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Son père eut sur lui les vues communes des pères ; il le fit étudier pour le mettre dans sa profession, ou dans quelque autre également utile ; mais il ne s'attendait pas que ses projets dussent être traversés par où ils le furent, par le ciel et par

les étoiles , que le jeune homme considérait avec beaucoup de plaisir et de curiosité. Il allait chercher dans les almanachs tout ce qu'ils rapportaient sur ce sujet ; et ayant entendu dire à l'âge de douze ou treize ans que tout cela s'apprenait dans les mathématiques , il voulut donc étudier les mathématiques ; mais son père s'y opposait absolument. Ces sciences ont eu jusqu'à présent si peu de réputation d'utilité, que la plupart de ceux qui s'y sont appliqués ont été des rebelles à l'autorité de leurs parens. Nos éloges en ont fourni plusieurs exemples.

Le jeune Hartsoëker amassa en secret le plus d'argent qu'il put; il le dérobait aux divertissemens qu'il eût pris avec ses camarades :, enfin, il se mit en état d'aller trouver un maitre de mathématiques , qui lui promit de le mener vite , et lui tint parole. Il fallut cependant commencer par les premières règles d'arithmétique ; il n'avait de l'argent que pour sept mois, et il étudiait avec toute l'ardeur que demandait un fonds si court. De peur que son père ne découvrît par la lumière qui était dans sa chambre toutes les nuits, qu'il les passait à travailler , il étendait devant sa fenêtre les couvertures de son lit, qui ne lui servaient plus qu'à cacher qu'il ne dormait pas.

Son maître avait des bassins de fer , dans lesquels il polissait assez bien des verres de six pieds de foyer, et le disciple en apprit la pratique. Un jour qu'en badinant et sans dessein il présentait un fil de verre à la flamme d'une chandelle, il vit que le bout de ce fil s’arrondissait; et comme il savait déjà qu'une boule de verre grossissait les objets placés à son foyer, et qu'il avait vu chez Leuvenhoeck des microscopes dont il avait remarqué la construction , il prit la petite boule qui s'était formée et détachée du reste du fil, et il en fit un microscope , essaya d'abord sur un cheveu. Il fut ravi de le trouver bon, d'avoir l'art d'en faire å si

peu

de frais. Cette invention de voir contre le jour de petits objets transparens par

le
moyen de petites boules de

verre ,

est due à Leuvenhoeck; et Hudde, bourgmestre d'Amsterdam, grand mathématicien, a dit à Hartsoëker qu'il était étonnant que cette découverte eût échappé à tous tant qu'ils étaient de géomètres et de philosophes , et eût été réservée à un homme sans lettres , tel que Leuvenhoeck. Apparemment il voulait relever le génie de l'ignorant, ou réprimer l'orgueil des sayans sur les décous vertes fortuites.

qu'il

et

Hartsocker, âgé alors de dix-huit ans, s'occupa beaucoup de ses microscopes: Tout ce qui pouvait y être observé, l'était. Il fut le premier à qui se dévoila le spectacle du monde le plus imprévu pour les physiciens, même les plus hardis en conjeco tures ; ces petits animaux jusques-là invisibles , qui doivent se transformer en hommes , qui nagent en une quantité prodigieuse dans la liqueur destinée à les porter , qui ne sont que dans celle des måles, qui ont la figure de grenouilles naissantes, de grosses têtes et de longues queues , et des mouvemens très-yifs. Cette étrange nouveauté étonna l'observateur, il n'en osa rien dire. Il crut même que ce qu'il voyait pouvait être l'effet de quelque maladie , et il ne suivit point l'observation.,

Vers la fin de 1674, en 1675 et 1676 son père l'envoya étudier en littérature , en grec, en philosophie, en anatomie, sous les plus habiles professeurs de Leyde et d'Amsterdam. Ses maîtres en philosophie étaient des cartésiens aussi entêtés de Descartes, que les scolastiques précédens l'avaient été d'Aristote. On n'avait fait dans ces écoles que changer d'esclavage. Hartsoëker devint cartésien à outrance, mais il s'en corrigea dans la suite. Il faut admirer toujours Descartes , et le suivre quelquefois.

