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soit ? Trouvera-t-on ailleurs un maître si supérieur à ceux que l'on avait chez soi ? Sera-t-on suffisamment récompensé du voyage? Il n'est guère possible d'imaginer sur ce point d'autre cause que les talens rares et particuliers d'un professeur.

Il ne sera point obligé à inventer des systèmes nouveaux; mais il le sera à posséder parfaitement tout ce qui a été écrit sur sa science; à porter de la lumière partout où les auteurs originaux auront, selon leur coutume, laissé beaucoup d'obscurité, à rectifier leurs erreurs, toujours d'autant plus dangereuses , qu'ils sont plus estimables, enfin, à refondre toute la science, si on peut espérer, comme on le peut presque toujours, qu'elle sera plus aisée à saisir sous une forme nouvelle. C'est ce qu'a fait Boerhaave sur la chymie , dans les deux volumes in-quarto qu'il en a donnés en 1732. Quoiqu'on l'eût déjà tirée de ces ténèbres mystérieuses où elle se retranchait anciennemeut, et d'où elle se portait pour une science unique qui dédaignait toute communication avec les autres, il semblait qu'elle ne se rangeait pas bien encore sous les lois générales de la physique, et qu'elle prétendait conserver quelques droits et quelques priviléges particuliers. Mais Boerhaave l'a réduite à n'être qu'une simple physique claire et intelligible. Il a rassemblé toutes les lumières acquises depuis un temps, et qui étaient confusément répandues en mille endroits différens, et il en a fait, pour ainsi dire, une illumination bien ordonnée qui offre à l'esprit un magnifique spectacle.

Il faut avouer cependant que dans cette physique ou chymie si pure et si lumineuse, il y admet l'attraction; et, pour agir ayec plus de franchise que l'on ne fait assez souvent sur cette matière, il reconnaît bien formellement que cette attraction n'est point du tout un principe mécanique. Peut-être la croiraiton plus supportable en chymie qu'en astronomie, à cause de ses mouvemens subits, violens, impétueux, si communs dans

les opérations chymiques; mais en quelque occasion que ce soit, -aura-t-on dit quelque chose , quand on aura prononcé le mot d'attraction ? On l'accusé d'avoir mis dans cet ouvrage des opérations qu'il n'a point faites lui-même, et dont il s'est trop fié à ses artistes.

Outre les qualités essentielles aux grands professeurs , Boerhaave avait encore celles qui les rendent aimables à leurs disciples. Ordinairement on leur jette à la tête une certaine quantité de savoir, sans se mettre aucunement en peine de ce qui arrivera. On fait son devoir avec eux précisément et sèchement et on est pressé d'avoir fait. Pour lui, il leur faisait sentir une envie sincère de les instruire; non-seulement il était très-exact

à leur donner tout le temps promis, mais il ne profitait point des accidens qui auraient pu légitimement lui épargner quelque leçon, il ne manquait point de la remplacer par une autre. Il s'étudiait à reconnaître les talens; il les encourageait, les aidait par des attentions particulières.

Il faisait plus ; si ses disciples tombaient malades , il était leur médecin, et il les préférait sans hésiter aux pratiques les plus brillantes et les plus utiles. Il regardait ceux qu'il avait à instruire comme ses enfans adoptifs à qui il devait son secours ; et en les traitant, il les instruisait encore plus efficacement que jamais.

Il avait trois chaires de professeur, et les remplissait toutes trois de la même manière. Il publia , en 1707, ses Institutiones medicæ , et, en 1708, ses Aphorismi de cognoscendis et curandis morbis. Nous ne parlons que des premières éditions, qui ont toujours été suivies de plusieurs autres. Ces deux ouvrages, et principalement les institutions, sont fort estimés de ceux qui sont en droit d'en juger : il se propose d'imiter Hippocrate. A son exemple, il ne se fonde jamais que sur l'expérience bien avérée, et laisse à part tous les systèmes qui peuvent n'être que d'ingénieuses productions de l'esprit humain, désavouées par la nature. Cette sagesse est encore plus estimable aujourd'hui que du temps d'Hippocrate, où les systèmes n'étaient ni en si grand nombre, ni aussi séduisans. L'imitation d'Hippocrate paraît encore dans le style serré et nerveux de ses ouvrages. Ce ne sont en quelque

des

germes de vérités extrêmement réduites en petit, et qu'il faut étendre et développer , comme il le faisait par explications. Pourra-t-on croire

