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leur masse ,

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de portée de le poursạivre , il alla à Toulon, et y fut reçu dans la marine en 1683 yolontaire à brevet.

Cette inclination invincible pour la guerre promettait beaucoup , et elle tint tout ce qu'elle promettait; une valeur signalée, de l'ardeur à rechercher les occasions , de l'amour pour les périls honorables. Il servit avec éclat dans les bombardemens de Nice , Alger , Gênes , Tripoli , Roses , Palamos, Barcelone , Alicante. Dès l'an 1693, dix ans après son entrée dans la marine, il était parvenu à être capitaine de vaisseau, élévation rapide ou la faveur et l'intrigue n'eurent cependant aucune part.

Il y a une infinité de gens de guerre qui sont des héros dans l'action , et hors de là ne font guère de réflexions sur leur métier. En général le nombre des hommes qui pensent est petit , et l'on pourrait dire que tout le genre humain ressemble au corps humain, ou le cerveau, et apparemment une très-petite partie du cerveau , est tout ce qui pense ; tandis que toutes les autres parties, beaucoup plus considérables par

sont privées de cette noble fonction, et n'agissent qu'aveuglément. Ressons s'était particulièrement adonné à l'artillerie : il ne se contenta pas d'en pratiquer les règles dans toute leur exactitude, il en voulut approfondir les principes, et examiner de plus près tous les détails ; et quand un bon esprit prend cette route en quelque genre que ce soit , il est étonné lui-même de voir combien op a laissé encore à faire à ses recherches et à son industrie. Dans l'art de tirer les bombes, dont tant d'habiles gens se sont mêlés, Ressons compta jusqu'à vingt-cinq défauts de pratique qu'il corrigeą avec succès en différentes rencontres (1). Le duc du Maine, grand-maître de l'artillerie , voulut avoir dans ce corps qu'il commande , un homme qui y convenait si bien. Il le détermina à quitter le service de mer pour celui de terre sur la fin de 1704, et fit créer en sa faveur une dixième charge de lieutenant-général d'artillerie sur terre. A tout ce qui l'animait auparavant, il se joignit ce choix si flatteur , et les bontés d'un si grand prince. Ainsi nous supprimons tout le détail de sa vie militaire pendant la guerre de la succession d'Espagne; il ne pouvait ni manquer d'occasions, ni leur manquer.

Dans les temps de paix, cet homme , qui n'avait respiré que bombardemens, qui ne s'était occupé qu'à faire forger ou à lancer des foudres, faisait ses délices de la culture d'un assex beau jardin qu'il s'était donné. Il avait assurément fait plus de ravages que ces premiers consuls ou dictateurs romains, plus célèbres par leur retour aux fonctions du labourage après leurs triomphes, que par leurs triomphes mêmes. Ces sortes de plai(1) Voyez les Mém. de 1716, p. 19 et suiv.

le prince

sirs si simples et si peu apprêtés, qu'on ne goûte que dans la solitude , ne peuvent guère être que ceux d'une âme tranquille, et qui ne craint point de se voir et de se reconnaitre. Il faut être bien avec ceux avec qui l'on vit, et bien avec soi quand on vit avec soi.

Ressons porta dans son jardin le même esprit d'observation et de recherche dont il avait fait tant d'usage dans l'artillerie ; et quand il fut entré en 1716 dans l'académie en qualité d'associé libre , tantôt il nous donna ce que nous avons déjà rapporté sur les bombes , ou de nouvelles manières d'éprouver la poudre (1); tantôt de nouvelles pratiques d'agriculture, comme celle de garantir les arbres de leur lėpre ou de la mousse (2); alternativement guerrier et laboureur, ou jardinier, toujours citoyen.

Il ayait des idées particulières sur le salpêtre ; il en tirait de certaines plantes, et prétendait faire une composition meilleure que la commune , et à meilleur marché. On dit

que régent, dont le suffrage ne sera ici compté, si l'on veut, que pour celui d'un habile chymiste, avait assez approuvé ses vues. L'académie, accoutumée aux discussions rigoureuses , lui fit des objections qu'elle savait bien mettre dans toute leur force. Il les essuya avec une douceur qui aurait pu servir d'exemple à ceux qui ne sont que gens de lettres ; mais il cessa de s'exposer à des espèces de combats auxquels il n'était

pas

assez exercé. Il a laissé un ouvrage considérable manuscrit sur le salpêtre et la poudre.

