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des premières connaissancés générales s'éleverent jusqu'à l'anatomie , jusqu'à l'optique, et enfin reconnurent d'eux-mêmes l'indispensable et agréable nécessité de la physique expérimentale. C'est de cette origine qu'est venue l'académie des sciences de Bologne, qui se tient présentement dans le palais de l'institut; elle a pris naissance dans le même lieu que Manfredi, et elle la lui doit.

Il eût été trop heureux s'il eût pu se livrer entièrement à son goût, soit pour la poésie , soit pour la philosophie , soit pour toutes les deux ensemble, et s'il n'eût eu d'autres besoins à satisfaire que ceux de son esprit. Il fut obligé de s'adonner aussi au droit civil et au droit canonique , plus utiles en Italie , * ét plus nécessaires que partout ailleurs. Heureusement il avait une grande vivacité de conception, et une mémoire excellente. Il faisait aisément des acquisitions nouvelles, et les conservait aussi aisément. Il fut fait docteur en l'un et l'autre droit à l'âge de dix-huit ans , presque encore enfant par rapport à ce gradelà , qu'il ne pouvait pas tenir de la faveur ni de la brigue. On se tromperait de croire que les vers qu'il faisait alors fussent pour lui un simple délassement; c'était une occupation selon son cour , et qui le consolait de la jurisprudence.

Dans le pays où il était, l'astrologie judiciaire ne pouvait manquer de se

de se présenter à lui , et d'attirer sa curiosité; mais elle ne le séduisit pas , et il lui eut bientôt rendu justice. Elle lui laissa seulement l'envie d'étudier la géographie, dans laquelle il deyint fort habile. Il en posséda parfaitement la partie historique, qui fournissait beaucoup d'exercice , et par conséquent de plaisir à sa grande mémoire.

La gnomonique succéda à la géographie ; et après que quelques sciences mathématiques, par l'étroite liaison qu'elles ont ensemble , se le furent ainsi envoyé les unes aux autres , comme de main en main , elles le conduiširent enfin toutes jusqu'à la géométrie pure , leur origine commune. Il én apprit les principes du fameux Guglielmini. Mais le moyen de s'arrêter à la géométrie même? L'algèbre est encore au-delà ; il remonta jusqu'à l'algebre, quoique peu cultivée alors en Italie, qui a cependant été le lieu de sa naissance, du moins pour l'Europe.

Manfredi sentit si vivement le charme des mathématiques, et s'y livra avec tant d'ardeur, qu'il en abandonna entièrement cette jurisprudence qui lui devait être si utile; mais il est vrai qu'il n'abandonna pas la poésie , si inutile pour la fortune , et peut-être plus qu'inutile. De plus, les mathématiques pouvaient plutôt s'accorder avec la jurisprudence qu'avec la poésie. Ce grand amour qu'il eut pour elle, cette préférence si marquée ,

méritent que nous ne négligions pas de le considérer de ce côté-là.

L'Italie moderne s'était fait un goût de poésie assez différent de celui de l'Italie ancienne. On ne se contentait plus du vrai que la nature fournit dans tous les sujets qu'on entreprend de traiter; on allait chercher de l'esprit bien loin de là, des traits ingénieux et forcés, qui coûtaient peut-être beaucoup et ne représentaient rien.

Il faut convenir que ce vrai dont il s'agit est bien loin aussi pour la plupart des

gens ; il ne se trouve que dans la nature' finement et délicatement observée ; on ne l'aperçoit que par un sentiment exquis : mais enfin c'est là ce qu'il faut apercevoir, ce qu'il faut trouver. Du reste, on s'attachait beaucoup à une certaine pompe de vers, à une barmonie , qui ont effectivement leur prix. Manfredi composa d'abord dans le ton de ceux qu'il voyait réussir , et il eut un succès des plus brillans : mais la droiture de sa raison , fortifiée peut-être par les mathématiques , ne lui permit pas d'être long-temps satisfait de lui-même; il s'aperçut contre son propre intérêt que le goût de son siècle était faux, et il eut le courage de se croire injustement applaudi. Il se rapprocha donc désormais des modèles anciens pour le fond de la composition, et conserva d'ailleurs cette magnificence de style poétique que les modernes aimaient , et à laquelle il était naturellement porté. Ce milieu , cet accommodement concilia tout , et il n'y eut qu'une voix en faveur de Manfredi. Nous parlons sur le témoignage qu'en rend Zanotti , secrétaire de l'institut de Bologne , fameux lui-même dans la poésie aussi-bien que dans les sciences.

