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et le Rhingau., et. yréussit. Il fut fait lieutenant-général en 1693.

Après cette guerre, terminée en 1697, l'Europe se voyait sur le point de retomber dans un trouble du moins aussi grand, par la mort de Charles II, roi d'Espagne. Toutes les cours étaient pleines de prétentions, de projets, d'espérances, de craintes , et toutes auraient souhaité qu'une heureuse négociation eût pu prévenir l'embrasement général dont on était menacé. Ce fut pour cette négociation, qui demandait les vues les plus pénétrantes et la plus fine dextérité, que le roi nomma le comte de Tallard seul. Il l'envoya en Angleterre ambassadeur extraordinaire , chargé de ses pleins pouvoirs et de ceux du Dauphin, , pour y traiter de ses droits à la succession d'Espagne avec l'empereur, le roi Guillaume et les états-généraux. Un homme de guerre fit tout ce qu'on aurait attendu de ceux qui ne se sont exercés que dans les affaires du cabinet, et qui s'y sont exercés avec le plus de succès. Il conclut un traité de partage en faveur du prince de Bavière en 1698 : mais ce prince étant mort peu de temps après, tout changea de face; l'habileté politique du comte de Tallard fut mise à une épreuve toute nouvelle, et il vint à bout de concluré un second traité. Le roi lui en marqua son entière satisfaction, en le faisant chevalier de ses ordres, et gouverneur du comté de Foix.

On ne sait que trop que la sage prévoyance des négociations fut inutile. Après la mort du roi d'Espagne , arrivée en 1700, la guerre se ralluma l'année suivante. Les ennemis ayant assiégé Keyservert en 1702, le comte de Tallard , qui commandait un corps destiné à agir sur le Rhin, leur en fit durer le siége pendant cinquante jours de tranchée ouverte. Souvent pour ces chicanes de guerre bien conduites , il faut plus d'activité, plus de vigilance, plus d'habileté que pour des actions plus brillantes. Il chassa aussi les Hollandais du camp de Mulheim où ils s'étaient établis, et soumit Traerbach à l'obéissance du roi.

Il avait passé par toutes les occasions qui pouvaient prouver ses talens dans le métier de la guerre, et par tous les grades. qui devaient les récompenser, à l'exception d'un seul; il l'obtint de la justice du roi au commencement de 1703, et fut fait måréchal de France. A peine était-il revêtu de cette dignité, qu'il vola au secours de Traerbach , que le prince héréditaire de Hesse assiégeait avec toutes ses forces; et il conserva à la France cette conquête qu'elle lui devait.

Dans la même année, il commanda l'armée d'Allemagne sous l'autorité du duc de Bourgogne; et après avoir tenu long

temps les ennemis en suspens sur ses desseins, il forma le siége de Brisac, et prit cette importante place. Le prince étant parti de l'armée , le maréchal de Tallard entreprit le siége de Landau, place non moins considérable que Brisac. Les ennemis, forts de 30,000 hommes, marcherent pour secourir Landau; et le maréchal ayant laissé une partie de son armée au siége, alla avec l'autre leur livrer bataille dans la plaine de Spire, et les défit. Il leur prit trente pièces de canon et plus de 4000 prisonniers. Landau, qui se rendit le même jour, et la soumission de tout le Palatinat, furent les fruits incontestables de la victoire.

Les états ne peuvent pas plus que les particuliers se flatter d'une prospérité durable. L'année 1704 mit fin à cette longue suite d'avantages remportés jusques-là par nos armes, et la fortune de la France changea. Une armée française, qui sous la conduite du maréchal de Villars avait pénétré dans le cæur de l'Allemagne, commandée ensuite par les maréchaux de Tallard et de Marsi, sous l'autorité de l'électeur de Bavière, fut absolument défaite à Hochstet, le maréchal de Tallard blessé, pris et conduit en Angleterre , où il fut détenu sept ans. Le roi opposa ses faveurs aux disgrâces de la fortune; et peu de mois après la bataille d'Hochstet, il nomma le maréchal de Tallard gouverneur de Franche-Comté, pour l'assurer qu'il ne jugeait pas de lui par cet événement; consolation la plus flatteuse qu'il pût recevoir, et qui cependant devait encore augmenter la douleur de n'avoir pas en cette occasion servi heureusement un pareil maître. Quand il fut revenu d'Angleterre, le roi le fit duc en 1712, et ensuite pair de France en 1715.