Hartsoëker alla en 1677 de Leyde à Amsterdam , ayant dessein de passer en France

pour y achever ses études. Il reprit les observations du microscope , interrompues depuis deux ans , et revit ces animaux qui lui avaient été suspects. Alors il eut la hardiesse de communiquer son observation à son maître de mathématiques, et à un autre ami. Ils s'en assurèrent tous trois ensemble. Ils virent de plus ces mêmes animaux sortis d'un chien, et de la même figure à peu près que les animaux humains. Ils virent ceux du coq et du pigeon, mais comme des vers ou des anguilles. L'observation s'affermissait et s'étendait, et les trois confidens de ce secret de la nature ne doutaient presque plus que tous les animaux ne naquissent par des métamorphoses invisibles et cachées, comme toutes les espèces de mouches et de papillons. viennent de métamorphoses sensibles et connues.

Ces trois hommes seuls savaient quelle liqueur renfermait les animaux; et quand on les faisait voir à d'autres, on leur disait que c'était de la salive , quoique certainement elle n'en contienne point. Comme Leuvenhoeck a écrit dans quelqu'une de ses lettres qu'il avait vu dans de la salive une infinité de petits animaux, on pourrait le soupçonner d'avoir été trompé par le bruit qui s'en était répandu. Il n'aura peut-être pas voulu ne point voir ce que d'autres voyaient, lui qui était en possession des observations microscopiques les plus fines, et à qui tous les objets invisibles appartenaient.

L'illustre Huyghens étant venu à la Haye pour rétablir så santé, entendit parler des animaux de la salive qu'un jeune homme faisait voir à Rotterdam , et il marqua beaucoup d'envie d'en être convaincu par ses propres yeux. Aussitôt Hartsoëker, ravi d'entrer en liaison avec ce grand homme, alla à la Haye. Il lui confia et à quelques autres personnes ce que c'était que la liqueur où nageaient les animaux : car à mesure que l'observation s'établissait, la timidité et les scrupules diminuaient naturellement: de plus, la beauté de la découverte serait demeurée trop imparfaite , et les conséquences philosophiques qui en pouvaient naitte, demandaient que le mystère cessat. Huyghens , qui avait promis très-obligeamment à Hartsoëker des lettres de recommandation pour son voyage de Paris, fit encore mieux, et l'amena avec lui à Paris , où il revint en 1678. Le nouveau venu alla voir d'abord l'observatoire, les hôpitaux, les savans : il ne lui était pas inutile de pouvoir citer le nom de Huyghens. Celui-ci fit mettre alors dans le Journal des Savans, qu'il avait fait avec un microscope de nouvelle invention des observations très-curieuses, et principalement celle de petits animaux, et cela sans parler de Hartsoëker. Le bruit en fut fort grand parmi ceux qui s'intéréssent à ces sortes de nouvelles ; et Hartsoëker ne résista point à la tentation de dire.

que

le nouveau microscope venait de lui, et qu'il était le premier auteur des observations. Le silence en cette occasion était au-dessus de l'humanité. Huyghens était vivant, d'un rare mérite , et par conséquent il avait des ennemis. On anima Hartsoëker à revendiquer son bien, par un mémoire qui paraîtrait dans le Journal. Il ne savait pas encore assez de français pour le composer; différentes plumes le servirent, et chacune lança son trait contre Huyghens.