Manfredi était un grand imitateur , non pas imitateur force à l'être par la nature , toujours asservi à copier quelqu'un; mais imitateur libre et de dessin formé, qui prenait le caractère de tel poëte qu'il voulait , et ne le prenait point sans s'y rendre supérieur à son original même. Je tiens encore ceci d'un Italien, excellent connaisseur, occupé en France des fonctions les plus importantes. Les sonnets sont beaucoup plus à la mode en Italie

que

chez nous. Manfredi en a fait un grand nombre , et sur toutes sortes de sujets. Il y en a de simple galanterie , d'amour passionné, de dévotion , sur les événemens des guerres d'Italie de son temps, à la louange des princes , des généraux, des grands prédicateurs, Çes sonnets ne se piquent point , comme les nôtres , de finir toujours par quelque trait frappant; il leur suffit d'être bien travaillés et riches en expressions poétiques. Dans un autre genre que nous n'avons point , et que les Italiens appellent Canzoni , Manfredi a fait un des plus beaux ouvrages qui soient jamais sortis

mour

de l'Italie; nous ne craignons point de le dire après Zanotti. Le sujet en est une très-belle personne , Giulia Vandi , qui se fit religieuse. Le poëte commence par dire qu'il a vu ce que

des

yeux mortels, toujours couverts d’un voile trop épais, ne sauraient voir, tout ce qu'il y a de céleste dans Giulia. La nature et l'amour s'étaient unis pour former sa beauté à l'envi l'un de l'autre, et ils ont été étonnés de leur propre ouvrage quand ils l'ont yu fini. L'âme choisie

pour
habiter ce beau corps y

descend du ciel, entraînant avec elle tout ce qu'il y a de plus pur et de plus lumineux dans les différentes sphères par où elle passe. Elle ne se montre aux humains que pour leur faire voir par

l'éclat dont elle brille , le lieu de son origine, et le chemin qui les y conduira. Après avoir rempli chez eux cette noble destination , elle les quitte ; et tandis que tout retentit des concerts des anges qui lui applaudissent, elle s'enfonce dans une lumière immense , où elle disparaît. Au milieu de tout cela l'auteur a eu l'adresse de parler de lui, et en termes fort passionnés. Aurait-il eu de l'a

pour Giulia ? On le croirait, si l'on ne connaissait chez les auteurs illustres beaucoup d'exemples d'un certain amour platonique et poétique, qui ne demande qu'une matière à dire de belles choses.

Une autre Canzone de Manfredi, où il invite des nymphes et des pasteurs à danser toute la nuit , est plus dans le goût de la simplicité antique, et même dans le nôtre ; car les Français peuvent-ils s'empêcher de rapporter tout à leur goût ? ce sont de petits vers qui ont un refrain , fort coupés, fort légers, fort vifs, qui semblent danser. Il y a là toute la grâce , toute la gentillesse que nous pourrions désirer dans des paroles faites pour

le chant. En voilà beaucoup sur un poëte et sur la poésie dans une acadéinie des sciences : mais il n'était guère connu dans cette académie que comme grand mathématicien, et il importe à sa mémoire qu'il le soit aussi comme grand poëte. L'académie de la Crusca, dont il était en cette qualité, uniquement occupée , comme l'académie française , de sa langue et des belles-lettres , aura sans doute permis qu'on le louật chez elle sur cet autre genre dont elle ne se pique point. Si l'une des deux parties de son mérite était ignorée, il y perdrait beaucoup plus que la moitié de sa gloire ; car outre les deux talens pris. séparément , il a fallu encore pour les unir un autre talent plus rare, périeur aux deux. Ce fut en vertu de cette union qu'il osa chanter dans ce même petit poëme qu'il fit pour Giulia , les tourbillons de Descartes , inconnus jusques-là aux muses italiennes.

et su

ve

La fameuse méridienne de Bologne, entreprise et finie en, 1655 par feu Cassini (1), ce merveilleux Gnomon, le plus grand, et par conséquent le plus avantageux que l'astronomie eût jamais eu , et qu'elle pût même espérer , demeurait abandonné, négligé dans l'église de S.-Pétrone ; il manquait des astronomes à ce bel instrument. Manfredi, âgé peut-être de vingt-deux ans, résolut de le devenir, pour ôter à sa patrie cette espèce de tache , et il fut secondé par Stancari , son ami particulier, et digne de l'être. Ils se mirent à étudier , de concert, des livres d'astronomie : bientôt ils passèrent les nuits à observer avec les meilleurs instrumens qu'ils purent obtenir de leurs ouvriers, et ils furent peut-être les premiers en Italie qui eurent une horloge à cycloïde.