Mais ces grands titres , quoique les premiers de l'état , sont presque communs' en comparaison de l'honneur

que

le roi lui fit en le nommant par son testament pour être du conseil de régence. Ce testament n'eut pas d'exécution, et Tallard fut quelque temps oublié : mais cette place, qui lui avait été destinée, lui fut bientôt après rendue par le duc d'Orléans, et d'autant plus glorieusement, que ce grand prince si éclairé paraissait en quelque sorte se rendre au besoin qu'on avait du maréchal de Tallard. Enfin, sitôt que le roi eut pris en 1726 la résolution de gouverner par lui-même son royaume, il appela ce maréchal à son conseil suprême, en qualité de ministre d'état.

Comblé de tant d'honneurs capables de remplir la plus vaste ambition, il désira d'être de cette académie; il ne lui restait plus d'autre espèce de mérite à prouver , que le goût des sciences. Il entra honoraire dans la compagnie en 1723, et l'année sui

vante rious l'eûmes à notre tête en qualité de président. Après avoir commandé des armées, il ne négligea aucune des fonctions d'un commandement si peu brillant par rapport à l'autre, et s'appliqua avec soin à tout ce qui lui en était nouveau.

Il avait une constitution assez ferme, et il parvint à l'âge de soixante-seize ans avec une santé qui n'avait été guère altérée ni. par les travaux du corps, ni par, ceux de l'esprit , ni par toute l'agitation des divers événemens de sa vie. Il inourut le 29 mars 1728.

Il avait épousé en 1667 Marie-Catherine de Grollée de Dorgeoise de la Tivolière. Il en a eu deux fils dont l'aîné fut tué à la bataille d'Hochstet, et le second est le duc de Tallard; et une fille , qui est la marquise de Sassenage.

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ÉLOGE
DU P. SÉBASTIEN TRUCHET, Carme.
Jean

EAN TRUCHET naquit à Lyon en 1657 d'un marchand fort homme de bien, dont la mort le laissa encore très-jeune entre les mains d'une mère pieuse aussi , qui le chérissait tendrement et ne négligea rien pour son éducation. Dès l'âge de dix-sept ans il entra dans l'ordre des Carmes , et prit le nom de Sébastien; car cet ordre est de ceux où l'on porte le renoncement au monde, jusqu'à changer son nom de baptême. Il n'a été connu que sous celui de frère ou de père Sébastien; et il le choisit par

affection pour sa mère , qui se nommait Sébastiane.

Ceux qui ont quelque talent singulier , peuvent l'ignorer quelque temps, et ils en sont d'ordinaire avertis par quelque petit événement, par quelque hasard favorable. Un homme destiné à être un grand mécanicien, ne pouvait être placé par le hasard de la naissance dans un lieu où il en fût ni plus promptement, ni mieux averti qu'à Lyon. Là était le fameux cabinet de Servière , gentilhomme d'une ancienne noblesse, qui, après avoir long-temps servi, mais peu utilement pour sa fortune , parce qu'il n'avait songé qu'à bien servir , s'était retiré couvert de blessures, et avait employé son loisir à imaginer et à exécuter lui-même un grand nombre d'ouvrages de tours nouveaux,

de différentes horloges , de modèles d'inventions propres pour la guerre ou pour les arts. Il n'y avait rien de plus célebre en France que ce cabinet, rien que les voyageurs et les étrangers eussent été plus honteux de n'avoir pas vu. Ce fut là que le P. Sébastien s'aperçut de son génie pour la mécanique. La plupart des pièces

s'en

de Servière étaient des énigmes dont il s'était réservé le secret : le jeune homine devinait la construction, le jeu, l'artifice; et sans doute l'auteur était mieux loué par celui qui devinait, et dès-là sentait le prix de l'invention, que par une foule d'admirateurs , qui, ne devinant rien , ne sentaient que leur ignorance, ou tout au plus la surprise d'une nouveauté.

Les supérieurs du P. Sébastien l'envoyèrent Paris au college royal des Carmes de la place Maubert, pour y faire ses études en philosophie et en théologie. Il n'y eut guère que la physique qui fût de son goût, toute scolastique qu'elle était, toute inutile, toute dénuée de pratique ; mais enfin elle avait quelque rapport éloigné aux machines. Il leur donnait tout le temps que ses devoirs laissaient en sa disposition, et peut-être, sans s' apercevoir , leur en abandonnait-il quelque petite partie que les autres études eussent

pu
réclamer. Le

moyen que le devoir et le plaisir fassent entre eux des partages si justes ?