Dans les dernières années de sa vie, il tomba dans un grand affaiblissement, qui ne fut pourtant pendant un temps assez long que celui de ses jambes dont il ne pouvait plus se servir : tout le reste était sain. Il n'avait point attendu l'âge ou les infirmités pour sé tourner du côté de la religion ; il en était bien pénétré , et je sais de lui-même qu'il avait écrit sur ce sujet. Je ne doute pas que la vive persuasion et le zèle ne fussent ce qui dominait dans cet ouvrage; mais si la religion pouvait se gloria fier de ce que les hommes font pour elle, peut-être tireraitelle autant de gloire des faibles efforts d'un homme de guerre en sa faveur , que des plus savantes productions d'un théologien. Il mourut le 31 janvier 1735, agé de 75 ans, ayant fait tout le chemin qu'un bon officier devait faire par de longs ser

seulement peut-être un meilleur courtisan aurait-il été plus loin. Son caractère était assez bien peint dans son extérieur ;

cet air de guerre hautain et hardi, qui se prend si aisément, et (1) Voyez l'Hist, de

p. 112. (2. Voyez l’Hist. de 1716, page 31.

vices;

1720,

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qu'on trouve qui sied si bien , était surmonté ou même effacé par la douceur naturelle de son âme; elle se marquait dans ses manières, dans ses discours, et jusques dans son ton. A peine toute la bienséance d'un état absolument différent du sien aurait-elle demandé rien de plus.

Il avait épousé Anne-Catherine Berrier, fille de Jean-Baptiste Berrier de la Ferrière , doyen des doyens des maîtres des requêtes , et de Marie Potier de Novion. Il en a eu deux enfans.

ÉLOGE

DE SA URIN. Joseph

oseph SAURIN naquit en 1659 à Courtaison, dans la principauté d'Orange. Pierre Saurin , ministre calviniste à Grenoble, eut trois garçons, qu'il destina tous trois au ministère , et dont il fut le seul précepteur, depuis l'alphabet jusqu'à la théologie et à l'hébreu. Joseph était le dernier des trois ; et il fut reçu , quoique fort jeune, ministre à Eure en Dauphiné.

Beaucoup d'esprit naturel, et, ce qui est encore plus important, beaucoup de logique naturelle; un caractère vif, ferme noblement audacieux, et qui rendait l'éloquence plus impérieuse ; un extérieur agréable et animé, qui s'accordait au discours, et le soutenait ; ce furent les talens qu'il apporta à la prédication, et qui ne manquèrent pas d'être applaudis par son parti, dans un temps principalement où le calvinisme, visiblement menacé d'une ruine prochaine en France, avait besoin plus que jamais d'orateurs véhémens. Saurin ne le fut apparemment que trop; il s'échappa dans un sermon à quelque chose de hardi ou d'imprudent; et il fut obligé de quitter le royaume , et de se retirer à Genève , d'où il passa dans l'état de Berne , qui le reçut avec toutes les distinctions dues à sa grande réputation naissante , et à son zèle pour

la cause commune. Si ses sermons ne lui avaient pas été volés avec d'autres effets qu'ils accompagnaient, nous pourrions parler avec encore plus de sûreté du genre de son éloquence; mais nous savons d'ailleurs quels étaient ses principes sur cette matière. Il rejetait sans pitié tous les ornemens ; il ne voulait que le vrai rendu dans toute sa force, exposé avec sa seule beauté naturelle. Une éloquence si sévère est assurément plus chrétienne , plus digne d'hommes raisonnables ; mais ne parle-t-on pas toujours à des hommes?

MM. de Berne donnèrent à Saurin , quoiqu'étranger, une cure considérable dans le bailliage d'Yverdun. Il était bien établi dans ce poste , lorsque la révocation de l'édit de Nantes ,

arrivée en 1686, dispersa dans tous les états protestans presque tous ses confrères Français , fugitifs , errans , incertains du sort qui les attendait. Mais le bonheur dont il jouissait en comparaison d'eux, ou du moins sa tranquillité, ne fut pas de longue durée.

Les questions de la prédestination et de la grâce excitent des divisions et des tempêtes parmi les protestans comme parini nous. Ils ont comme nous deux systèmes théologiques , l'un plus dur, l'autre plus doux. Le plus dur est le plus ancien chez eux ; c'est celui de Calvin, et c'est de là que tous ses sectateurs sont partis d'abord. Mais la raison naturelle résiste trop à ce système ; et comme il faut que malgré l'extrême lenteur de son opération elle produise enfin quelque effet, elle a ramené avec le temps un grand nombre de théologiens calvinistes au système le plus doux. Les défenseurs de l'autre ont pour eux l'ancienneté, révérée dans le besoin même chez les novateurs, le nom impoşant ou plutôt foudroyant de leur premier chef, et l'autorité de la magistrature assez constante à suivre ses anciennes voies. Ils ont obtenu en Suisse un formulaire absolument dans leur goût, que tous ceux qui y exercent le ministère ecclésiastique sont obligés de signer.

