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instruction sensible donnée aux yeux et à l'imagination par tout ce qui nous reste de plus rare et de plus curieux.

Il publia en 1697 la première partie de ce grand dessein. Elle devait contenir les 40 premiers siècles de l'histoire profane; mais il se trouva que le volume aurait été d'une grosseur difforme , et il n'y entra que 32 siècles, qui finissent à la ruine du grand empire d’Assyrie. Le titre est : La istoria universale provata con monumenti , et figurata con simboli de gli Antichi. Bianchini occupé d'autres travaux qui lui sont survenus , n'a point donné de suite. Mais cette partie n'est pas

seulement suffisante

pour donner une haute idée de tout l'ouvrage; elle en est le morceau qui eût été le plus considérable, par la difficulté et l'obscurité des matières à éclaircir : là précisément où elle se termine , le jour allait commencer à paraître , et à conduire les pas

de l'historien. Si d'un grand palais ruiné on en trouvait tous les débris confusément dispersés dans l'étendue d'un vaste terrein , et qu'on fût sûr qu'il n'en manquât aucun, ce serait un prodigieux travail de les rassembler tous, ou du moins, sans les rassembler , de se faire , en les considérant, une idée juste de toute la structure de ce palais. Mais s'il manquait des débris, le travail d'imaginer cette structure serait plus grand , et d'autant plus grand , qu'il manquerait plus de débris; et il serait fort possible que l'on fit de cet édifice différens plans qui n'auraient presque rien de commun entre eux. Tel est l'état où se trouve pour nous l'histoire des temps les plus anciens. Une infinité d'auteurs ont péri; ceux qui nous restent ne sont que rarement entiers : de petits. fragmens,' et en grand nombre , qui peuvent être utiles, sont épars cà et là dans des lieux fort écartés des routes ordinaires , où l'on ne s'ayise

pas

de les aller déterrer. Mais ce qu'il y a de pis , et qui n'arriverait

pas à des débris matériels , ceux de l'histoire ancienne se contredisent souvent ; et il faut ou trouver le secret de les concilier, ou se résoudre à faire un choix qu'on peut toujours soupçonner

d'être

peu
arbitraire. Tout

que du premier ordre., et les plus originaux, ont donné sur cette matière , ce sont différentes combinaisons de ces matériaux d'antiquités; et il y a encore lieu à des combinaisons nouvelles , soit: que tous les matériaux n'aient pas été employés, soit qu'on en puisse faire un assemblage plus heureux, ou seulement un autre assemblage.

Il paraît que Bianchini les a ramassés de toutes parts avec un extrême soin , et les a mis en œuvre avec une industrie singulière. Les siècles qui ont précédé le déluge, vides dans l'histoire pro

l'on traite ici, et à laquelle on interdit le secours de l'histoire sainte , sont remplis par l'invention des arts les plus'

un

се

des sayans

fane que

nécessaires, et l'on en rapporte tout ce que les anciens en ont dit de plus certain, ou imaginé de plus vraisemblable. Il est aisé de voir quels sujets suivent le déluge. Partout c'est un grand spectacle raisonné, appuyé non-seulement sur les témoignages que le savoir peut fournir, mais encore sur des réflexions tirées de la nature des choses, et fournies par l'esprit seul , qui donne la vie à ce grand amas de faits inanimés. Rien n'est mieux manié que les établissemens des premiers peuples en différens pays , leurs transmigrations, leurs colonies, l'origine des monarchies ou des républiques, les navigations, ou de marchands ou de conquérans; et sur ce dernier article, Bianchini fait toujours grand cas de ce qu'il appelle la Thalassocratie , l'empire ou dụ moins l'usage libre de la mer. En effet, l'importance de cette thalassocratieconnue et sentie dès les premiers temps, l'est aujourd'hui plus que jamais ; et les nations de l'Europe s'accordent assez à penser qu'elles acquièrent plus de veritable puissance en s'enrichissant par un commerce tranquille , qu'en agrandissant leurs états par des conquêtes violentes. Selon Bianchini , ce n'était point•du ravissement d'Hélène qu'il s'agissait entre les Grecs et les Troyens : c'était de la navigation de la mer Egée et du Pont-Euxin, sujet beaucoup plus raisonnable et plus intéressant; et la guerre ne se termina point par la prise de Troie, mais par un traité de commerce. Cela est même assez fondé sur l'antiquité: mais de là l'auteur se trouve conduit à un paradoxe plus surprenant; c'est que l'Iliade n'est qu'une pure histoire , allégorisée dans le goût oriental. Ces dieux, tant reprochés à Homère, et qui pourraient l'empêcher d'être reconnu pour divin, sont pleinement justifiés par un seul mot : ce ne sont point des dieux, ce sont des hommes ou des nations. Sesostris, roi de l’Ethiopie orientale ou Arabie, avait conquis l’Egypte, toute l'Asie mineure, une partie de la grande Asie; et après så mort,