Charles II, roi d'Angleterre , avait envoyé au feu roi deux montres à répétition, les premières qu'on ait vues en France. Elles ne pouvaient s'ouvrir que par un secret; précaution des ouvriers anglais pour cacher la nouvelle construction, et s'en assurer d'autant plus la gloire et le profit. Les montres se dérangèrent, et furent remises entre les mains de Martineau , horloger du roi, qui n'y put travailler faute de les savoir ouvrir. Il dit à Colbert, et c'est un trait de courage digne d'être remarqué, qu'il ne connaissait qu'un jeune Carme capable d'ouvrir les montres ; que s'il n'y réussissait pas, il fallait se résoudre à les renvoyer en Angleterre. Colbert consentit qu'il les donnât au P. Sébastien , qui les ouvrit assez promptement, et de plus les raccommoda sans savoir qu'elles étaient au roi, ni combien était important par ces circonstances l'ouvrage dont on l'avait chargé. Il était déjà habile en horlogerie , et ne demandait que des occasions de s'y exercer. Quelque temps après il vient de la part

de Colbert un ordre au P. Sébastien de le venir trouver à sept heures du matin d'un jour marqué : nulle explication sur le motif de cet ordre ; un silence qui pouvait causer quelque terreur. Le P. Sébastien' ne manqua pas à l'heure ; il se présente interdit et tremblant : le ministre, accompagné de deux membres de cette académie , dont Mariotte était l'un, le loue sur les montres ,

et lui apprend pour qui il a travaillé ; l'exhorte à suiyre son grand talent pour les mécaniques , surtout à étudier les hydrauliques, qui devenaient nécessaires à la magnificence du roi ; lui recommande de travailler sous les yeux de ces deux académiciens , qui le dirigeront; et pour l'animer davantage , et parler plus dignement en ministre, il lui donne 6oo livres de pension , dont la

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première année, selon la coutume de ce temps-là , lui est payée le même jour. Il n'avait alors que dix-neuf ans; et de quel désir de bien faire dut-il être enflammé ! Les princes ou les ministres qui ne trouvent pas des hommes en tout genre, ou ne savent pas qu'il faut des hommes , ou n'ont pas l'art d'en trouver.

Le P. Sébastien s'appliqua à la géométrie absolument nécessaire pour la théorie de la mécanique. Que le génie le plus herzreux pour une certaine adresse d'exécution, pour l'invention même, ne se flatte pas d'être en droit d'ignorer et de mépriser les principes de théorie , qui ne sauraient que trop bien s'en venger. Mais après cela , le géomètre a encore beaucoup à apprendre pour être un vrai mécanicien; il faut que la connaissance des différentes pratiques des arts, et cela est presque immense, lui fournisse dans les occasions des idées et des expédiens; il faut qu'il soit instruit des qualités des métaux, des bois, des cordes des ressorts, enfin de toute la matière machinale, si l'on peut inventer cette expression à l'exemple de matière médicinale ; il faut que de tout ce qu'il emploiera dans ses ouvrages, il en connaisse assez la nature, pour n'être pas trompé par

des accidens physiques imprévus qui déconcerteraient les entreprises. Le P. Sébastien, loin de rien négliger de ce qui pouvait lui être utile par rapport aux machines , allait jusqu'au superflu , s'il y en peut avoir ; il étudiait l'anatomie , il travaillait assidûment en chymie dans le laboratoire de Homberg, ou plutôt dans celui de feu le duc d'Orléans, dont le commerce était si flatteur par sa bonté naturelle , et l'approbation si précieuse par ses grandes lumières. Selon l'ordre

que le P. Sébastien avait reçu d'abord de Colbert de s'attacher aux hydrauliques , il posséda à fond la construction des pompes et la conduite des eaux : il a eu part à quelques aquéducs de Versailles, et il ne s'est guère fait ou projeté en France pendant sa vie de grands canaux de communication de rivières, pour lesquels on n'ait du moins pris ses conseils; et l'on ne doit pas seulement lui tenir compte de ce qui a été exécuté sur ses vues, mais encore de ce qu'il a empêché qui ne le fût sur des vues fausses , quoiqu'il ne reste aucune trace de cette sorte de mérite. En général le travail d'esprit que demandent ces entreprises , est assez ingrat : c'est un bonheur rare que le projet le mieux pensé vienne à son entier accomplissement; une infinité d'inconvéniens et d'obstacles étrangers se jettent à la traverse. Nous commençons à sentir depuis un temps combien sont avantageuses les communications des rivières ; et cependant nous aurons bien de la peine à faire dans l'étendue de la France ce que les Chinois, moins instruits que nous en mécani

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