Ils s'étaient fait un petit observatoire chez Manfredi , ou naient aussi ses trois frères, tous gens d'esprit, devenus astronomes, ou du moins observateurs, apparemment pour lui plaire. Le premier, mais le moins assidu , était de la compagnie de Jésus, célebre prédicateur dans la suite ; le second , Gabriel, dans un âge peu avancé, auteur d'un livre sur l'analyse des courbes, traité à la manière de M. de l'Hôpital; le troisième, médecin et grand philosophe. Mais ce qu'il y a de plus singulier , c'est que les deux saurs allaient aussi à l'observatoire , non par une curiosité frivole qui aurait été bientôt satisfaite et dégoûtée , mais pour observer , pour apprendre, pour s'instruire dans l'astronomie. Ils étaient là six frères ou soeurs attachés à suivre ensemble et à découvrir les mouvemens célestes : jamais une famille entière et aussi nombreuse ne s'était unie pour un semblable dessein. Ordinairement les dons de l'esprit et les inclinations louables sont semés par la nature beaucoup plus loin à loin.

Au milieu de ces exercices particuliers, Manfredi fut fait, à la fin de 1698 , lecteur public de mathématiques dans l'université de Bologne. Peu de temps après , il lui survint des chagrins domestiques , dont le détail serait inutile à son éloge, et n'y peut appartenir que par la fermeté dont on assure qu'il les soutint. Son père fut obligé de quitter Bologne , lui laissant des affaires en fort mauvais état, et une famille dont tout le poids tombait sur lui , parce qu'il était l'aîné , et qu'il avait le coeur bien fait. Dans cette situation, il s'en fallait beaucoup que sa place de lecteur pût suffire à tous ses besoins ; et il recueillit le fruit , non pas tant de ses talens

pour la poésie et pour

les thématiques, que de son caractère, qui lui avait acquis l'amitié de beaucoup d'honnêtes gens ; car pour recevoir des services.

(1) Voyez l’Hist. de 1712, p. 84 et suiv.

ma

on y

:

d'une certaine espèce et d'une certaine durée, il ne suffit pas tout-à-fait d'être estimé, il faut pour le plus sûr plaire et être aimé. Le marquis Orsi, qui s'est distingué par plusieurs ouvrages d'esprit, se distingua encore plus glorieusement dans cette occasion par sa générosité. Les affaires de Manfredi se rétablirent, et il recommença à jouir de la tranquillité qui lui était si nécessaire.

Nous avons dit dans les éloges de Viviani (1), Guglielmini (2), et Cassini (3), quels sont les embarras et les contestations que les rivières causent dans toute la Lombardie, même au-delà. Il semble

que

si laissait la nature en pleine liberté, tout ce grand pays ne deviendrait à la longue qu'un grand lac; et il faut que ses habitans travaillent sans cesse à défendre leur terrain contre quelque rivière qui les menace de les inonder. Par malheur ce pays est partagé en plusieurs dominations différentes , et chaque état veut renvoyer les inondations ou le péril sur un état voisin qui n'est pas obligé de les souffrir. Il faudrait s'accorder ensemble pour le bien commun , trouver quelque expedient général qui convint à tout le monde : mais il faudrait donc aussi que tout le monde se rendît à la raison, les puissans comme les faibles; et est-ce là une chose possible? Bologne et Ferrare , qui, quoique toutes deux sujettes du pape , sont deux états séparés, avaient ensemble à cette occasion un ancien différend , qui étant devenu plus vif que jamais , Bologne crut ne pouvoir mieux faire que de donner à Manfredi, par un décret public, l'importante charge de surintendant des eaux: ce fut en 1704. L'astronomie en souffrit un peu , mais l'hydrostatique en profita ; il y porta de nouvelles lumières, même après le grand Guglielmini.

La contestation de Bologne et de Ferrare intéressa aussi Mantoue, Modene, Venise. Cette énorme complication d'intérêts qu'il avait à manier en même temps, et à concilier, s'il était possible, lui coûta une infinité de peines , d'inquiétudes, de recherches fatigantes, de lectures désagréables, quelquefois inutiles et indispensables malgré leur inutilité, d'écrits qu'il fallait

composer avec mille attentions gênantes. S'il en fut récompensé par la grande réputation qu'il se fit, cette réputation devint

pour lui une nouvelle source de travaux de la même espèce. Les démêlés de l'État ecclésiastique avec la Toscane sur la Chiana , dont nous avons parlé en 1710 (4), les anciens dif

(1) Hist. de 1703, p. 141, et p. 54 de ce volume.
(2) Hist. de 1710, p. 154, et p. 141 id.
(3) Hist. de 1712, p. 91, et p. 160 id.
(4) Voyez l'endroit cité plus haut.

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