les rois ou princes qu'il avait rendus tributaires, secouèrent peu à peu le joug. Le Jupiter d'Homère est celui des successeurs de Sesostris, qui régnait au temps de la guerre de Troie; il ne commande qu'à demi aux dieux, c'est-à-dire aux princes ses vassaux , et il ne les empèche pas de prendre parti pour les Grecs ou pour les Troyens, selon leurs intérêts et leurs passions. Junon est la Syrie, appelée blanche, alliée de l'Ethiopie orientale, mais avec quelque dépendance; et cette Syrie est caractérisée par les bras blancs de Junon. Minerve est la savante Egypte; Mars, une ligue de l'Arménie, de la Colchide , de la Thrace et de la Thessalie, et ainsi des autres. A la faveur de cette allégorie, Homere se retrouve diyin ; il faut avouer cependant qu'il l'était déjà , quoiqu'on ne la connût point,

que le

3 Après tout ce qui vient d'être dit , on ne s'attendrait point que Bianchini fât un grand mathématicien. Naturellement le génie des vérités mathématiques et celui de la profonde érudition sont opposés; ils s'excluent l'un l'autre, ils se méprisent mutuellement : il est rare de les avoir tous deux, et alors même il est presque impossible de trouver le temps de satisfaire à tous les deux. Bianchini les posséda pourtant ensemble, et les porta loin. Il eut une occasion heureuse de donner en même temps des preuves incontestables de l'un et de l'autre. Lorsqu'au commencement de ce siècle il fut question à Rome de l'affaire du 'calendrier dont nous avons parlé en 1700 (1) et 1701 (2), et

pape

Clément XI eut fait une congrégation sur ce sujet, Bianchini, qu'il en avait nommé secrétaire , fit deux ouvrages qui avaient rapport et à cette grande affaire et à sa nouvelle dignité, et où la mathématique se liait nécessairement avec l'érudition la plus recherchée. Il les publia en 1703 sous ces titres : De calendario et cyclo Cæsaris , ac de canone Paschali sancti Hippolyti martyris, dissertationes duæ. Telle est la nature de ces ouvrages , qu'on les défigurerait trop, si on voulait 'en donner une idée : tout lecteur en sentira le prix, poạrvu qu'il soit assez savant pour les bien lire. Nous rapporterons seulement

que

l'auteur s'est attaché à défendre le canon pascal de saint Hippolyte, que le grand Scaliger avait hardiment traité de puéril, et qui, par les remarques de Bianchini, se trouve être le plus bel ouvrage qu'on ait fait en ce genre jusqu'à la réformation du calendrier sous Grégoire XIII. Ce devait être un double plaisir pour un savant et pour un catholique zélé, qu'une victoire remportée en cette matière sur Scaliger.

Bianchini fut purement mathématicien dans la construction du grand Gnomon qu'il fit dans l'église des Chartreux de Rome, pareil à celui que le grand Cassini avait fait dans S. Petrone de Bologne. Il en vient de naître un troisième dans Saint-Sulpice de Paris , par les soins d'un pasteur qui songe à tout, et on eo finit actuellement à l'observatoire un quatrième. Ces Gnomons ne sont que des grands quarts de cercle, mais plus justes à proportion de leur grandeur, et ce plus de justesse paie assez tous les soins prèsque incroyables de leur construction. Clément XI fit frapper une médaille du Gnomon des Chartreux, et Bianchini publia une ample dissertation De Nummo et Gnomone Clementino.

Il partageait continuellement sa vie entre les recherches d'antiquité et les recherches de mathématique, surtout celles d'as

(1). Page 127 et suiv., seconde édition. (2) Page 105 et suiv., seconde édition.

tronomie. Tantôt astronome, et tantôt antiquaire , il observait ou les cieux ou d'anciens monumens avec des yeux éclairés de la lumière propre à chaque objet , ou plutôt il savait prendre des yeux différens selon ses différens objets. Nous ne donnerons pour exemple de cette remarque alternative, que ses deux derniers ouvrages imprimés à une année l'un de l'autre. Le premier en 1727, Camera ed Inscrizioni Sepolcrali de Liberti, Servi , ed Ufficiali della Casa di Augusto, etc. Le second en 1728, Hesperi et Phosphori nova phænomena , sive observationes circa planetam Veneris.

