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ou,

rentes qu'il pouvait imaginer : pour la voir de tous les sens , il employait toutes les injections ; et cela demande déjà un temps infini, ne fût-ce qu'en tentatives inutiles. Mais il arrivait ce qui arrive presque toujours , des discussions poussées dans un grand détail

i elles ne lèvent guère une difficulté sans en faire naître une autre : cette nouvelle difficulté qu'on veut suivre , produit aussi sa difficulté incidente , et on se trouve engagé dans un labyrinthe. De plus, un premier travail qui aurait voulu être continué, est interrompu par un autre, que quelques circonstances, si l'on veut , la simple curiosité, rendent indispensable. Une connaissance acquise comme par hasard, aura une espèce d'effet rétroactif, qui détruira ou modifiera beaucoup des connaissances précédentes qu'on croyait absolument sûres. Ajoutez à ce fonds d'embarras que produit la nature de l'anatomie, une peur de se méprendre, une frayeur des jugemens du public, qui ne peut guère être excessive , et l'on concevra sans peine qu'un très-habile anatomiste peut n'avoir pas imprimé. Il faut pourtant avouer qu'un trop grand amour de la perfection, ou une trop grande délicatesse de gloire, feront perdre au public une infinité de vues et d'idées , qui, pour être d'une certaine utilité,

n'auraient pas eu besoin d'une entière certitude , ou d'une précision parfaite.

Du Verney fut assez long-temps le seul anatomiste de l'académie, et ce ne fut qu'en 1684 qu'on lui joignit Mery (1). Ils n'avaient rien de commun qu’une extrême passion pour

la même science ,.et beaucoup de capacité ; du reste presque entièrement opposés , surtout à l'égard des talens extérieurs. Si l'on pouvait quelquefois craindre que par le don de la parole du Verney n'eût la facilité de tourner les faits selon ses idées, on était sûr que Mery ne pouvait que se renfermer dans une sévère exactitude des faits , et que l'un eût tenu en respect l'éloquence de l'autre. Le grand avantage des compagnies résulte de cet équilibre des caractères. On remarqua que du Verney prit un nouveau feu

par cette espèce de rivalité. Elle n'éclata jamais davantage que dans la fameuse question de la circulation du sang du foetus dont nous avons tant parlé. Elle le conduisit à examiner d'autres sujets qui pouvaient y avoir rapport, la circulation dans les amphibies, tels que la grenouille ; car le foetus, qui vit d'abord sans respirer l'air, et ensuite en le respirant, est une espèce d'amphibie. Ceux-là le conduisaient à d'autres animaux approchans, sans être amphibies, comme le crapaud; et enfin aux insectes , qui font un genre à part, et offrent un spectacle tout nouveau.

(1) Voyez l'Hist. de 1712, p. 130.

:

Aussi excellait-il dans l'anatomie comparée , qui est l'anatomie prise le plus en grand qu'il soit possible, et dans une étendue où

peu

de

gens la peuvent embrasser. Il est vrai que pour nous et pour nos besoins, la structure du

corps humain paraîtrait suffire ; mais on le connait mieux quand on connait aussi toutes les autres machines faites à peu près sur le même dessin. Après celles-là il s'en présente d'autres d'un dessin fort différent : il y aura moins d'utilité à les étudier , à cause de la grande différence ; mais par cette raison-là même la curiosité sera plus piquée, et la curiosité n'a-t-elle pas ses besoins ?

Dans les premiers temps de ses exercices du jardin royal, il faisait et les démonstrations des parties qu'il ayait préparées, et les discours qui expliquaient les usages, les maladies , les cures, et résolyaient les difficultés. Mais sa faiblesse de poitrine , qui se faisait toujours sentir, ne lui permit pas

de conserver les deux fonctions à la fois. Un habile chirurgien choisi par lui, faisait sous lui les démonstrations , et il ne lui restait plus que les discours, dans lesquels il avait de la peine à se renfermer. C'est lui qui a le premier enseigné en ce lieu-là l'ostéologie et les maladies des os.

De son cabinet, où il avait étudié des cadavres ou des squelettes, il allait dans les hôpitaux de Paris , où il étudiait ceux dont les maux avaient rapport à l'anatomie. Si la machine du corps disséquée et démontrée présente encore tant d'énigmes très difficiles et très-obscures , à plus forte raison la machine vivante , où tout est sans comparaison moins exposé à la vue, plus enveloppé, plus équivoque. C'était là qu'il appliquait sa théorie aux faits , et qu'il apprenait même ce que la seule théorie ne lui eût pas appris. En même temps il était d'un grand secours, et aux malades, et à ceux qui en étaient chargés. Quoiqu'il fût docteur en médecine, il évitait de s'engager dans aucune pratique de médecine ordinaire, quelque honorable, quelque utile qu'elle pût être : il prévoyait qu'un cas rare le chirurgie, une opération singulière, lui aurait causé une distraction indispensable ; et il s'acquittait assez envers le public de son devoir de médecin, non-seulement

par tructions générales qu'il donnait sur toute l'anatomie, mais par l'utilité dont il était dans les occasions particulières.

