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les loger;

saient sur les ruines de ce jardin qu'ils habitaient, et ne désiraient pas moins ardemment que lui de les voir relevées. Ils le mirent au fait de tout , ne se réserverent rien de leurs connaissances les plus particulières, lui donnèrent les conseils qu'ils auraient pris pour eux-mêmes, et cette bonne intelligence qui subsista toujours entre eux, ne leur fut pas moins glorieuse qu’utile aux succès. L'Angleterre et la Hollande ont chacune un jardin des plantes. Du Fay fit ces deux voyages, et celui d'Angleterre avec de Jussieu le cadet, pour voir des exemples , et prendre des idées dont il profiterait, et surtout pour lier avec les étrangers un commerce de plantes. D'abord ce commerce était à notre désavantage; nous étions dans la nécessité humiliante ou d'acheter, ou de recevoir des présens : mais on en vint dans la suite à faire des échanges avec égalité, et même enfin avec supériorité. Une chose qui y contribua beaucoup, ce fut une autre correspondance établie avec des médecins ou des chirurgiens, qui, ayant été instruits dans le jardin par MM. de Jussieu , allaient de la se répandre dans nos colonies.

A mesure que le nombre des plantes augmentait par la bonne administration, on construisait de nouvelles serres pour et à la fin ce nombre étant augmenté de six ou sept mille espèces, il fallut jusqu'à une cinquième serre. Elles sont construites de façon à pouvoir représenter différens climats puisqu'on veut y faire oublier aux différentes plantes leurs climats naturels ; les degrés de chaleur y sont conduits par nuances depuis le plus fort jusqu'au tempéré, et tous les raffinemens que la physique moderne a pu enseigner à cet égard, ont été mis en pratique. De plus, du Fay avait beaucoup de goût pour les choses de pur agrément, et il a donné à ces petits édifices toute l'élégance que le sérieux de leur destination pouvait permettre...

A la fin il était parvenu à faire avouer unanimement aux étrangers que le jardin royal était le plus beau de l'Europe ; et si l'on fait réflexion que le prodigieux changement qui y est arrivé s'est fait en sept ans, on conviendra que l'exécution de toute l'entreprise doit avoir été, menée avec une extrême vivacité. Aussi était-ce là un des grands talens de du Fay. L'activité, toute opposée qu'elle est au génie qui fait aimer les sciences et le cabinet, il l'avait transportée de la guerre à l'académie.

Mais toute l'activité possible ne lui aurait pas suffi pour exécuter, en si peu de temps, tous ses desseins sur le jardin, en n'y employant que les fonds destinés naturellement à cet établissement; il fallait obtenir, et obtenir souvent des grâces extraordinaires de la cour. Heureusement il était fort connu des ministres, il avait beaucoup d'accès chez eux, et une espèce de liberté et de

familiarité à laquelle un homme de guerre ou un homme du monde parviendra plus aisément qu'un simple académicien. De plus, il savait se conduire avec les ministres, préparer de loin ses demandes, ne les faire qu'à propos , et lorsqu'elles étaient presque déjà faites , essuyer de bonne grâce les premiers refus , toujours à peu près infaillibles, ne revenir à la charge que dans des momens bien sereins, bien exempts de nuages; enfin, il avait le don de leur plaire, et c'est déjà une grande avance pour persuader : mais ils savaient aussi qu'ils n'avaient rien à craindre de tout son art, qui ne tendait qu'à des fins utiles au public, et glorieuses pour eux-mêmes.

Il était quelquefois obligé d'aller au-delà des sommes qu'on lui avait accordées, et il n'hésitait pas à s'engager dans des avances, assez considérables. Sa confiance n'a pas été trompée par ceux qu'elle regardait, mais elle pouvait l'être par des événemens imprévus. Il risquait, mais pour ce jardin qui lui était si cher.

Devons-nous espérer qu'on nous croie , si nous ajoutons que tout occupé qu'il était et de l'académie et du jardin , il l'était encore dans le même temps d'une affaire de nature toute différente, très-longue, très-embarrassée, très-difficile à suivre, dont la seule idée aurait fait horreur à un homme de lettres , et qui aurait été du moins un grand fardeau pour l'homme le plus exercé, le plus rompu aux manoeuvres du palais et de la finance tout ensemble? Landais, trésorier général de l'artillerie, mourut en 1729, laissant une succession modique pour un trésorier, et qui était d'ailleurs un chaos de comptes à rendre , une hydre de discussions renaissantes les unes des autres. Elle devait être partagée entre la mère de du Fay , et trois seurs qu'elle avait; et il fut lui seal chargé de quatre procurations , seul à débrouiller le chaos et à combattre l'hydre. Malgré toute son activité naturelle , qui lui fut alors plus nécessaire que jamais, il ne put voir une fin qu'au bout de dix années, les dernières de sa vie, et on assure que sans lui les quatre héritières n'auraient

