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téressans , il trouya moyen de donner de ses nouvelles en Italie, et de se faire racheter; et le jour de sa liberté fut le 25 mars 1684, jour de l’Annonciation. Ses réflexions sur ces deux dates de sa captivité et de sa délivrance font la plus remarquable partie de son éloge, puisqu'elles découvrent en lui un grand fonds de piété. Il conçut, et ce sont ici ses paroles, que dans deux jours, ou l'auguste protectrice des fideles est particulièrement honorée , elle lui avait obtenu deux grâces du ciel : l'une consistait à le punir salutairement de ses fautes passées , l'autre à faire cesser la punition.

Remis en liberté, il alla à Bologne se montrer à ses concitoyens , qui avaient pleuré sa mort, et qui versèrent d'autres larmes en le revoyant; et après avoir joui de toutes les douceurs d'une pareille situation, il retourna à Vienne se présenter à l'empereur, et reprendre ses emplois militaires. Il fut chargé de fortifier Strigonie et quelques autres places, et d'ordonner les travaux nécessaires pour le siège de Bude que méditaient les impériaux. Il eut part à la construction d'un pont sur le Danube; ce qui lui donna occasion d'observer les ruines d'un ancien pont de Trajan sur ce même fleuve. Il fut fait colonel en 1689.

En cette même année, l'empereur l'envoya deux fois à Rome, pour faire part aux papes Innocent XI et Alexandre VIII des grands succès des armées chrétiennes, et des projets formes pour la suite.

Lorsqu'après une longue guerre, funeste aux chrétiens mêmes qui en remportaient l'avantage , l'empereur et la république de Venise d'une part, et de l'autre la Porte , vinrent à songer

à la paix , et qu'il fut question d’établir les limites entre les états de ces trois puissances, le comte Marsigli fut employé par l'empereur dans une affaire si importante , et comme un homme de guerre qui connaissait ce qui fait une bonne frontière , et comme un savant bien instruit des anciennes possessions, et comme un habile négociateur qui saurait faire valoir des droits. Se trouvant sur les confins de la Dalmatie vénitienne , il reconnut à quelque distance de là une montagne, au pied de laquelle habitaient les deux Turcs dont il avait été esclave. Il fit demander dans le pays turc s'ils vivaient encore, et heureusement pour lui ils se retrouvèrent. Il eut le plaisir de se faire voir à eux environné de troupes qui lui obéissaient ou le respectaient, et le plaisir encore plus sensible de soulager leur extrême misere , et de les combler de présens. Il crut leur devoir encore sa rançon , parce que gent qu'ils en avaient reçu leur avait été enlevé

par dant turc, sous ce prétexte extravagant, que leur esclave était un fils ou un proche parent du roi de Pologne , qu'ils auraient

l'arle comman

dû envoyer au grand-seigneur. Il fit encore plus pour eux, persuadé presque que c'étaient des libérateurs généreux, qui pour son seul intérêt l'avaient tiré des mains des Tartares. L'emploi qu'il avait pour régler les limites le mettant à portée d'écrire au grand-visir, il lui demanda pour un de ces deux Turcs un timam riot, bénéfice militaire, et en obtint un beaucoup plus considerable que celui qu'il demandait. Sa générosité fut sentie par ee visir, comme on aurait pu souhaiter qu'elle le fût par

le premier ministre de la nation la plus polie et la plus exercée à la vertu.

Les différentes opérations d'une guerre très-vive, suivies de toutes celles qui furent nécessaires pour un réglement de limites , devaient suffire pour occuper un homme tout entier. Cependant au milieu de tant de tumulte, d'agitation, de fatigues, de périls, Marsigli fit presque tout ce qu'aurait pu faire un sayant qui aurait voyagé tranquillement pour acquérir des connaissances. Les armes à la main , il levait des plans, déterminait des positions par les méthodes astronomiques, mesurait la vitesse des rivières, étudiait les fossiles de chaque pays, les mines , les métaux, les oiseaux, les poissons, tout ce qui pouvait mériter les regards d'un homme qui sait ou il les faut porter. Il allait jusqu'à faire des épreuves chymiques et des anatomies. Le temps bien ménagé est beaucoup plus long que n'imaginent ceux qui ne savent guère que le perdre. Le métier de la guerre a des vides fréquens, et quelquefois considérables, abandonnés ou à une oisiveté entière, ou à des plaisirs qu'on se rend témoignage d'avoir bien mérités. Cès vides n'en étaient point pour le comte Marsigli ; il les donnait à un autre métier presque aussi noble, à celui de philosophe et d'observateur, il les remplissait conime aurait fait Xénophon. Il amassa un grand recueil, non-seulement d'écrits, de plans, de cartes, mais encore de curiosités d'histoire naturelle.