Loin d'avoir rien à se reprocher sur cet article, il ne se reprochait que d’être trop occupe de sa profession. Il craignait que la religion , dont il avait un sentiment très-vif, ne lui permit pas un si violent attachement, qui s'emparait de toutes ses pensées et de tout son temps. L'auteur de la nature, qu'il admirait et révérait sans cesse dans ses ouvrages si bien connus de lui, de lui

les ins

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paraissait pas suffisamment honoré par ce culte savant, toujours cependant accompagné du culte ordinaire le plus régulier. L'âge qui s'avançait , les infirmités qui augmentaient, contribuaient peut-être à ce scrupule, sans lui donner pourtant le pouvoir de s'y livrer entièrement.

Les mêmes raisons l'empêchèrent pendant plusieurs années de paraitre à l'académie. Il demanda à être vétéran, et sa place fut remplie par Petit , docteur en médecine. Il paraissait avoir oublié l'académie, lorsque tout d'un coup il se réveilla à l'occasion de la réimpression de l'histoire naturelle des animaux, à laquelle il avait eu anciennement beaucoup de part. Il reprit à 80 ans des forces , de la jeunesse , pour revenir dans nos assemblées, ou il parla avec toute la vivacité.qu'on lui avait connue , et qu'on n'attendait plus. Une grande passion est une espèce d'ame immortelle à sa manière , et presque indépendante des organes.

Il ne perdait aucun des intervalles que lui laissaient des souffrances qui redoublaient toujours, et qui le mirent plusieurs fois au bord du tombeau. Il revoyait avec Vinslow son traité de l'oreille , dont il voulait donner une seconde édition, qui se serait bien sentie des acquisitions postérieures. Il avait entrepris un ouvrage sur les insectes , qui l'obligeait à des soins très-pénibles. Malgré son grand âge, par exemple, il passait des nuits dans les endroits les plus humides du jardin, couché sur le ventre, sans oser faire aucun mouvement, pour découvrir les allures , la conduite des limaçons , qui semblent en vouloir faire un secret impénétrable. Sa santé en souffrait, mais il aurait encore plus souffert de rien négliger. Il mourut le 10 septembre 1730, âgé de 82 ans.

Il était en commerce avec les plus grands anatomistes de son temps , Malpighi, Ruysch , Pitcarne, Bidloo , Boerhaaye. J'ai vu Jes lettres qu'il en avait reçues ; et je ne puis m'empêcher d'en traduire ici une de Pitcarne, écrite en latin, datée de l'an 1712, à cause de son caractère singulier.

Très-illustre du Verney , voici ce que t'écrit un homme qui te doit beaucoup , et qui te rend grâce de ces discours divins qu'il a entendus de toi à Paris il y a 30 ans. Je te recommande l'homson mon ami , et Ecossais. Je t'enverrai bientôt mes dissertations je résoudrai ce problème : Une maladie étant donnée, trouver le remède. A Edimbourg , etc. Celui qui s'élevait à de pareils problêmes, et dont effectivement le nom est devenu si célèbre , se faisait honneur de se reconnaître pour disciple de du Verney. On voit de plus par des lettres de 1698, que lui qui aurait pu instruire parfaitement dans l'anatomie un frère qu'il avait, il l'en

voyait d’Angleterre à Paris, pour y étudier sous le plus grand maître.

En général, il paraît par toutes ces lettres , que la réputation de du Verney était très-brillante chez les étrangers , non-seulement par la haute idée qu'ils remportaient de sa capacité, mais par la reconnaissance qu'ils lui devaient de ses manières obligeantes, de l'intérêt qu'il prenait à leurs progrès, de l’affection dont il animait ses leçons. Ceux qui lui adressaient de nouveaux disciples, ne lui demandaient pour eux que ce qu'ils avaient éprouvé eux-mêmes. Ils disent tous que son traité de l'ouïe leur a donné une envie extrême de voir les traités des quatre autres sens qu'il avait promis dans celui-là. Ils l'exhortent souvent à faire part à tout le public de ses richesses , qu'il ne peut plus tenir cachées après les avoir laissé apercevoir dans ses discours du jardin royal. Ils le menacent du péril de se les voir enlever par des gens peu scrupuleux , et on lui cite même un exemple où l'on croit le cas déjà arrivé; mais il a toujours été ou peu sensible á ce malheur, ou trop irrésolu à force de savoir.