pas de ce qui leur appartenait. Il est vrai que la réputation d'honneur et de probité que son oncle avait laissée , et celle qu'il avait acquise lui-même, durent lui servir dans des occasions où il s'agissait de fidélité et de bonne foi ; mais cela ne va pas à une épargne considérable des soins ni du temps. Cette grande affaire ne souffrit point de son attachement pour

l'académie et pour le jardin royal, et ni l'un ni l'autre ne souffrirent d'une si violente distraction. Il conciliait tout et multipliait le temps par l'industrie singulière avec laquelle il savait le distribuer. Les grands plaisirs changent les heures en momens, mais l'art des sages peut changer les momens en heures.

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le quart

Comme on savait que l'on ne pouvait trop occuper du Fay, on l'avait admis depuis environ deux ans aux assemblées de la grande police, composées des premiers magistrats de Paris , qu'on tient toutes les semaines chez le premier président. Là il était consulté sur plusieurs choses qui interessaient le public , et pouvaient se trouver comprises dans la variété de ses connaissances. Il était presque le seul qui, quoiqu'étranger à ces respectables assemblées , y fût ordinairement appelé.

Son dernier travail pour l'académie , qui, quoiqu'il ne soit pas entièrement fini, est en état d'être annoncé ici, et peut être publié, a été sur le cristal de roche et celui d'Islande. Ces cristaux, ainsi que plusieurs autres pierres transparentes, ont une double réfraction qui a été reconnue de Bartholin, Huyghens et Newton , et dont ils ont tâché de trouver la mesure et d'expliquer la cause. Mais ni leurs mesures ne sont exactes, ni leurs explications exemptes de grandes difficultés. Il était arrivé par un grand nombre d'expériences à une mesure juste, et à des faits généraux , qại du moius pouvaient tenir lieu de principes, en attendant la première cause physique encore plus générale.

Il avait découyert, par exemple, que toutes les pierres transparentes dont les angles sont droits, n'ont qu'une seule réfraction; et que toutes celles dont les angles ne sont pas droits, en ont une double, dont la mesure dépend de l'inclination de leurs angles.

Il tomba malade au mois de juillet dernier, et dès qu'on s'aperçut que c'était la petite yérole , il ne voulut point attendre qu'on vînt ayec des tours préparés lui parler de la mort sans en prononcer le nom ; il s'y condamna lui-même pour plus de sûreté, et demanda courageusement ses sacremens, qu'il reçut avec une entière connaissance.

Il fit son testament, dont c'était presque une partie qu'une lettre qu'il écrivit à M. de Maurepas, pour lui indiquer celui qu'il croyait le plus propre à lui succéder dans l'intendance du jardin royal. Il le prenait dans l'académie des sciences à laquelle il souhaitait que cette place fût toujours unie; et le choix de Buffon qu'il proposait était si bon , que le roi n'en a pas voulu faire d'autre.

Il mourut le 16 juillet après six ou sept jours de maladie.

Par son testament il donne au jardin royal ụne collection de pierres précieuses , qui fera partie d'un grand cabinet d'histoire naturelle , dont il était presque le premier auteur, tant il lui avait procuré par ses soins d'augmentations et d'embellissemenş. Il obtint même que le roi y fît transporter ses coquilles.

L'exécuteur testamentaire choisi par du Fay, est Hellat,

soin,

et

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chymiste de cette académie. Toujours le jardin royal, toujours l'académie, autant qu'il était possible.

Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans son testament, c'est d'avoir fait madame sa mère sa légataire universelle. Jamais sa tendresse pour elle ne s'était démentie. Ils n'avaient point discuté juridiquement leurs droits réciproques , ni fait de partages; ce qui convenait à l'un lui appartenait, et l'autre en était sincèrement persuadé. Quoique ce fils si occupé eût besoin de divertissement, quoiqu'il les aimât, quoique le monde où il était fort répandu lui en offrît de toutes les espèces, il ne manquait presque jamais de finir ses journées par aller tenir compagnie à sa mère avec le petit nombre de personnes qu'elle s'était choisies. Il est vrai, car il ne faut rien outrer, que les

gens

naturellement doux et gais, comme il était, n'ont pas besoin de plaisirs si vifs. Mais ne court-on pas souvent à ces plaisirs-là sans en avoir be

par
la seule raison

que
d'autres

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courent ? La raison du devoir et de l'amitié, plus puissante sur lui, le retenait. Il était extrêmement

connu et personne ne l'a connu qui ne l'ait regretté. Je n'ai point yu d'éloge funèbre fait par le public, plus net, plus exempt de restrictions et de modifications que le sien.