que les institutions de médecine et les aphorismes de Boerhaave aient eu un assez grand succès pour passer les bornes de la chrétienté , pour se répandre jusqu'en Turquie, pour y être traduits en arabe , et par qui ? par le Mufti luiinême. Les plus habiles Turcs entendent-ils donc le latin? Entendront-ils une infinité de choses qui ont rapport à notre physique, à notre anatomie , à notre chymie d'Europe, et qui en supposent la connaissance ? comment sentiront-ils le mérite d'ouvrages qui ne sont à la portée que de nos sayans ? Malgré tout cela , Albert Schultens, très-habite dans les langues orientales , et qui, par ordre de l'université de Leyde , a fait l'oraison funèbre de Boerhaave, y a dit qu'il avait vu cette traduction arabe il y avait alors cinq ans; que l'ayant confrontée à l'original, il l'avait trouvée fidèle , et qu'elle devait être donnée à la nouvelle imprimerie de Constantinople.

Un autre fait qui regarde les institutions n'est guère moins

sorte que

1

ses

de se

singulier , quoique d'un genre très-différent. Lorsqu'il réimprimą ce livre en 1713, il mit à la tête une épître dédicatoire à Abraham Drolenyaux, sénateur et échevin de Leyde, où il le remercie très-tendrement, et dans les termes les plus vifs , de s'être privé de sa fille unique pour la lui donner en mariage. C'était au bout de trois ans que venait ce remerciment, et qu'il faisait publiquement à sa femme une déclaration d'amour.

Il avait du goût pour ces sortes de dédicaces, et il aimait mieux donner une marque flatteuse d'amitié à son égal, que pros. terner aux pieds d'un grand , dont à peine peut-être aurait-il été aperçu. Il dédia son cours de chymie à son frère Jacques Boerhaave , pasteur d'une église , qui, destiné par leur père à la médecine , l'avait fort aidé dans toutes les opérations chymiques auxquelles il se livrait, quoique destiné à la théologie. Ils firent ensuite entre eux un échange de destination.

Nous n'avons point encore parlé de Boerhaave comme professeur en botanique. Il eut cette place en 1709, année si funeste aux plantes par toute l'Europe, et l'on pourrait dire que dų moins Leydc eut alors une espèce de dédommagement. Le nouveau professeur trouva dans le jardin public trois mille plantes; il avait doublé ce nombre dès 1920. Heureusement il ayait pris de bonne heure , comme nous l'ayons déjà dit, quelque habitude d'agriculture , et rien ne convenait mieux et à sa santé et à son amour pour la vie simple, que le soin d'un jardin et l'exercice corporel qu'il demandait. D'autres mains pouvaient travailler , mais elles n'eussent pas été conduites par les mêmes yeux. Il ne manqua pas de perfectionner les méthodes déjà établies pour la distribution et la nomenclature des plantes.

Après qu'il avait fini un de ses trois cours, les étrangers qui avaient pris ses leçons , sortaient de Leyde , et se dispersaient en différens pays , où ils portaient son nom et ses louanges. Chacune des trois fonctions fournissait un flot qui partạit , et cela se renouvelait d'année en année. Ceux qui étaient revenus de Leyde, y en envoyaient d'autres , et souvent en plus grand nombre. On ne peut imaginer de moyen plus propre à former promptement la réputation d'un particulier, et à l'étendre de toutes parts. Les meilleurs livres sont bien lents en comparaison.

Un grand professeur en médecine et un grand médecin peuvent être deux hommes bien différens , tant il est arrêté à l'égard de la nature humaine, que les choses qui paraissent les plus liées par elles-mêmes , y pourront être séparées. Boerhaave fut ces deux hommes à la fois. Il avait surtout le pronostic admirable ; et pour ne parler ici que par faits, il attira à Leyde outre la foule des étudians , une autre foule presque aussi nombreuse de ceux

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qui venaient de toutes parts le consulter sur des maladies singulières , rebelles à la médecine , commune , et quelquefois même, par un excès de confiance , sur des maux ou incurables, ou qui n'étaient pas dignes du voyage. J'ai ouï dire que le pape Benoît XIII le fit consulter.

Après cela , on ne sera pas surpris que des souverains qui se trouvaient en Hollande , tels que le czar Pierre Jer, et le duc de Lorraine , aujourd'hui grand-duc de Toscane, l'aient honoré de leurs visites. Dans ces occasions, c'est le public qui entraîne ses maîtres , et les force à se joindre à lui.

En 1731 , l'académie des sciences choisit Boerhaave pour être l'un de ses associés étrangers , et quelque temps après il fut aussi membre de la société royale de Londres. Nous pourrions peutêtre nous glorifier un peu de l'avoir prévenue , quoique la France eût moins de liaison avec lui que l'Angleterre.

