expliqués , se réduiront à de véritables instincts. Les abeilles font un ouvrage bien entendu, à la vérité, mais admirable seulement en ce qu'elles le font sans l'avoir médité et sans le connaître. Est-ce là le modèle que nous devons nous proposer ; et serons-nous d'autant plus parfaits que nous en approcherons davantage? Vous ne le croyez pas, Messieurs, vous savez trop qu'il faut du talent naturel pour tout, de l'enthousiasme pour la poésie; mais qu'il faut en même temps une raison qui préside à tout l'ouvrage, assez éclairée pour savoir jusqu'où elle

peut lâcher la main à l'enthousiasme , et assez ferme pour le retenir quand il va s'emporter. Voilà ce qui rend un grand poëte si rare ; il se forme de deux contraires heureusement unis dans un certain point, non pas tout-à-fait indivisible , mais assez juste. Il reste un petit espace libre où la différence des goûts aura quelque jeu. On peut désirer un peu plus ou un peu moins : mais ceux qui n'ont pas

formé le dessein de chicaner le mérite , et qui veulent juger sainement, n'insistent guère sur ce plus ou sur ce moins qu'ils désireraient, et l'abandonnent, ne fut-ce qu'à cause de l'impossibilité de l'expliquer.

Je sais ce qui a le plus nui à la Motte. Il prenait assez souvent ses idées dans des sources assez éloignées de celle de l'Hippocrène, dans un fond peu connu de réflexions fines et délicates , quoique solides ; en un mot, car je ne veux rien dissimuler, dans la mém taphysique, même dans la philosophie. Quantité de gens ne se trouvaient plus en pays de connaissance , parce qu'ils ne voyaient plus Flore et les Zephyrs , Mars et Minerve, et tous ces autres agréables et faciles riens de la poésie ordinaire. Un poëte si peu frivole , si fort de choses , ne pouvait pas être un poëte ; accusation plus injurieuse à la poésie qu'à lui. Il s'est répandu depuis un temps un esprit philosophique presque tout nouveau, une lumière qui n'avait guère éclairé nos ancêtres ; et je ne puis nier aux ennemis de la Motte , qu'il n'eût été vivement-frappé de cette lumière, et n'eût saisi ayidement cet esprit. Il a bien su.

cueillir les fleurs du Parnasse ; mais il y a cueilli aussi , ou plutôt il y a fait naître des fruits qui ont plus de substance que ceux du Parnasse n'en ont communément. Il a mis beaucoup de raison dans ses ouvrages , j'en conviens ; mais il n'y a pas mis moins de feu, d'élévation , d'agrément, que ceux qui ont le plus brillé par l'avantage d'avoir mis dans les leurs moins de raison.

Parlerai-je ici de cette foule de censeurs que son mérite lui a faits? seconderai-je leurs intentions en leur aidant à sortir de leur obscurité? Non, Messieurs; non, je ne puis m'y résoudre : leurs traits partaient de trop bas pour aller jusqu'à lui. Laissons-les jouir de la gloire d'avoir attaqué un grand nom, puisqu'ils n'en peuvent avoir d'autre; laissons-les jouir du vil profit qu'ils en ont espéré, et que quelques-uns cherchaient à accroître par un retour réglé de critiques injurieuses. Je sais cependant que , même en les méprisant, car on ne peut s'en empêcher, on ne laisse pas de recevoir d'eux quelque impression : on les écoute, quoiqu'on ne l'ose le plus souvent, du moins si on a quelque pudeur; qu'après s'en être justifié par convenir de tous les titres odieux qu'ils méritent. Mais toutes ces impressions qu'ils peuvent produire ne sont que très-passagères; nulle force n'égale celle du vrai. Le nom de la Motte viyra, et ceux de ses injustes censeurs commencent déjà à se précipiter dans l'éternel oubli qui les attend.

