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mains,

que , et qui ne connaissent pas l'usage des écluses, ont fait dans l'étendue de leur état presque cinq fois plus grande.

La pratique des arts, quoique formée par une longue expérience , n'est pas toujours aussi parfaite à beaucoup près qu'oni le pense communément. Le P. Sébastien a travaillé à un grand nombre de modèles pour différentes manufactures : par exemple, pour les proportions des filières des tireurs d'or de Lyon, pour le blanchissage des toiles à Senlis , pour les machines des monnaies de France; travaux peu brillans , et qui laissent périr en moins de rien le nom des inventeurs, mais

par cet endroit-là même réservés aux bons citoyens.

Sur la réputation du P. Sébastien , Gunterfield , gentilhomme suédois , vint à Paris lui redemander, pour ainsi dire, ses deux qu'un

coup de canon lui avait emportées : il ne lui restait que deux moignons au-dessus du coude. Il s'agissait de faire deux mains artificielles , qui n'auraient pour principe de leur mouvement

que

celui de ces moignons , distribué par des fils à des doigts qui seraient flexibles. On assure que l'officier suédois fut renvoyé au P. Sébastien par les plus habiles anglais, peu accoutumés cependant à reconnaître aucune supériorité dans notre nation. Une entreprise si difficile , et dont le succès ne pouvait être qu'une espèce de miracle , n'effraya pas tout-à-fait le P. Sébastien. Il alla même si loin, qu'il osa exposer

ici aux yeux l'académie et du public ses études , c'est-à-dire , ses essais , ses tentatives, et différens morceaux déjà exécutés, qui devaient entrer dans le dessein général. Mais feu Monsieur eut alors besoin de lui pour le canal d'Orléans, et l'interrompit dans un travail qu'il abandonna peut-être sans beaucoup de regret. En partant, il remit le tout entre les mains d'un mécanicien , dont il estimait le génie, et qu'il connaissait propre à suivre ou à rectifier ses vues. C'est Duquet , dont l'académie a approuvé différentes inventions. Celui-ci mit la main artificielle en état de se porter au chapeau de l'officier suédois , de l'ôter de dessus sa tête, et de l'y remettre. Mais cet étranger ne put faire un assez long séjour à Paris , et se résolut à une privation dont il avait pris peu à peu l'habitude. Après tout cependant on avait trouvé de nouveaux artifices , et passé les bornes où l'on se croyait renfermé. Peutêtre se trompera-t-on plutôt en se défiant trop de l'industrie humaine qu'en s'y fiant trop.

Feu le duc de Lorraine étant à Paris incognito , fit l'honneur au P. Sébastien de l'aller trouver dans son couvent, et il vit avec beaucoup de plaisir le cabinet curieux qu'il s'était fait. Dès qu'il fut de retour dans ses états, où il voulait entreprendre différens ouvrages, il le demanda au duc d'Orléans , régent du royaume,

de

qui accorda avec joie au prince son beau-frère un homme qu'il aimait, et dont il était bien aise de favoriser la gloire. Son voyage en Lorraine , la réception et l'accueil qu'on lui fit renouvellèrent presque ce que l'histoire grecque raconte sur quelques poëtes ou philosophes célèbres qui allèrent dans des cours. Les savans doivent d'autant plus s'intéresser à ces sortes d'honneurs rendus à leurs pareils , qu'ils en sont aujourd'hui plus désaccoutumes.

Le feu czar Pierre-le-Grand honora aussi le P. Sébastien d'une visite qui dura trois heures. Ce monarque né dans une barbarie si épaisse, et avec tant de génie , créateur d'un peuple nouveau, ne pouvait se rassasier de voir dans le cabinet de cet habile homme tant de modèles de machines, ou inventées ou perfectionnées par lui; tant d'ouvrages , dont ceux qui n'étaient pas recommandables par une grande utilité, l'étaient au moins par une extrême industrie. Après la longue application que ce prince donna à cette espèce d'étude, il voulut boire, et ordonua au P. Sébastien, qui s'en défendit le plus qu'il put, de boire après lui dans le même verre, où il versa lui-même le vin, lui à qui le despotisme le plus absolu aurait pu persuader que le commun des hommes n'était pas de la même nature qu'un empereur de Russie : on peut même penser qu'il fit naître exprès une occasion de mettre le P. Sébastien de niveau avec lui.

