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lecteurs avec une idée proscrite par les cartésiens , et dont tous les autres philosophes avaient ratifié la condamnation; il faut être présentement sur ses gardes pour ne lui pas imaginer quelque réalité : on est exposé au péril de croire qu'on l'entend.

Quoi qu'il en soit, tous les corps, selon Newton, pèsent les uns sur les autres, ou s'attirent en raison de leurs masses ; et quand ils tournent autour d'un centre commun,

dont

par conséquent ils sont attirés, et qu'ils attirent , leurs forces attractives varient dans la raison renversée des carrés de leurs distances à ce centre ; et si tous ensemble avec leur centre commun tournent autour d'un autre centre commun à eux et à d'autres , ce sont encore de nouveaux rapports qui font une étrange complication. Ainsi chacun des cinq satellites de Saturne pèse sur les quatre autres, et les quatre autres sur lui; tous les cinq pèsent sur Saturne, et Saturne sur eux : le tout ensemble pèse sur le soleil , et le soleil sur ce tout. Quelle géométrie a été nécessaire pour débrouiller ce chaos de rapports ! Il parait téméraire de l'avoir entrepris; et on ne peut voir sans étonnement que d'une théorie si abstraite', formée de plusieurs théories particulières, toutes très difficiles à manier, il naisse nécessairement des conclusions toujours conformes aux faits établis

par

l'astronomie. Quelquefois même ces conclusions semblent deviner des faits auxquels les astronomes ne se seraient pas attendus. On prétend depuis un temps, et surtout en Angleterre, que quand Jupiter et Saturne sont entre eux dans leur plus grande proximité, qui est de 165 millions de lieues, leurs mouvemens ne sont plus de la même régularité que dans le reste de leurs cours ; et le système de Newton en donne tout d'un coup la cause qu'aucun autre système ne donnerait. Jupiter et Saturne s'attirent plus fortement l'un l'autre, parce qu'ils sont plus proches ; et par là, la régularité du reste de leurs cours est sensiblement troublée. On peut aller jusqu'à déterminer la quantité et les bornes de ce déréglement.

La lune est la moins régulière des planètes; elle échappe assez souvent aux tables les plus exactes, et fait des écarts dont on ne connaît point les principes. Halley, que son profond savoir en mathématiques n'empêche pas d'être bon poëte , dit dans des vers latins qu'il a'mis au devant des principes de Newton, que la lune jusques-ne s'était point laissée assujettir au frein des calculs, et n'avait été domptée par aucun astronome ; mais qu'elle l'est enfin dans le nouveau système. Toutes les bizarreries de son cours y deviennent d'une nécessité qui les fait prédire ; et il est difficile qu'un système où elles prennent cette

la

forme , ne soit qu'un système heureux, surtout si on ne les regarde que comme une petite partie d'un tout, qui embrasse avec le même succès une infinité d'autres explications. Celle du flux et du reflux s'offre si naturellement par l'action de la lune sur les mers, combinée avec celle du soleil, que ce merveilleux phénomène semble en être dégradé.

La seconde des deux grandes théories sur lesquelles roule le livre des principes , est celle de la résistance des milieux au mouvement, qui doit entrer dans les principaux phénomènes de la nature,

tels

que les mouvemens des corps célestes , lumière, le sôn. Newton établit à son ordinaire sur une trèsprofonde géométrie ce qui doit résulter de cette résistance , selon toutes les causes qu'elle peut avoir , la densité du milieu , la vitesse du corps mu , la grandeur de sa surface ; et il arrive enfin à des conclusions qui détruisent les tourbillons de Descartes , et renversent ce grand édifice céleste qu'on aurait cru inébranlable. Si les planètes se meuvent autour du soleil dans un milieu quel qu'il soit, dans une matière éthérée qui remplit tout, et qui, quelque subtile qu'elle soit, n'en résistera pas moins , ainsi qu'il est démontré, comment les mouvemens des planètes n'en sont-ils pas perpétuellement et même promptement affaiblis ? Surtout comment les comètes traversent-elles les tourbillons librement en tous sens , quelquefois avec des directions de mouvemens contraires aux leurs , sans en recevoir nulle altération sensible dans leurs mouvemens ,

de quelque longue durée qu'ils puissent être ? Comment ces torrens immenses et d'une rapidité presque incroyable n'absorbent-ils pas en peu d'instans tout le motvement particulier d'un corps qui n'est qu'un atôme par rapport à eux , et ne le forcent-ils

pas

à suivre leur cours? Les corps célestes se meuvent donc dans un grand vide , si ce n'est que leurs exhalaisons et les rayons de lumière , qui forment ensemble mille entrelacemens différens, mêlent un peu de matière à des espaces immatériels

presque

infinis. L'attraction et le vide, bannis de la physique de Descartes, et bannis pour jamais selon les apparences, y reviennent ramenés par Newton, armés d'une force toute nouvelle dont on ne les eroyait pas capables, et seulement peut-être un peu déguisés.“

