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férends de la Toscane et de la république de Lucques , les frayeurs continuelles de Lucques sur le voisinage de la rivière du Serchio, la réparation des ports, le desséchement des marais, tout ce qui regardait les eaux en Italie vint à lui, tout eut besoin de lui.

Comme il ne se contentait pas des spéculations du cabinet , il voulait voir par ses propres yeux les effets de la nature; et cet excès d'exactitude pensa un jour lui coûter la vie. Il avait grimpé avec une peine infinie sur une roche escarpée, pour voir de là le cours du Serchio, et la corrosion qu'il causait à ses rives; il était posé de manière à ne pouvoir absolument ni continuer de monter, ni redescendre, ni demeurer long-temps là. S'il n'eût eu un prompt secours , qui pouvait bien lui manquer, et si son courage naturel n'eût empêché que la tête ne lui tournát , il retombait dans le moment, et se brisait.

La plus grande partie de ce qu'il a écrit sur les eaux a été imprimée à Florence en 1723, dans un recueil qu'on y a fait de pieces qui appartiennent à une matière si intéressante pour l'Italie, et d'excellentes notes qu'il ajoutait à Guglielmini s'imprimaient quand il mourut. Il ne tiendra pas à l'hydrostatique et aux sciences que tout ne s'arrange pour le plus grand bien du public : mais il est plus facile de dompter les rivières que les intérêts particuliers.

Dans la même année, Manfredi fut fait surintendant des eaux du Bolonais ; il fut mis aussi à la tête du collège de Montalte, fondé à Bologne par Sixte V, pour des jeunes gens destinés à l'église, qui auraient au moins dix-huit ans. Ils avaient avec le temps secoué le joug , et des études ecclésiastiques qui devaient être leur unique objet, et des bonnes meurs encore plus nécessaires. Ils faisaient gloire d'avoir triomphé des règles et de la discipline. Leur nouveau recteur eut besoin avec eux de l'art qu'ont employé les fondateurs des premiers états. Il ramena ces rebelles à l'étude par des choses agréables qu'il leur présenta , d'abord par la géographie, qui fut un degré pour passer à la chronologie; et de là il les conduisit à l'histoire ecclésiastique, et enfin à la théologie et aux canons , dernier terme où il fallait arriver. On dit même que de plusieurs de ces jeunes gens il en fit de bons poëtes , faute d'en pouvoir rien faire de mieux. C'était toujours les appliquer; et l'oisiveté avait été une des principales causes de leurs déréglemens.

On connaît partout aujourd'hui l'institut des sciences de Bologne. Nous en avons fait l'histoire en 1730 (1), et nous avons dit que Manfredi

y eut la place d'astronome. Ce fut en 1711, et (1) Pag. 139 et suiv.

dès-lors il renonça absolument au collége pontifical , à la poésie même qu'il avait toujours cultivée jusques-là; et il est glorieux pour elle que cette renonciation soit une époque si remarquable dans une pareille vie.

Quatre ans après , il publia deux volumes d'éphémérides dédiées au pape Clément XI. Il l'assure fort qu'il n'y a point fait entrer d'astrologie judiciaire , quoique de grands personnages , tels que Regiomontanus, Magin, Kepler, se soient laissés entraîner au torrent de la folie humaine. Il paraît par là que

si on ne donne plus aujourd'hui dans l'astrologie, du moins on daigne encore dire qu'on n'y donne pas. Le premier volume tout entier est une introduction aux éphémérides en général, ou plutôt à toute l'astronomie , dont il expose et développe à fond les principes. Le second volume contient les éphémérides de dix années , depuis 1715 jusqu'en 1725, calculées sur les tables non imprimées de Cassini , et le plus souvent sur les observations de Paris. Manfredi se fiait beaucoup à ces tables et à ces observations. Ses éphémérides embrassent bien plus de choses que des éphémérides n'avaient coutume d'en embrasser. On у trouve le

passage des planètes par le méridien, les éclipses des satellites de Jupiter, les conjonctions de la lune avec les étoiles les plus remarquables, les cartes des pays qui doivent être couverts par l'ombre de la lune dans les éclipses solaires.

Il parut ensuite deux nouveaux volumes de ces éphémérides ; l'un, qui va depuis 1726 jusqu'en 1737, et l'autre depuis 1738 jusqu'en 1750. Cet ouvrage s'est répandu , s'est rendu nécessaire dans tous les lieux où l'on a quelque idée de l'astronomie. Nos. missionnaires de la Chine s'en servent pour prouver aux Chinois le génie européen , qu'ils ont bien de la peine à croire égal seulement au leur. Ils devraient à la vérité, par beaucoup de circonstances particulières, avoir un grand avantage sur nous en fait d'astronomie : jusques-là ils auront raison; mais cela même leur donnerait ensuite un extrême désavantage dans le parallèle qu'on ferait des deux nations.