Ceux d'entre les seigneurs français qui ont eu du goût et de l'intelligence pour les mécaniques, ont voulu être en liaison particulière avec un homme qui les possédait si bien. Il a imagine pour le duc de Noailles , lorsqu'il faisait la guerre en Catalogne, de nouveaux canons qui se portaient plus aisément sur les montagnes , et se chargeaient avec moins de poudre ; il a fait des mémoires

pour

le duc de Chaulnes, sur un canal de Picardie. Il a été appelé pour cette partie aux études des trois enfans de France, petits-fils du feu roi, et il a souvent travaillé pour le roi même. C'est lui qui a inventé la machine à transporter de gros arbres tout entiers sans les endommager ; de sorte que du jour au lendemain Marly changeait de face, et était orné de longues allées arrivées de la veille.

Ses tableaux mouvans ont été encore un des ornemens de Marly: il les fit sur ce qu'on en avait exposé de cette espèce au public ,

le feu roi lui demanda s'il en ferait bien de pareils. Il s'y engagea , et enchérit beaucoup sur cette merveille dans deux tableaux qu'il présenta à S. M.

Le premier, que le roi appela son petit opéra, changeait cinq fois de décoration à un coup de sifflet; car ces tableaux avaient aussi la propriété d'être résonnans ou sonores. Une petite boule qui était au bas de la bordure , et que l'on tirait un peu , don

et que

nait le coup de sifflet, et mettait tout en mouvement, parce que tout était réduit à un seul principe. Les cinq actes du petit opéra étaient représentés par des figures qu'on pouvait regarder comme les vraies pantomimes des anciens; elles ne jouaient que par leurs mouvemens ou leurs gestes, qui exprimaient les sujets dont il s'agissait. Cet opéra recommençait quatre fois de suite sans qu'il fût besoin de remonter les ressorts ; et si on voulait arrêter le cours d'une représentation à quelque instant que ce fût, on le pouvait par le moyen d'une petite détente cachée dans la bordure : on avait aussitôt un tableau ordinaire et fixe; et si on retouchait la petite boule , tout reprenait où il avait fini. Ce tableau long de seize pouces six lignes sans la bordure , et haut de treize pouces quatre lignes, n'avait qu'un pouce trois lignes d'épaisseur pour renfermer toutes les machines. Quand on les voyait désassemblées , on était effrayé de leur nombre prodigieux et de leur extrême délicatesse. Quelle avait dû être la difficulté de les travailler toutes dans la précision nécessaire , et de lier ensemble une longue suite de mouvemens, tous dépendans d'instrumens si minces et si fragiles? N'était-ce pas imiter d'assez près le mécanisme de la nature dans les animaux, dont une des plus surprenantes merveilles est le peu d'espace qu'occupent un grand nombre de machines ou d'organes qui produisent de grands effets?

Le second tableau, plus grand et encore plus ingénieux, représentait un paysage où tout était animé. Une rivière y coulait; des tritons, des sirènes, des dauphins nageaient de temps en temps dans une mer qui bornait l'horizon ; on chassait, on pêchait; des soldats allaient monter la garde dans une citadelle élevée sur une montagne; des vaisseaux arrivaient dans un port, et saluaient de leur canon la ville : le P. Sébastien lui-même était là qui sortait d'une église pour aller remercier le roi d'une grâce nouvellement obtenue; car le roi y passait en chassant avec sa suite. Cette grâce était quarante pièces de marbre qu'il donnait aux Carmes de la place Maubert pour leur grand autel. On dirait que le P. Sébastien eût voulu rendre vraisemblable le fameux bouclier d'Achille pris à la lettre , ou ces statues à qui Vulcain savait donner du mouvement, et même de l'intelligence.

En même temps que le roi donna à l'académie le réglement de 1699, il nomma le P. Sébastien pour un des honoraires. Son titre ne l'obligeait à aucun travail réglé, et d'ailleurs il était fort occupé au dehors : cependant outre quelques ouvrages qu'il nous a donnés, comme son élégante machine du système de Galilée pour

les

corps pesans, ses combinaisons des carreaux mi-partis, qui ont excité d'autres savans à cette recherche, il a été souvent employé par l'académie pour l'examen des machines , qu'on de

lui apportait qu'en trop grand nombre. Il en faisait très-promptement l'analyse et le calcul, et même sans analyse et sans calcul il aurait

pu s'en fier au coup d'oeil, qui en tout genre n'appartient qu'aux maîtres , et non pas même à tous. Ses critiques n'étaient pas seulement accompagnées de toute la douceur nécessaire, mais encore d'instructions et de vues qu'il donnait yolontiers : il n'était point jaloux de garder pour lui seul ce qui faisait sa supériorité.

Les dernières années de sa vie se sont passées dans des infirmités continuelles , et enfin il mourut le 5 février 1729.