On découvrit en 1726, hors de Rome, sur la voie Appienne un bâtiment souterrain consistant en trois grandes salles, dont les murs étaient percés dans toute leur étendue de niches pareilles à celles que l'on fait dans les colombiers, afin

que

les pigeons s'y logent. Elles étaient remplies le plus souvent de quatre urnes cinéraires, et accompagnées d'inscriptions, qui marquaient le nom et la condition des personnes dont on voyait les cendres : tous étaient ou esclaves ou affranchis de la maison d'Auguste , et principalement de celle de Livie. L'édifice était magnifique , tout de marbre , avec des ornemens de mosaïque d'un bon goût. Bianchini ne manqua pas de sentir toute la joie d'un antiquaire , et de se livrer avec transport à sa curiosité. Il pensa

lui en coûter la vie : il allait tomber de quarante pieds de haut dans ces ruines , et il fit, pour se retenir, un effort violent dont il fut long-temps fort incominode ; ce qui interrompit les observations qu'il faisait en même temps sur Vénus. Il s'enfermait donc le jour dans le colombier sépulcral et souterrain , et la nuit il montait dans son observatoire. Il a donné une description exacte de ce colombier, et toutes les recherches savantes qu'on peut faire à l'occasion des inscriptions, surtout l'explication d'un grand nombre de noms d'offices, qui sont sans doute d'une excellente latinité, vu le siècle, mais d'une latinité presque perdue aujourd'hui. En joignant le nombre des morts de ce grand tombeau à ceux d'un autre tout pareil déCouvert précédemment, et qui n'était non plus que pour la maison d'Auguste , Bianchini en trouve 6000, sans tous ceux qui devaient être dispersés en une infinité d'autres lieux plus éloignés de Rome, Ce grand nombre n'étonne plus, dès que l'on voit, par plusieurs charges rapportées dans les inscriptions, combien le service était divisé en petites parties. Telle esclave n'était employée qu'à peser la laine que filait l'impératrice , autre à garder ses boucles d'oreilles, une autre son petit chien.

Les observations de Bianchini sur Vénus nous intéressent da

une

vantage. Vénus est très-difficile à observer autant et de la manière qu'il le faudrait pour en apprendre tout ce que la curiosité astronomique demanderait. Comme le cercle de sa révolution autour du soleil est enfermé dans celui de la terre, on ne la voit ni quand elle est entre le soleil et nous, parce qu'alors son hémisphère obscur est tourné vers nous; ni quand le soleil est entre nous et elle , parce qu'alors il la cache ou l'efface. Il ne reste que le temps où elle n'est ni dans l'une ni dans l'autre de ces deux parties opposées de son cours, et où même elle en est à un certain éloignement. Ces temps, qui précèdent le lever du soleil ou suivent son coucher , sont courts , parce que Vénus ne s'écarte pas beaucoup du soleil ; encore en faut-il nécessairement perdre une bonne demi-heure pour attendre que Vénus soit assez dégagée des rayons de cet astre. Mercure , qui étant plus proche du soleil est encore plus dans le cas de ces difficultés , échappe presque entièrement aux astronomes.

Cassini étant encore en Italie s'était appliqué en 1666 et 1667 à découvrir les taches de Vénus , pour déterminer par

leur

moyen son mouvement diurne ou de rotation , si elle en avait un. Il vit des taches à la vérité, et même une partie plus luisante , qui fait le même effet par rapport au mouvement de rotation ; il crut que ce mouvement pouvait être de vingt-trois heures , si cependant ce n'en était pas un de libration, tel que celui qu'on attribue à la lune , car les plus grands hommes sont les moins hardis à affirmer. Le peu de durée que pouvait avoir chacune de ses observations, lui rendait le tout assez incertain , et depuis ce temps-là il paraît avoir abandonné cette planète. Ensuite Huyghens, qui avait découvert l'anneau de Saturne et un de ses satellites , chercha inutilement des taches dans Vénus; il n'y vit qu'une lumière parfaitement égale. Nous avons dit en 1700 (1), que de la Hire y avait vu de grandes inégalités en saillie , qui pouvaient être des montagnes ; ce qui ne s'accorde ni avec Casa sini , ni avec Huyghens , et ne prouve que la difficulté du sujet. En dernier lieu , le P. Briga , jésuite , professeur en mathématique au collége de Florence , qui travaillait à un grand ouvrage súr Vénus, avait invité tous les observateurs de sa connaissance et en Europe et à la Chine, à chercher les taches de cette planète avec leurs meilleurs télescopes ; et tous lui avaient répondu qu'ils y avaient perdu leurs peines.

De plus, il manquait à la théorie de Vénus que sa parallaxe fût connue par observation immédiate; elle n'était

que

tirée par des conséquences ou des circuits , toujours moins sûrs

que l'observation. On sait que la parallaxe d'une planète est la diffé

(1) Page 121, seconde édition,

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