Les théologiens dominans, aussi durs dans la pratique qu'ils l'étaient dans leur théorie, demanderent la signature du formulaire aux ministres Français réfugiés, dont on savait assez que le sentiment n'y était pas conforme , et dont la malheureuse situation méritait quelques ménagemens particuliers. D'abord tous les Français refuserent de signer: mais il s'agissait de demeurer exclus de toute fonction utile , et le premier emportement de courage céda peu à peu à cette considération bien pesée ; tous les jours il se détachait quelqu'un qui allait signer.

Saurin ne fut pas de ce nombre; il éluda la signature par toutes les chicanes à peu près raisonnables qu'il put imaginer pour gagner du temps, résolu, quand il ne pourrait plus se défendre , à quitter une place qui était toute sa fortune, et à se retirer en Hollande. Toutes ses mesures étaient déjà prises pour cette courageuse retraite, lorsqu'un ancien ministre fort accrédité en Suisse, fort son ami, et qui ne voyait qu'avec douleur que la Suisse allait le perdre , trouva l'expédient de lui donner un certificat absolu qu'il avait droit de donner, mais sur une signature qu'on ne verrait point, conçu en des termes dont toute la délicatesse de conscience de Saurin s'accommoderait. Heureusement cet ami était d'un caractère aussi ferme et aussi vigoureux que Saurin lui-même , qui ne se fût pas livré à la conduite d'un homme dont les principes différens des siens lui auraient paru dangereux.

Il demeura donc tranquille dans son état, et ce fut pendant ce temps si convenable qu'il épouşa à l'âge de 26 ou 27 ans une demoiselle de l'ancienne et noble famille de Crouzas dans le pays de Vaux, bien alliée dans toute la Suisse. Un étranger ne possédant pour tout bien qu'une cure, plus considérable à la vérité que plusieurs autres, mais au fond d'un revenu trèsmédiocre , n'était pas en droit de penser à un pareil mariage; mais son mérite personnel fut compté pour beaucoup. Les pays les plus sensés sont ceux où ce n'est pas là une si grande merveille.

Il n'était en repos que parce qu'il paraissait avoir signé le fatal formulaire. Les modifications secrètes apaisaient sa conscience, mais l'apparence d'une lâcheté blessait sa gloire; il voulait l'honneur d'avoir eu plus de courage que les autres, et il fit quelques confidences indiscrètes de la manière dont tout s'était passé. Il prêcha même contre le sentiment théologique qu'il n'approuvait pas, et quoiqu'il eût pris des tours extrêmement adroits, on pouvait l'entendre ; et l'on sait combien des ennemis ont l'intelhigence fine. Il a réparé ces fautes en les racontant dans un écrit public. C'est le chef-d'oeuvre de la plus sincère modestie que d'avouer de l'orgueil, et les imprudences de cet orgueil.

Un orage violent se formait contre lui; toute la protection qu'il pouvait espérer de l'alliance qu'il avait prise , ne l'aurait pas dérobé aux coups de théologiens inexorables; il le savait : mais ce n'était pas là sa plus grande peine ; il était dans le fond du caur fort ébranlé sur la religion qu'il professait. Il en avait fait toute son étude , et toujours dans le dessein de s'y affermir: mais un bon esprit n'est pas autant qu'un autre le maître de penser comme il voudrait; peut-être aussi avait-il déjà trop souffert d'une autorité ecclésiastique , qui pour n'être que purement humaine, et pour ne prétendre å rien de plus, n'en est pas moins absolue ni moins rigoureuse. Mais une femme estimable qu'il aimait , et dont il était aimé, était un nouveau lien qui l'attachait à cette religion dont il commençait à se désabuser. Quel parti prendre dans une situation si embarrassante et si cruelle?

Après bien des agitations qui n'admettaient aucun confident, bien-des irrésolutions qui n'étaient ni éclairées, ni soulagées par un conseil étranger, il se détermina å passer en Hollande , un prétexte qui, quoique vrai, trompait sa femme qu'il laissait en Suisse. Les entretiens qu'il eut avec les plus habiles ministres de Hollande, le confirmerent d'autant moins dans leur parti , qu'ils étaient apparemment moins précautionnés avec un confrère; et enfin il écrivit à l'illustre Bossuet, évêque de Meaux, le dessein

sur

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