Quand on a été le plus avare de louanges sur son sujet, on lui a accordé un premier rang dans la prose , pour se dispenser de lui en donner un pareil dans la poésie; et le moyen qu'il n'eût pas excellé en prose , lui qui avec un esprit nourri de réflexions , plein d'idées bien saines et bien ordonnées , avait une force, une noblesse, et une élégance singulière d'expression, même dans son discours ordinaire ?

Cependant cette beauté d'expression, ces réflexions, ces idées, il ne les devait presque qu'à lui-même. Privé dès sa jeunesse de l'usage de ses yeux et de ses jambes , il n'avait pu guère profiter ni du grand commerce du monde, ni du secours des livres. Il ne se servait que

des
yeux

dont les soins constans et perpétuels pendant vingt-quatre années qu'il a entièrement sacrifiées à son oncle, méritent l'estime, et en quelque sorte la reconnaissance de tous ceux qui aiment les lettres, ou qui sont sensibles à l'agréable spectacle que donnent des devoirs d'amitié bien remplis. Ce qu'on peut se faire lire ne va pas loin, et la Motte était donc bien éloigné d'être sayant; mais sa gloire en redouble. Il ferait lui-même dans la dispute des anciens et des modernes un assez fort argument contre l'indispensable nécessité dont on prétend que soit la grande connaissance des an

d'un neveu,

ciens, si ce n'est qu'on pourrait fort légitimement répondre qu'un homme si rare ne tire pas à conséquence.

Dans les grands hommes, dans ceux surtout qui en méritent uniquement le titre par des talens, on voit briller vivement ce qu'ils sont; mais on sent aussi, et le plus souvent sans beaucoup de recherche, ce qu'ils ne pourraient pas être : les dons les plus éclatans de la nature ne sont guère plus marqués en eux que ce qu'elle leur a refusé. On n'eût pas facilement découvert de quoi la Motte était incapable. Il n'était pi physicien, ni géomètre, ni théologien ; mais on s'apercevait que pour l'être, et même à un haut point, il ne lui avait manqué que des yeux et de l'étude. Quelques idées de ces différentes sciences qu'il avait recueillies çà et là, soit par un peu de lecture, soit par la conversation d'habiles gens , avaient germé dans sa tête, y avaient jeté des racines , et produit des fruits surprenans par le peu de culture qu'ils avaient coûté. Tout ce qui était du ressort de la raison était du sien ; il s'en emparait avec force, et s'en rendait bientôt maitre. Combien ces talens particuliers , qui sont des espèces de prisons souvent fort étroites d'où un génie ne peut sortir , seraient-ils inférieurs à cette raison universelle qui contiendrait tous les talens , et ne serait assujettie par aucun, qui d'elle-même ne serait déterminée à rien, et se porterait également à tout?

L'étendue de l'esprit de la Motte embrassait jusqu'aux agrémens de la conversation, talent dont les plus grands auteurs, les plus agréables même dans leurs ouvrages, ont été souvent privés, à moins qu'ils ne redevinssent en quelque sorte agréables par le contraste perpétuel de leurs ouvrages et d'eux-mêmes. Pour lui, il apportait dans le petit nombre de ses sociétés une gaieté ingénieuse, fine et féconde, dont le mérite n'était que trop augmenté par l'état continuel de souffrance où il vivait.

Il n'y a jamais eu qu'une voix à l'égard de ses moeurs, de sa probité, de sa droiture, de sa fidélité dans le commerce, de son attachement à ses devoirs ; sur tous ces points la louange a été sans restriction, peut-être parce que ceux qui se piquent d'esprit ne les ont pas jugés assez importans, et n'y ont pas pris beaucoup d'intérêt. Mais je dois ajouter ici, qu'il avait les qualités de l'âme les plus rarement unies à celles de l'esprit dans les plus grands héros des lettres. Ils sont sujets ou à une basse jalousie qui les dégrade , ou à un orgueil qui les dégrade encore plus en les voulant trop élever. La Motte approuvait , il louait avec une satisfaction si vraie , qu'il semblait se complaire dans le talent d'autrui. Il eût acquis par là le droit de

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