Il arrive quelquefois que des talens médiocres, de faibles connaissances, que l'on ne compterait pour rien dans des personnes obligées par leur état à en avoir du moins de cette espèce , brillent beaucoup dans ceux que leur état n'y oblige pas. Ces talens, ces connaissances font fortune

par
n'être

pas

à leur place ordinaire. Mais le P. Sébastien n'en a

pas été plus estimé comme mécanicien ou comme ingénieur , parce qu'il était religieux. Quand il ne l'eût pas été, sa réputation n'y aurait rien perdu. Son mérite personnel en a même paru davantage; car , quoique fort répandu au dehors, presque incessamment dissipé, il a toujours été un très bon religieux, très-fidèle à ses devoirs , extremement désintéressé, doux, modeste, et, selon l'expression dont se servit feu le prince , en parlant de lui au roi, aussi simple que ses machines. Il conserva toujours dans la dernière rigueur tout l'extérieur convenable à son habit : il ne prit rien de cet air que donne le grand commerce du monde , et

que

le monde ne manque pas de désapprouver, et de railler dans ceux mêmes à qui il l'a donné , quand ils ne sont pas faits pour l'avoir. Et comment eût-il manqué aux bienséances d'un habit qu'il n'a jamais voulu quitter , quoique des personnes puissantes lui offrissent de l'en défaire par leur crédit, en se servant de ces moyens que l'on a su rendre légitimes ? Il ne prêta point l'oreille à des propositions qui en auraient apparemment tenté beaucoup d'autres , et il préféra la contrainte et la pauyreté où il vivait, à une liberté et à des commodités qui eussent inquiété sa délicatesse de conscience.

ÉLOGE

DE BIANCHINI.

François

RANÇOIS BIANCHINI naquit à Vérone le 13 décembre 1662, de Gaspard Bianchini et de Cornélie Vialetti.

11 embrassa l'état ecclésiastique ; et l'on pourrait croire que des vues de fortune, plus sensées et encore mieux fondées en Italie que partout ailleurs, l'y déterminerent, s'il n'avait donné dans tout le cours de sa vie des preuves d'une sincère piété. Il fut reçu docteur en théologie : mais il ne se contenta pas des connaissances qu'exige ce grade ; il voulut posséder à fond toute la belle littérature, et non-seulement les livres écrits dans les langues savantes, mais aussi les médailles, les inscriptions, les bas-reliefs, tous les précieux restes de l'antiquité, trésors assez communs en Italie pour prouver encore aujourd'hui son ancienne domination.

Après avoir amassé des richesses de ce genre presque prodigieuses, il forma le dessein d'une histoire universelle , conduite depuis la création du monde jusqu'à nos jours, tant profane qu’ecclésiastique ; mais l'une de ces parties toujours séparée de l'autre , et séparée avec tant de scrupule, qu'il s'était fait une loi de n'employer jamais dans la profane rien de ce qui n'était connu que par l'ecclésiastique. La chronologie ou de simples annales sont trop sèches; ce ne sont que des parties de l'histoire mises véritablement à leur place, mais sans liaison , et isolées. Un air de musique ( c'est lui-même qui parle ) est sans comparaison plus aisé à retenir que le même nombre de notes qui se suivraient sans faire un chant. D'un autre côté , l'histoire , qui n'est pas continuellement appuyée sur la chronologie, n'a pas une marche assez réglée ni assez ferme. Il voulait que

la suite des temps et celle des faits se développassent toutes deux ensemble avec cet agrément que produisent, même aux yeux , la disposition industrieuse et la mutuelle dépendance des parties d'un corps organisé.

Il avait imaginé une division des temps facile et commode, 40 siècles depuis la création jusqu'à Auguste, 16 siècles d'Auguste à Charles V, chacun de ces 16 siècles partagés en cinq vingtaines d'années ; de sorte que dans les huit premiers , de même que dans les huit derniers, il y a 40 de ces vingtaines comme 40 siècles dans la première division, régularité de nombres favorable à la mémoire. Au milieu des 16 siècles comptes depuis Auguste se trouve justement Charlemagne, époque des plus illustres. Le hasard semblait s'être souvent trouvé d'accord avec les intentions de Bianchini. Il avait imaginé de plus de mettre à la tête de chaque siècle de la quarantaine par où il ouvrait ce grand théâtre , et ensuite à la tête de chaque vingtaine d'années, la représentation de quelque monument qui eût rapport aux cipaux événemens qu'on allait voir : c'était la décoration particulière de chaque scene , non pas un ornement inutile, mais une

prin

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