Manfredi n'a pas manqué d'apprendre au public les noms de ceux qui l'avaient aidé dans la fatigante composition de ses éphémérides. Cependant il a certainement reçu des secours qu'il a dissimulés; et on le lui reprocherait avec justice, si la raison qu'il a eu de les dissimuler ne se présentait dès que l'on sait de qui ils venaient. C'était de ses deux sæurs qui ont fait la plus grande partie des calculs de ses deux premiers tomes. S'il y a quelque chose de bien directement opposé au caractère des femmes, de celles surtout qui ont de l'esprit, c'est l'attention sans relâche, et la patience invincible que demandent des calculs

très-désagréables par eux-mêmes, et aussi longs que désagréables; et pour mettre le comble à la merveille , ces deux calculatrices ( car il faut faire un mot pour elles ) brillaient quelquefois dans la poésie italienne.

En 1723 , le 9 novembre, il y eut une conjonction de Mercure avec le Soleil, d'autant plus précieuse aux astronomes, qu'on avait déjà espéré inutilement deux conjonctions pareilles , l'uné en 1707, l'autre en 1720 (1). Celle-ci fut, comme on le peut aisément juger, observée avec un extrême soin par

Manfredi dans l'observatoire de l'institut, qui à peine venait d'être achevé, et dont l'ouverture se faisait presque par ce rare et important phénomène. L'observation fut publiée par son auteur en 1724 , avec toutes ses curieuses dépendances.

Il fut choisi en 1726 pour associé étranger de cette académie. Le nombre de ces étrangers n'est que de huit. Certainement tous ceux qui seraient dignes de cette place n'y peuvent pas être ; mais du moins ceux qui y sont en doivent être bien dignes. Il-fut reçu aussi en 1729 dans la société royale de Londres, dont les places sont toujours très-honorables malgré leur grand nombre.

Vers ces temps-là il se fit en Angleterre une découverte nouvelle, et tout-à-fait imprévue, dans l'astronomie; celle des aberrations ou écarts des étoiles fixes , qui toutes , au lieu d'être parfaitement fixes les unes à l'égard des autres, comme on l'avait toujours cru, changent de position jusqu'à un certain point. Ces aberrations ont été exposées plus au long (2). Sur le bruit qui s'en répandit dans le monde savant, Manfredi se mit à étudier le ciel plus soigneusement que jamais par rapport à cette nouveauté, qui demandait les observations les plus assidues et les plus délicates , puisqu'elle avait échappé depuis tant de siècles à tant d'yeux si clair-voyans. Il publia sur ce sujet en 1729 un ouvrage dédié au cardinal de Via, où il rendait compte et de ses observations , et des conclusions qu'il en tirait. Il reçut ensuite ce qu'on avait donné, soit en Angleterre , soit ailleurs sur cette même matière ; et il le traita en 1730, dans un nouvel ouvrage, mais plus court, adressé à l'illustre Leprotti, premier médecin

du pape.

On crut d'abord que l'aberration des fixes, qui certainement n'est qu'apparente , viendrait de ce que la terre change de distance à l'égard des fixes par son mouvement annuel , et c'eût été là une démonstration complète et absolue de ce mouvement. Les Italiens, qui n'osent le reconnaître , se seraient abstenus de toucher à ce sujet, et l'embarras où ils se trouvent si souvent

(1) Voyez l’Hist. de 1723, p. 76 et suiv. (2) Voyez l'Hist. de 1737, p. 76.

dans l'astronomie physique, en aurait considérablement aug menté. Mais heureusement l'aberration mieux observée n'était point telle que le mouvement de la terre la demandait, et Manfredi s'engagea sans crainte dans cette recherche. Bradley célèbre philosophe anglais, trouva enfin un système de l'aberration très-ingénieux, et peut-être aussi vraisemblable, ou, à la vérité, le mouvement annuel de la terre entrait encore , mais nécessairement combiné avec le mouvement successif de la lumière, découvert ou proposé, il y a déjà du temps, par MM. Roemer et Cassini. Manfredi fit bien encore , ainsi qu'il le devait, quelque légère résistance à ce système ; mais il n'en imagina point d'autre. Il s'en servit comme s'il l'eût embrassé avec plus de chaleur, et n'en prouva que mieux la nécessité de s'en servir.