La succession d'Espagne ayant rallumé en 1701 une guerre qui embrasa l'Europe, l'importante place de Brisac se rendit par capitulation à feu le duc de Bourgogne le 6 septembre 1703, après treize jours de tranchée ouverte. Le comte d'Arco y commandait, et sous lui Marsigli, parvenu alors au grade de général de bataille. L'empereur persuadé que Brisac avait été en état de se défendre, et qu'une si prompte capitulation s'était faite contre les règles , nomma des juges pour connaître de cette grande affaire. Ils prononcèrent le 4 février 1704 une sentence, par laquelle le comte d'Arco était condamné à avoir la tête tranchée, ce qui fut exécuté le 18 du même mois ; et le comte Marsigli à être déposé de tous honneurs et charges , avec la rupture de l'épée. Un coup si terrible lui dut faire regretter l'esclavage chez les Tartares.

a

Il est presque impossible que de pareils coups fassent la même impression sur le coupable et sur l'innocent : l'un est terrassé ; malgré lui-même , par le témoignage de sa conscience; l'autre en est soutenu et relevé. Il alla à Vienne pour se jeter aux pieds de l'empereur, et lui demander la révision du procès ; mais il ne put en huit mois approcher de S. M. I. , grâce en effet très-difficile à obtenir du prince le plus juste , à cause des conséquences ou dangereuses , ou tout au moins désagréables. Il eut donc recours au public, et remplit l'Europe d'un grand mémoire imprimé pour sa justification. Par bonheur pour lui, un anonyme, et ce ne fut qu'un anonyme, y répondit; ce qui lui donna lieu de lever jusqu'aux moindres scrupules que son apologie aurait pú laisser. Le fond en est que long-temps avant le siège de Brisac, il avait représenté très-instamment que la place ne pourrait se défendre , et il le fait voir par les états de la garnison, des munitions de guerre, etc., pièces dont on ne lui

pas contesté la vérité. On lui avait refusé, sous prétexte d'autres besoins , tout ce qu'il avait demandé de plus nécessaire et de plus indispensable. Il n'était point le commandant, et il n'avait fait que se ranger à l'avis entièrement unanime du conseil de guerre. Mais cette grande briéveté, à laquelle nous sommes obligés de réduire ses raisons , lui fait tort; et il vaut mieux nous contenter de dire que le public, qui sait si bien faire entendre son jugement sans le prononcer en forme , ne souscrivit pas à celui des commissaires impériaux. Les puissances mêmes alliées de l'empereur , intéressées par conséquent à la conservation de Brisac, reconnurent l'innocence du comte Marsigli, et la Hollande nommément permit qu'on en rendît témoignage dans des écrits qui furent publiés. Parmi tous ces suffrages favorables nous en avons encore un á compter , qui n'est à la vérité que celui d'un particulier; mais ce particulier est le maréchal de Vauban, dont l'autorité aurait pu être opposée , s'il l'eût fallu , à celle de toute l'Europe , comme l'autorité de Caton à celle des dieux. Sur le fond de toute cette affaire, il parut généralement qu'on avait voulu au commencement d'une grande guerre donner un exemple effrayant de sévérité, dont on prévoyait les besoins dans beaucoup d'autres occasions pareilles. La morale des états se résout pour de si grands intérêts à hasarder le sacrifice de quelques particuliers.

Marsigli envoya toutes ses pièces justificatives à l'académie , comme à un corps dont il ne voulait pas perdre l'estime; est remarquable dans la lettre qu'il lui écrivit, qu'après avoir parlé en peu de mots de sa malheureuse situation , il ne pense plus qu'à des projets d'ouvrages , et les expose assez au long , principalement l'idée qu'il avait d'établir le véritable cours de la ligne des

et il

montagnes, qui commence à la mer Noire, va parallèlement au Danube jusqu'au mont Saint-Gotard, et continue jusqu'à la Méditerranée.

Dans l'impression de ses apologies , il met pour vignette une espèce de devise singulière qui a rapport à son aventure. C'est une première lettre de son nom , qui porte de part et d'autre entre ses deux jambes les deux tronçons d'une épée rompue avec ces inots: fractus integro. Eût-il imaginé , eût-il publié cette représentation affligeante, s'il se fût cru flétri? et n'eût-il pas cru l'être , si la voix publique ne l'eût pleinement rassuré ?

