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géographie allait changer de face. Le zèle de la religion et: l'amour des richesses, principes bien opposés , s'accordaient å augmenter tous les jours le nombre des découvertes dans les climats lointains ; et l'astronomie , beaucoup plus parfaite que jamais, fournissait de nouveau les longitudes par les satellites de Jupiter, d'autant plus sûrement que les lieux étaient plus éloignés. Plusieurs points de la terre prenaient enfin des places qu'ils ne pouvaient plus perdre, et auxquelles les autres devaient s'assujettir.

A la fin de 1699, Delisle , âgé de vingt-cinq ans, donna ses premiers ouvrages , une mappemonde , quatre cartes des quatre parties de la terre, et deux globes, l'un céleste , l'autre terrestre, dédiés à S. A. R. feu le duc d'Orléans ; le tout, et principalement les globes, avaient été faits sous les yeux et sous la direction de feu Cassini , ce qui seul aurait répondu de la bonté et de l'exactitude du travail.

L'ouverture du siècle présent se fit donc à l'égard de la géographie par une terre presque nouvelle que Delisle présenta. La Méditerranée, cette mer si connue de tout temps par

les nations les plus savantes, toujours couverte de leurs vaisseaux , versée de tous les sens possibles par une infinité de navigateurs, n'avait

que huit cent soixante lieues d'occident en orient, au lieu de onze cent soixante qu'on lui donnait, erreur presque incroyable. L'Asie était pareillement raccourcie de cinq cents lieues ; la position de la terre d'Yeço changée de dix-sept cents. Une infinité d'autres corrections moins frappantes et moins sensibles ne surprenaient que

les

yeux sayans ; encore Delisle avait-il jugé à propos de respecter jusqu'à un certain point les préjugés établis, et de n’user pas à toute rigueur du droit que lui donnaient ses découvertes : tant le faux s'attire d'égards par cette ancienne possession où il se trouve toujours.

Les globes et les cartes eurent une approbation générale , et un homme qui avait le titre de géographe du roi voulut en · partager le fruit par une mappemonde en quatre feuilles qu'il publia aussitôt après , fort semblable à ce qui venait de paraître. Delisle, muni d'un' privilége , se plaignit en justice d'avoir été entièrement copié, à l'exception des fautes qu'on avait mises dans la nouvelle mappemonde, ou par ignorance, ou pour déguiser le larcin. Le conseil d'état privé du roi nomma deux experts en cette matière, où il y en a peu , feu Sauveur, et Chevalier, tous deux de cette académie. Le détail de l'exactitude scrupuleuse qu'ils apportèrent à cette affaire est im- . primé ; ils se convainquirent parfaitement que l'adversaire de Delisle était un plagiaire. L'arrêt du conseil fut conforme à leur

avis, mais le procès dura six ans. Delisle perdit à s'assurer ce qui lui était dû, une grande partie de ces six années, qu'il eût employées entières à s'enrichir, utilement pour le public. II usa généreusement de sa victoire ; il avait droit par l'arrêt de faire casser les planches du géographe condamné : il lui en laissa tout ce qui n'appartenait pas précisément à la géographie , des ornemens assez agréables, des cartouches recherchés, qui pouvaient faire ailleurs l'effet de prévenir et d'amuser les yeux de la plupart du monde.

La Méditerranée plus courte de plus d'un quart qu'on ne l'avait cru jusques-là , avait fort étonné, et quelques-uns ne se rendaient pas encore aux observations astronomiques. Delisle, pour ne laisser aucun doute , entreprit de mesurer toute cette mer en détail et par parties, sans employer ces observations, mais seulement les portulans et les journaux de pilotes, tant de routes faites de cap en cap en suivant les terres , que de celles qui traversaient d'un bout à l'autre; et tout cela évalué avec toutes les précautions nécessaires réduit et mis ensemble , s’accordait à donner à la Méditerranée la même étendue que les observations astronomiques dont on voulait se défier.

Il deyait publier une Introduction à la géographie, dans laquelle il eût rendu compte de tous les changemens dont il était auteur. Il ne l'a point publiée , occupé par d'autres travaux , et cependant on s'était accoutumé peu à peu à prendre en lui une confiance qui eût pu le dispenser de ce grand appareil de preuves. Il est vrai qu'en plusieurs occasions particulieres il en avait donné qui marquaient tant de capacité et d'exactitude , tout ce qui sortait de ses mains était si bien d'accord avec ce qui en était déjà sorti , que cette confiance du public ne pouvait passer pour une grâce.