Les deux grands hommes qui se trouvent dans une si grande opposition, ont eu de grands rapports. Tous deux ont été des génies du premier ordre, nés pour dominer sur les autres esprits , et pour fonder des empires. Tous deux géomètres excellens, ont vu la nécessité de transporter la géométrie dans la physique. Tous deux ont fondé leur physique sur une géométrie qu'ils ne tenaient presque que de leurs propres lumières. Mais

l'un, prenant un vol hardi , a voulu se placer à la source de tout, se rendre maître des premiers principes par quelques idées claires et fondamentales , pour n'avoir plus qu'à descendre aux phénomènes de la nature comme à des conséquences nécessaires. L'autre, plus timide ou plus modeste, a commencé sa marche par s'appuyer sur les phénomènes pour remonter aux principes inconnus, résolu de les admettre , quels que les pût donner l'enchaînement des conséquences. L'un part de ce qu'il entend nettement pour trouver la cause de ce qu'il voit; l'autre part de ce qu'il voit pour en trouver la cause ,

soit claire,

soit obscure. Les principes évidens de l'un ne le conduisent pas toujours aux phénomènes tels qu'ils sont; les phénomènes ne con duisent pas toujours l'autre à des principes assez évidens. Les bornes qui dans ces deux routes contraires ont pu arrêter deux hommes de cette espèce, ce ne sont pas les bornes de leur esprit, mais celles de l'esprit humain.

En même temps que Newton travaillait à son grand ouvrage des principes , il en avait un autre entre les mains , aussi original, aussi neuf, moins général par son titre, mais aussi étendu par la manière dont il devrait traiter un sujet particulier. C'est l'Optique ou Traité de la lumière et des couleurs, qui parut pour la première fois en 1704. Il avait fait pendant le cours de trente années les expériences qui lui étaient nécessaires

. - L'art de faire des expériences porté à un certain degré, n'est nullement commun. Le moindre fait qui s'offre à nos yeux , est compliqué de tant d'autres faits qui le composent ou le modifient, qu'on ne peut sans une extrême adresse démêler tout. ce qui y entre , ni même sans une sagacité extrême soupçonner tout ce qui peut y entrer. Il faut décomposer le fait dont il s'agit, en d'autres qui ont eux-mêmes leur composition ; et quelquefois, si l'on n'avait bien choisi sa route , on s'engagerait dans des labyrinthes d'où l'on ne sortirait pas. Les faits primitifs et élémentaires semblent nous avoir été cachés par

la nas ture avec autant de soin que les causes ; et quand on parvient à les voir, c'est un spectacle tout nouveau et entièrement imprévu.

L'objet perpétuel de l'optique de Newton est l'anatomie de la lumière. L'expression n'est point trop hardie , ce n'est que chose même. Un très-petit rayon de lumière qu'on laisse entrer dans une chambre parfaitement obscure , mais qui ne peut être si petit qu'il ne soit encore un faisceau d'une infinité de est divisé, disséqué, de façon que l'on a les rayons élémentaires qui le composaient séparés les uns des autres, et teints chacun d'une couleur particulière , qui, après cette séparation , ne peut plus être altérée. Le blanc dont était le rayon total ayant la

la

rayons ,

et

dissection, résultait du mélange de toutes les couleurs particulières des rayons primitifs. La séparation de ces rayons était si difficile , que quand Mariotte l'entreprit sur les premiers bruits des expériences de Newton, il la manqua, lui qui avait tant de génie pour les expériences , et qui a si bien réussi sur tant d'autres sujets.