Il se partagea également entre les deux compagnies, en en'voyant à chacune la moitié de la relation d'un grand travail (1), suivi nuit et jour et sans interruption pendant quinze ans entiers sur un même feu , d'où il résultait que le mercure était incapable de recevoir aucune vraie altération, ni par conséquent de se changer en aucun autre métal. Cette opération ne convenait qu'à un chymiste fort intelligent et fort patient, et en même temps fort aisé. Il ne plaignit pas la dépense pour empêcher, s'il était possible , celles où l'on est si souvent et si malheureusement engagé par les alchymistes.

Sa vie était extrêmement laborieuse, et son temperament, quoique fort et robuste, y succomba. Il ne laissait pas de faire de l'exercice , soit à pied, soit à cheval; et quand il ne pouvait sortir de chez lui, il jouait de la guitarre, divertissement plus propre que tout autre à succéder aux occupations sérieuses et tristes, mais qui demande une certaine douceur d'ame que gens livrés à ces sortes d'occupations n'ont pas , ou ne conservent pas toujours. Il eut trois grandes et cruelles maladies, l'une en 1722 , l'autre en 1727 ; et enfin la dernière qui l'emporta le 23 septembre 1738.

Schultens , qui le vit en particulier trois semaines avant sa mort, atteste qu'il le trouva au milieu de ses mortelles souffrances dans tous les sentimens, 'non-seulement de soumission , mais d'amour pour tout ce qui lui venait de la main de Dieu. Avec un pareil fonds il est aisé de juger que ses mours avaient toujours été très-pures. Il se mettait volontiers en la place des autres, ce qui produit l'équité et l'indulgence ; et il mettait volontiers aussi les autres en sa place, ce qui prévient ou réprime

(1) Voyez l’Hist. de 1734, p. 55 et suiv.

les

l'orgueil. Il désarmait la médisance et la satire en les négligeant ; il en comparait les traits à ces étincelles qui s'élancent d'un grand feu , et s'éteignent aussitôt quand on ne souffle pas dessus.

Il a laissé un bien très-considérable , et dont on est surpris quand on songe qu'il n'a été acquis que par les moyens les plus légitimes. Il s'agit peut-être de plus de deux millions de florins , c'est-à-dire, de quatre millions de notre monnaie. Et qu'auraient

pu

faire de mieux ceux qui n'ont jamais rejeté aucun moyen , et qui sont partis du inême point que lui ? Il a joui long-temps de trois chaires de professeur; tous ses cours particuliers produisaient beaucoup; les consultations , qui lui venaient de toutes parts , étaient payées sans qu'il l'exigeât, et sur le pied de l'importance des personnes dont elles venaient, et sur celui de sa réputation. D'ailleurs, la vie simple dont il avait pris l'habitude , et qu'il ne pouvait ni ne devait quitter , nul goût pour des dépenses de vanité et d'ostentation, nulle fantaisie , ce sont encore là de grands fonds ; et tout cela mis ensemble, on voit qu'il n'y a pas eu de sa faute à devenir si riche. Ordinairement les hommes ont une fortune proportionnée, non à leurs vastes et insatiables désirs , mais à leur médiocre mérite. Boerhaave en a eu une proportionnée à son grand mérite, et non à ses désirs très-modérés. Il a laissé une fille unique héritière de tout ce grand bien.

ELOGE

DE MANFRED I. Eustách

USTACHIO MANFREDI naquit à Bologne le 20 septembre 1674 d'Alphonse Manfredi , notaire dans cette ville , et d'Anne Fiorini. Il eut trois frères et deux soeurs.

Son esprit fut toujours au-dessus de son âge. Il fit des vers dès qu'il put savoir ce que c'était que des vers ; et il n'en eut pas moins d'intelligence ou moins d'ardeur pour la philosophie. Il faisait même dans la maison paternelle de petites assemblées de jeunes philosophes , ses camarades ; ils repassaient sur ce qu'on leur avait enseigné dans leur college , s'y affermissaient, et quelquefois l'approfondissaient davantage. Il avait pris naturellement assez d'empire sur eux pour leur persuader de prolonger ainsi leurs études volontairement. Il acquit dans ces petits exercices l'habitude de bien mettre au jour ses pensées, et de les tourner selon le besoin de ceux à qui' on parle.

Cette académie d'enfans, animée par le chef et par les succès, devint avec un peu de temps une académie d'hommes , qui

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