Aussi les qualités qui plaisaient en lui, étaient précisément celles qui plaisent le plus généralement: des mours douces, une gaieté fort égale , une grande envie de servir et d'obliger ; et tout cela n'était mêlé de rien qui déplût, d'aucun air de vanité, d'aucun étalage de savoir , d'aucune malignité ni déclarée ni enveloppée. On ne pouvait pas regarder son extrême activité comme l'inquiétude d'un homme qui ne cherchait qu'à se fuir lui-même par les

mouvemens qu'il se donnait au dehors : on en voyait trop les priņcipes honorables pour lui , et les effets souvent ayantageux aux autres.

L'académie a été plus touchée de sa mort que le reste du public. Quoique occupée des sciences les plus élevées au-dessus de la portée ordinaire des hommes, elle ne laisse pas d'avoir des besoins et des intérêts , pour ainsi dire, temporels , qui l'obligent à négocier avec des hommes ; et si elle n'y employait que des agens qui ne sussent que la langue qu'elle parle , elle ne serait pas si bien servie par eux, que par d'autres qui parleraient et sa langue et celle du monde. Du Fay était une espèce d’amphibie propre

à vivre dans l'un et l'autre élément, et à les faire communiquer ensemble. Jamais il n'a manqué l'occasion de parler ou d'agir pour l'académie; et comme il était partout, elle était sûre d'avoir partout un agent habile et zélé, sans même qu'il eût été chargé de rien. Mais ce qu'elle sent le plus, c'est

d'avoir perdu un sujet déjà distingué par ses talens , destiné naturellement à aller fort loin, et arrêté au milieu de sa course.

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ELOGE

· DE PERRAULT. Claude Perrault, de l'académie royale des sciences, et médecin de la faculté de Paris , est mort le neuvième octobre de la présente année, âgé de soixante et quinze ans. C'était un homme ne pour les sciences, et particulièrement pour les beaux arts, qu'il possédait presque tous sans les avoir jamais appris d'aucun maitre. Il savait parfaitement l'architecture; et Colbert ayant pris des dessins pour la façade du devant du Louvre de tous les plus fameux architectes de France et d’Italie , le dessin que Perrault donna fut préféré à tous les autres , et il a été entièrement exécuté tel qu'on le voit aujourd'hui sur les profils et sur les mesures qu'il en a donnés.. C'est aussi sur ses dessins qu'a été bâti l'observatoire de Paris , avec toutes les commodités qui s'y trouvent pour observer ; et cet édifice est d'autant plus à estimer, qu'il est d'une espèce toute singulière, qui a demandé beaucoup de génie et d'invention. Perrault fit aussi le grand modèle de l'arc de triomphe, et une partie considérable du même arc de triomphe a été construite sur ses dessins.

Colbert, qui aimait l'architecture , et qui voulait donner le moyen aux architectes de France de s'y perfectionner, lui ora donna de faire une traduction nouvelle de Vitruve, et de l'éclaircir avec des notes; en quoi l'on peut dire qu'il a réussi au-delà de tous ceux qui l'ont précédé dans ce travail , parce que jusqu'à lui ceux qui s'en étaient mêlés n'étaient ou que des savans qui n'étaient pas architectes, ou que des architectes qui n'étaient pas sayans. Pour lui, il était grand architecte, et très-savant. Il avait une grande connaissance de toutes les choses dont parle Vitruve par rapport à l'architecture, comme de la peinture , de la sculpture, de la musique, des horloges , et principalement de la médecine et de la mécanique , dont l'une était sa profession particulière, et l'autre son inclination dominante. Il avait un génie extraordinaire pour les machines , et joignait à cela une grande adresse de la main pour dessiner et faire des modèles ; jusques-là que tous les connaisseurs ont remarqué que les dessins de sa main sur lesquels on a gravé les planches de son Vitruve , sont beaucoup plus exacts, plus justes et plus finis que les planches mêmes, quoiqu'elles soient d'une beauté extraordinaire.

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