En 1736, il donna un ouvrage sur la méridienne de SaintPétrone , sa première école d'astronomie. Elle avait besoin de quelques réparations que l'état voulut bien faire; on lui en donna la direction, et l'on compta bien que c'était plus que sa

propre affaire.

Il était trop fidèle à tous ses engagernens , pour ne se pas croire obligé de contribuer aux travaux d'une académie qui l'avait adopté. Il a envoyé ici deux mémoires, dont l'un est dans le volume de 1734 (1), l'autre dans celui de 1738 (2), tous deux d'une fine et subtile astronomie. On y voit le grand astronome bien familier avec le ciel, et on y sent l'homme d'esprit qui sait penser par lui-même.

L'académie dut lui savoir d'autant plus de gré de ces deux écrits, que dans ce temps-là il était surchargé d'occupations nouvelles. Bianchini , mort en 1729(3), avait laissé une grande quantité d'observations astronomiques et géographiques dans un désordre et dans une confusion dont la seule yue effrayait et faisait désespérer d'en tirer jamais rien. Il l'entreprit cependant par zele

pour les sciences , et pour la mémoire d'un illustre compatriote ; il parvint à faire un choix qui fut bien reçu du public. Il avait toujours conservé la fatigante surintendance des eaux du Bolonais; mais de plus, la cour de Rome voulut qu'il entrat en connaissance d'un différend du Ferrarais 'avec l'état de Venise, et rejeta sur lui un fardeau de la même espèce que celui qu'il portait déjà avec tant de peine. Il fut accablé de vieux titres et d'actes difficiles à déchiffrer et à entendre, de

(1) Voyez l'Hist. , p. 59 et suiv.
(2) Voyez l’Hist. , p. 75 et suiv,
(3) Voyez l’Hist., p. 102 et suiv.

cartes anciennes et modernes ; et enfin en 1735 le résultat de ses recherches fut imprimé à Rome.

Dans cette affaire du Ferrarais , aussi-bien que dans le débrouillement des papiers de Bianchini on retrouve encore ses deux seurs, qui lui furent infiniment utiles, surtout pour toute la manæuvre désagréable de ces sortes de travaux. Avec beaucoup d'esprit , elles étaient propres à ce qui demanderait presque une entière privation d'esprit.

Sans ce secours domestique, il ne fût jamais venu à bout de tout ce qu'il fit dans les cinq ou six dernières années de sa vie, pendant lesquelles il fut tourmenté de la pierre. Il soutint ce malheureux état avec tant de courage , qu'à peine sa gaieté naturelle en fut altérée. Quelquefois au milieu de quelque discours plaisant qu'il avait commencé, car il réussissait même sur ce ton-là, il était tout à coup interrompu par une douleur vive et piquante , et après quelques momens il reprenait tranquillement le fil de son discours, et jusqu'au visage qui y convenait. J'ai ouï dire cette même particularité de notre grand poëte burlesque : mais celui-ci était plus obligé à être toujours gai; il eût perdu son principal mérite dans le monde , s'il eût cessé de l'être.

Le mal de Manfredi alla toujours en augmentant, et en ne lui laissant que de moindres interyalles de repos; et enfin, après dix-huit jours de douleurs continuelles , il mourut le 15 février 1739, non pas seulement avec la constance d'un philosophe, mais avec celle d'un véritable chrétien. Son

corps

fut

accompagné à la sépulture avec une pompe extraordinaire par les sénateurs-présidens de l'institut de Bologne , par les professeurs de cet institut, et par les deux universités d'écoliers. L'Italie et l'Angleterre sayent rendre aux hommes illustres les honneurs funèbres.

Il avait une taille médiocre, assez d'embonpoint, le teint vermeil, les yeux vifs, beaucoup de physionomie, beaucoup d'âme dans tout l'air de son visage. Il n'était ni sauvage comme mathématicien, ni fantasque comme poëte. Il aimait fort, surtout dans sa jeunessse, les plaisirs de la table; et pour être exempt de toute contrainte, il ne les voulait qu'avec ses amis. Ce n'est pas qu'il n'observât dans la société toutes les règles de la politesse , tout le cérémonial italien, plus rigoureux que le nôtre; il y était même d'autant plus attentif, qu'il se sentait plus porté à y manquer, par le peu de cas qu'il en faisait naturellement : mais enfin il valait encore mieux éviter les occasions qui rendaient nécessaires ces faux respects et ces frivoles déférences. Aussi était-il plus incommodé qu'honoré des visites ou

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