On ne séparerait jamais les rayons primitifs et colorés, s'ils n'étaient de leur nature tels qu'en passant par le même lieu , par le même prisme de verre, ils se rompent sous différens angles,

par là se démêlent quand ils sont reçus à des distances convenables. Cette différente réfrangibilité des rayons rouges , jaunes, verts, bleus, violets, et de toutes les couleurs intermédiaires en nombre infini , propriété qu'on n'avait jamais soupçonnée, et à laquelle on ne pouvait guère être conduit par aucune conjecture, est la découverte fondamentale du traité de Newton. La différente réfrangibilité amène la différente réflexibilité. Il y a plus : les rayons qui tombent sous le même angle sur une surface , s'y rompent et réfléchissent alternativement; espèce de jeu qui n'a pu être aperçu qu'avec des yeux extrêmement fins et bien aidés par l'esprit. Enfin, et sur ce point seul , la première idée n'ap partient pas à Newton; les rayons qui passent près des extrémités d'un corps sans le toucher , ne laissent pas de s'y détourner de la ligne droite, ce qu'on appelle inflexion. Tout cela ensemble forme un corps d'optique si neuf, qu'on pourra désormais regarder cette science comme presque entièrement due à l'auteur.

Pour ne pas se borner à des spéculations qu'on traite quelquefois injustement d'oisives, il a donné dans cet ouvrage l'invention et le dessin d'un télescope par réflexion , qui n'a été bien exécuté que long-temps après. On a vu ici que ce télescope n'ayant que deux pieds et demi de longueur, faisait autant d'effet qu'un bon télescope ordinaire de huit ou neuf pieds; avantage très-considérable, et dont apparemment on connaîtra mieux encore à l'avenir toute l'étendue.

Une utilité de ce livre, aussi grande peut-être que celle qu'on tire du grand nombre de connaissances nouvelles dont il est plein, est qu'il fournit un excellent modèle de l'art de se conduire dans la philosophie expérimentale. Quand on voudra interroger la nature par les expériences et les observations, il la faudra interroger, comme Newton, d'une manière aussi adroite et aussi pressante. Des choses qui se dérobent presque à la recherche pour être trop déliées , il les sait réduire à souffrir le calcul , et un calcul qui ne demande pas seulement le savoir des bons géometres, mais encore plus une dextérité particulière. L'applica

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tion qu'il fait de sa géométrie a autant de finesse que sa géométrie a de sublimité.

Il n'a pas achevé son optique, parce que des expériences dont il avait encore besoin furent interrompues , et qu'il n'a pu les reprendre. Les pierres d'attente qu'il a laissées à cet édifice imparfait, ne pourront guère être employees que par des mains aussi habiles que celles du premier architecte. Il a du moins mis sur la voie , autant qu'il a pu , ceux qui voudront continuer son ouvrage , et même il leur trace un chemin pour passer de l'optique à une physique entière. Sous la forme de doutes ou de questions à éclaircir , il propose un grand nombre de vues qui aideront les philosophes à venir , ou du moins feront l'histoire toujours curieuse des pensées d'un grand philosophe.

L'attraction domine dans ce plan abrégé de physique. La force , qu'on appelle dureté des corps, est l'attraction mutuelle de leurs parties, qui les serre les unes contre les autres ; et si elles sont de figure à se pouvoir toucher par toutes leurs faces sans laisser d'interstices, les corps sont parfaitement durs. Il n'y a de cette espèce que de petits corps primordiaux et inaltérables, élémens de tous les autres. Les fermentations ou effervescences chymiques , dont le mouvement est si violent , qu'on les pourrait quelquefois comparer à des tempêtes, sont des effets de cette puissante attraction , qui n'agit entre les petits corps qu'à de petites distances.

En général, il conçoit que l'attraction est le principe agissant de toute la nature, et la cause de tous les mouvemens. Car si une certaine quantité de mouvemens une fois imprimée par les mains de Dieu ne faisait ensuite que se distribuer différemment selon les lois du choc, il paraît qu'il périrait toujours du mouvement par les chocs contraires sans qu'il en pût renaître, et que

l'univers tomberait assez promptement dans un repos qui serait la mort générale de tout. La vertu de l'attraction toujours subsistante, et qui ne s'affaiblit point en s'exerçant , est une ressource perpétuelle d'action et de vie. Encore peut-il arriver que les effets de cette vertu viennent enfin à se combiner de façon que le système de l'univers se déréglerait , et qu'il demanderait, selon Newton, une main qui y retouchât.

Il déclare bien nettement qu'il ne donne cette attraction que pour une cause qu'il ne connaît point; et dont seulement il considère , compare et calcule les effets ; et pour se sauver du reproche de rappeler les qualités occultes des scolastiques , il dit qu'il n'établit que des qualités manifestes et très-sensibles par les phénomènes : mais qu'à la vérité les causes de ces qualités sont occultes, et qu'il en laisse la recherche à d'autres philosophes.

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