Il chercha sa consolation dans les sciences, dont il s'était heureusement ménagé le secours, sans prévoir qu'il lui dût être un jour si nécessaire. Ce qui n'avait été pour lui qu'un lieu de plaisance devint un asile. Il conserva la pratique d’étudier par

les · voyages, dont il avait contracté l'habitude, et c'est réellement la meilleure pour l'histoire naturelle, qui était son grand objet. Il alla en Suisse , ou la nature se présente sous un aspect si différent de tous les autres ; et ce pays l'intéressait particulièrement , parce qu'il voulait faire un traité de la structure organique de la terre, et que les montagnes sont peut-être des espèces d'os de ce grand corps. Il vint ensuite à Paris , où il ne trouva pas moins de quoi exercer sa curiosité, quoique d'une manière différente. De là il parcourut la France, et s'arrêta à Marseille pour étudier

la mer.

Etant un jour sur le port, il reconnut un galérien turc pour être celui qui l'attachait toutes les nuits au pieu dont nous avons parlé. Ce malheureux , frappé d'un effroi mortel, se jeta à ses pieds pour implorer sa miséricorde , qui ne devait consister qu'à ne pas ajouter de nouvelles rigueurs à sa misère présente. Marsigli écrivit au comte de Pontchartrain pour le prier de demander au roi la liberté de ce Turc, et elle fut accordée. On le renvoya à Alger, d'où il manda à son libérateur qu'il avait obtenu du bacha des traitemens plus doux pour les esclaves chrétiens. Il semble que

la fortune imitât un auteur de roman , qui aurait ménagé des rencontres imprévues et singulières en faveur des vertus de son héros.

Le comte Marsigli fut rappelé de Marseille en 1709 par les ordres du pape Clément XI, qui dans les conjonctures d'alors crut avoir besoin de troupes , et lui en donna le commandement, tant l'affaire de Brisac lui avait laissé une réputation entière, car la valeur et la capacité les plus réelles n'auraient pas suffi; il faut toujours dans de semblables choix compter avec l'opinion des hommes. Quand ce commandement fut fini par le changement des conjonctures, le pape voulut retenir Marsigli auprès de lui par

en

l'offre des emplois militaires les plus importans dont il disposat ; et même, pour n'épargner aucun moyen , par l'offre de la prélature qui aurait pu le relever si glorieusement, et le porter à un raog si haut: mais il refusa tout

pour aller reprendre en Provence les délicieuses recherches qu'il y avait commencées. I] envoya à l'académie en 1710 une assez ample relation dont nous avons rendu compte (1), et la belle découverte des fleurs du corail y est comprise. Cet ouvrage a été imprimé à Amsterdam en 1715 sous le titre d'Histoire physique de la mer. Des affaires do mestiques le rappelerent à Bologne, et là il commença l'exécution d'un dessein qu'il méditait depuis long-temps, digne d'un homme accoutumé au grand pendant tout le cours de sa vie.

Entre toutes les villes d'Italie , Bologne est célèbre par rapport aux sciences et aux arts. Elle a une ancienne université pareille aux autres de l'Europe, une académie de peinture, de sculpture et d'architecture , nommée Clémentine , parce qu'elle a été établie par Clément XI; enfin, une académie des sciences , qui s'appelle l'académie des inquiets, nom assez convenable aux philosophes modernes, qui n'étant plus fixés par aucune autorité, cherchent et chercheront toujours. Le comte Marsigli voulut encore orner de ce côté-là sa patrie , quoique déjà si ornée. Il avait un fonds très-riche de toutes les différentes pièces qui peuvent servir à l'histoire naturelle , d'instrumens nécessaires aux observations astronomiques ou aux expériences de chymie, de plans pour les fortifications, de modèles de machines, d'antiquités , d'armes étrangères, etc.; le tout non-seulement acquis à grands frais, mais transporté encore à plus grands frais, de différens lieux éloignés jusqu'à Bologne : et il en fit une donation au sénat de cette ville par un acte authentique du 11 janvier 1712, en formant un corps qui eût la garde de tous les fonds donnés, et qui en fit à l'avantage du public l'usage réglé par les conditions du contrat. Il nomma ce corps l'institut des sciences et des arts de Bologne. Sans doute il eut des difficultés à vaincre de la part des compagnies plus anciennes, différens intérêts à concilier ensemble, des caprices même à essuyer; mais il n'en reste plus de traces , et c'est autant de perdu pour sa gloire, à moins qu'on ne lui tienne compte de ce qu'il n'en reste plus de traces. Il subordonna son institut à l'université, et le lia aux deux académies. De cette nouvelle disposition faite avec toute l'habileté requise, et tous les ménagemens nécessaires, il en résulte certainement que la physique et les mathématiques ont aujourd'hui dans Bologne des secours et des avantages considérables qu'elles n'y

(1) Voyez l'Hist. de 1910, pag. 23, 48 et 69.

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