On lui donne assez souvent dans ces lettres une première place entre tous les anatomistes. Il est vrai que dans ce qu'on écrit à un homme illustre, il y entre d'ordinaire du compliment : on peut mettre à un haut rang celui qui n'est pas

un rang

fort haut; mais on n'ose pas mettre au premier rang celui qui n'y est pas : la louange est trop déterminée , et on ne pourrait sauver l'honneur de son jugement.

Il est du devoir de l'académie de publier un bienfait qu'elle a reçu de lụi. Il lui a légué par son testament toutes ses préparations anatomiques, qui sont et en grand nombre, et de la perfection qu'on peut imaginer. Cela joint à tous les squelettes d'animaux rares, que la compagnie a depuis long-temps dans une salle du jardin royal , composera un grand cabinet d'anainoins estimable encore par

la curiosité que par l'utilité dont il sera dans les recherches de ce genre.

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tomie,

ELOGE

DU COMTE MARSIGLI, Louis-FERDINAND Marsigli naquit à Bologne le 10 juillet 1658 du comte Charles-François Marsigli, issu d'une ancienne maison Patricienne de Bologne , et de la comtesse Marguerite Cicolani. Il fut élevé par ses parens selon qu'il convenait à sa naissance ; mais il se donna à lui-même, quant aux lettres, une éducation bien supérieure à celle que sa naissance demandait. Il

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alla dès sa première jeunesse chercher tous les plus illustres savans d'Italie ; il apprit les mathématiques de Geminiano Montanari et d’Alphonse Borelli, l'anatomie de Marcel Malpighi, l'histoire naturelle des observations que son génie lui fournissait

dans ses voyages.

Mais ils eussent été trop bornés , s'ils se fussent renfermés dans l'Italie. Il alla à Constantinople en 1679 avec le Bayle que

Venise y envoyait. Comme il se destinait à la guerre , il s'informa, mais avec toute l'adresse et les précautions nécessaires, de l'état des forces Ottoinanes , et en même temps il examina en philosophe le Bosphore de Thrace et ses fameux courans. Il écrivit sur l'un et l'autre de ces deux sujets. Le traité du Bosphore parut à Rome en 1681, dédié à la reine Christine de Suède, et c'est le premier qu'on ait de lui. L'autre intitulé : Del incremento, e decremento dell'imperio Ottomano, doit paraître présentement imprimé à Amsterdam avec une tradụction française. Il revint de Constantinople dès l'an 1680,

l'an 1680, et peu de temps après, lorsque les Turcs menaçaient d'une irruption en Hongrie, il alla à Vienne offrir ses services à l'empereur Léopold , qui les accepta. Il lui fut aisé de prouver combien il était au-dessus d'un, simple soldat , par son intelligence dans les fortifications et dans toute la science de la guerre. Il fit, avec une grande approbation des généraux, des lignes et des travaux sur le Raab , pour arrêter les Turcs; et il en fut récompensé par une compagnie d'infanterie en 1683, quand les ennemis parurent pour passer cette rivière. Ce fut là qu'après une action assez vive , il tomba blessé et pres-, que mourant entre les mains des Tartares , le 2 juillet , jour de la Visitation. Ce n'est pas sans raison que nous ajoutons le nom de cette fête à la date du jour. Il a fait de sa captivité une relation, où il a bien senti que l'art n'était point nécessaire pour la rendre touchante. Le sabre toujours levé sur sa tête , la mort toujours présente à ses yeux , des traitemens plus que barbares qui étaient une mort de tous les momens , feront frémir les plus, impitoyables ; et l'on aura seulement de la peine à concevoir comment sa jeunesse , sa bonne constitution, son courage, la résignation la plus chrétienne, ont pu résister à une si affreuse situation. Il se crut heureux d'être acheté

par

deux Turcs , frères et très-pauvres, avec qui il souffrit encore beaucoup, mais plus par leur misère que par leur cruauté; il comptait qu'ils lui avaient sauvé la vie. Ces maîtres, si doux , le faisaient enchaîner toutes les nuits à un pieu planté au milieu de leur chétive cabane , et un troisième Turc , qui vivait avec eux, était chargé de ce soin.

Enfin, car nous supprimons beaucoup de détails , quoique in

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