Peut-être penserait-on que l'extrême difficulté des discussions géographiques, et le peu d'apparence que des critiques s'y embarquent, donnent à un géographe une liberté assez ample de régler bien des choses à son gré. Mais sur les matières les moins maniées

par
le
gros

il
y

a toujours , du moins si on prend toute l'Europe , un petit nombre de gens à craindre, et qui n'attendent qu'un sujet de censure , même léger. D'ailleurs un véritable sayant prend un amour pour l'objet perpétuel de ses recherches , et se fait à cet égard une conscience qui ne lui permet pas d'imposer. On pouvait compter que Delisle était singulièrement dans cette disposition, il avait la candeur de son pere.

Des mappemondes, des cartes générales de l'Europe, de l'Asie, de l’Afrique, de l'Amérique, ne sont que des ébauches de la

des savans,

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représentation de la terre. Les cartes particulières demandent une nouvelle étude , et une étude d'autant plus pénible qu'elles sont plus particulières. L'objet croît toujours à mesure qu'il est regardé de plus près , et il y faut voir ce que l'on n'y considérait pas auparavant. Le nombre des matériaux nécessaires devient toujours plus accablant pour le géographe ; et s'il se pique de précision , tous ceux qu'il peut recouvrer lui sont nécessaires.

Encore une difficulté qui n'appartient guère qu'à la géographie , c'est d'être fort changéante. Je ne parle pas des changemens physiques , ils sont peu considérables. Que les mers s'éloignent de leurs rivages , ou gagnent sur les terres, que de grandes rivières se fassent d'autres embouchures , qu'il naisse de nouvelles îles, un médiocre savoir embrasse sans peine ce petit nombre d'événemens rares ; mais les limites civiles des royaumes , des provinces , des gouvernemens, des diocèses , sont sujettes à de grandes variations dans certains intervalles de temps, et de plus la langue de la géographie change presque absolument; tout prend de nouveaux noms, et c'est malheureusement dans les siècles les plus ténébreux , les plus dépourvus de bons auteurs. Il n'y a personne qui n'en sache un petit nombre d'exemples : mais qu'est-ce que ce petit nombre , en comparaison de ce qu'un géographe en doit savoir ? Les conquêtes des barbares du nord dans l'Europe, celles des Arabes et des Tartares dans l'Asie, défigurèrent les anciens noms, ou les effacerent, et leur en substituèrent d'autres ; et Ptolomée ne reconnaîtrait qu'à peine aujourd'hui sur nos cartes l'empire Romain.

Delisle a embrassé la géographie dans toute son étendue ; il l'a suivie dans toutes ses branches , et l'a prouvé au public par des cartes de toutes les espèces , qui sont au nombre de quatrevingt-dix. Nous en indiquerons seulement quelques-unes de chaque sorte, qui serviront d'exemples.

Une carte intitulée : Le monde connu aux anciens , et celle de l'Italie et de la Grèce, etc. Nous avons rapporté en 1714 (1) qu'il avait fait voir combien les mesures itinéraires des Romains étaient justes et conformes aux observations astronomiques qu'on a eues depuis , et combien l'Italie et la Grèce étaient différentes de ce qu'elles paraissaient sur toutes les autres cartes. Par lå se justifiaient certaines choses que les anciens avaient avancées, et que les modernes rendaient par leur faute trop absurdes et trop incroyables.

Une carte des évêchés d'Afrique, qui a paru au-devant d'une nouvelle édition d'Optat de Mileve. Elle avait toutes les difficultés de la géographie ancienne et de la géographie la plus parti

(1) Page 80 et suiv.

culière : car il y avait en Afrique plus de six cents évêchés, dont. une partie n'était que de gros bourgs , et même des châteaux ; et il n'y a pas jusqu'à leurs noms qu'il ne soit souvent très-mal aisé de déterminer sûrement.

Une carte de l'empire Grec du moyen âge , tirée de la description qu'en fit. l'empereur Constantin Porphyrogenète dans le dixième siècle. C'est là plus que partout ailleurs qu'on trouve une langue toute nouvelle. L'empire est divisé en themes, expression inouie jusques-là ; et tout est une espèce d'énigme qui semble faite pour le supplice des géographes. Après cela il ne faut presque pas compter d'autres cartes du moyen âge, comme celle du diocèse de Toul, nommé alors Civitas Leucorum.

Une carte de la Perse absolument nouvelle et très-détaillée. On y retrouvait enfin ce grand pays, qui jusques-là n'avait ressemblé ni aux histoires des anciens, ni aux relations des modernes. On n'avait point encore la véritable étendue ou figure de la mer Caspienne, que l'on doit aux conquêtes et aux découvertes du feu czar (1): mais Delisle en avait approché, autant qu'il était possible , par ses seules conjectures , et par son art singulier de mettre en æuyre et de combiner tous ses différens matériaux.

Une carte d'Artois pour mettre au-devant des commentaires de Maillart sur la coutume de cette province. Qui croirait que dans les cartes d'un petit pays si proche de nous et si connu,

il y avait des rivières omises, et en récompense d'autres supposées ; quarante villages créés, ou du moins transportés de si loin , et avec des noms tellement défigurés, qu'ils ne pouvaient être reconnus par ceux qui demeuraient sur les lieux?

Delisle entra dans l'académie, en 1702, élève en astronomie du grand Cassini , quoiqu'il ne fût ni ne voulût être observateur : mais on compta que l'usage qu'il savait faire des observations lui devait tenir lieu de celles qu'il ne faisait pas; et quoique dans le plan de l'académie il n'y eût point de place de géographe , on lui en laissa occuper une, qui , selon les apparences , deyait redevenir' après lui place d'astronome , faute d'un géographe tel que lui. Il passa ensuite au grade d'associé : mais le plus glorieux événement de sa vie a été d'être appelé pour montrer la géographie au roi. Alors il commença à faire des cartes uniquement par rapport à l'étude que ce jeune prince ferait de l'histoire. Il en dressa une générale du monde en 1720 , cartes générales par où il avait débuté en 1700 étaient déjà rectifiées , tant parce qu'il avait acquis de nouvelles lumières ; que parce qu'il avait acquis aussi plus de hardiesse à ne point

(1) Voy. l’Hist. de 1725, pag. 121 et suiv.

les

pour en

ménager les préjugés ordinaires , et en même temps plus d'autorité. Les auteurs , ainsi que ceux qui gouvernent, doivent un peu se régler sur l'opinion qu'ils sentent que l'on a d'eux. La carte de la fameuse retraite des dix mille , nécessaire tendre l'histoire que Xénophon en a écrite, parut en 1721. Elle lui produisait une difficulté très-considérable , qu'il ne pouvait lever que par une supposition hardie, que nous avons déjà exposée au public (1). Quelquefois les savans ne sont pas fâchés. de se trouver dans ces sortes de détroits , d'où ils ne peuvent sortir qu'à force de savoir.

Dès l'an 1718, il fut honoré par brevet du titre de premier géographe du roi, que personne n'avait encore porté, ni ne porte encore après lui. S. M. y joignit une pension.

Il avait entrepris plusieurs ouvrages pour le roi, une carte de l'empire d'Alexandre, dont il rendait l'étendue beaucoup moindre, et par conséquent plus vraisemblable par ce même principe paradoxe , dont il se servait pour la retraite des, dix mille ; l'empire des Perses sous Darius ; l'empire Romain dans sa plus grande étendue; la France selon toutes ses différentes divisions , tant sous les Romains que sous les trois races de ses rois. Toutes ces cartes, particulièrement destinées à l'histoire , et aux histoires les plus intéressantes , étaient des secours et des ayantages qui de l'éducation du roi devaient passer à celle des particuliers : mais ces travaux, quoiqu'apparemment fort ayancés,

pas

finis. On croit aussi qu'il a fort avancé une carte de la Terre-Sainte, théâtre des plus grands événemens qui aient jamais été, et qui puissent jamais être. Il y travaillait depuis long-temps avec un soin si scrupuleux et si difficile à contenter , qu'il semble que la religion y eût part. Il joignit à la Terre-Sainte l’Egypte , pays très-fameux et très-peu connu.

Il ne paraissait presque plus d'histoire ou de voyage, que l'on ne voulût orner d'une carte de Delisle. Ces sortes de modes

prouvent du moins les grandes réputations. Il avait promis une carte à l'abbé de Vertot pour son histoire de Malte qui allait paraître : il la finit le 25 janvier 1726 au matin; et étant sorti l'aprèsdînée , il fut frappé dans la rue d'une apoplexie , dont il mourut le même jour sans avoir repris connaissance.

Quoique le nom d'un savant ait bien du chemin à faire pour aller jusqu'aux oreilles des têtes couronnées, et même seulement jusqu'à celles de son maître , le nom de Delisle avait frappé les puissances étrangères. Le roi de Sardaigne, alors roi de Sicile , fit examiner par d'habiles gens la carte de la Sicile publiée par

(1) Voy. l’Hist. de 1721, pag. 78 et suiv.

ne sont

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