L'auteur du journal fut trop sage pour publier cette pièce, et il la renvoya à Huyghens. Celui-ci fit à Hartsoëker une réprimande assez bien méritée, selon Hartsoëker lui-même, qui l'a écrite. Il lui dit qu'il ne se prenait pas à lui d'une pièce qu'il voyait bien qui partait de ses ennemis, et qu'il s'offrait à dresser lui-même pour le journal un mémoire où il lui rendait toute la justice qu'il désirerait. Hartsoëker y consentit, honteux du procédé de Huyghens, et heureux d'en être quitte à si bon marché. L'importance dont il lui était de se faire connaître , l'amour de ce qu'on a trouvé, sa jeunesse , de mauvais conseils donnés avec chaleur , surtout l'aveu ingénu de sa faute dont nous ne tenons l'histoire

que de lui , peuvent lui servir d'excuses assez légitimes.

Il se confirmait de plus en plus dans la découverte des petits animaux primitifs, qu'il trouva toujours dans toutes les espèces

sur lesquelles il put étendre ses expériences. Il imagina qu'ils devaient être répandus dans l'air où ils voltigeaient; que tous les animaux visibles les prenaient tous confusément, ou par la respiration, ou avec les alimens; que de la ceux qui convenaient à chaque espèce allaient se rendre dans les parties des mâles propres à les renfermer ou à les nourrir , et qu'ils passaient ensuite dans les femelles, où ils trouvaient des oeufs , dont ils se saisissaient pour s'y développer. Selon cette idée, quel nombre prodigieux d'animaux primitifs de toutes les espèces ! Tout ce qui respire, tout ce qui se nourrit, ne respire qu'eux, ne se nourrit que d'eux. Il semble cependant qu'à la fin leur nombre viendrait nécessairement à diminuer, et que les espèces ne seraient pas toujours également fécondes. Peut-être cette difficulté aura-t-elle contribué à faire croire à Leibnitz que les animaux primitifs ne périssaient point, et qu'après s'être dépouillés de l'enveloppe grossière, de cette espèce de masque qui en faisait, par exemple, des hommes, ils subsistaient vivans dans leur première forme , et se remettaient à voltiger dans l'air jusqu'à ce que des accidens favorables les fissent de nouveau redevenir hommes.

Hartsoëker demeura à Paris jusqu'à la fin de 1679. Il retourna en Hollande , où il se maria. Il reyint à Paris, seulement pour le faire voir pendant quelques semaines à sa femme, qui goûta tant ce séjour , qu'ils y revinrent en 1684 , et y furent quatorze années de suite , les plus agréables, au rapport de Hartsoëker, qu'il ait passées en toute sa vie.

*Les verres de télescopes , qui avaient été sa première occupa-, tion, lui donnèrent beaucoup d'accès à l'observatoire, où il n'y en ayait que de Campani, excellens à la vérité, mais pas assez grands. Hartsoëker en fit un qu'il porta à feu Cassini, et il se trouva très - mauvais. Un second ne valut pas mieux; enfin un troisième fut passable. Cette persévérance, qui partait du fonds de connaissances qu'il se sentait, fit prédire à Cassini que ce jeune homme, s'il continuait, réussirait infailliblement. La prédiction fut peut-être elle-même la cause de son accomplissement; le jeune homme encouragé fit de bons verres de toutes, sortes de grandeurs, et enfin un de 6oo pieds de foyer, dont il n'a jamais voulu se défaire à cause de sa rareté. Il eut l'avantage de gagner

l'amitié de Cassini , qui seule eût été une preuve de mérite.

Sur ces verres d'un si long foyer, il dit un jour à feu Varignon et à l'abbé de Saint-Pierre, qui l'allerent voir , qu'il ne croyait pas possible de les travailler dans des bassins ; mais qu'en faisant des essais sur des morceaux de diverses glaces faites pour tre

plates, on en trouvait qui avaient une très-petite courbure spherique, et par conséquent un long foyer; qu'il avait même trouvé un foyer de 1200 pieds ; que cela dépendait en partie d'un peu de courbure insensible dans les tables de fer poli, sur lesquelles on étend le verre fondu, ou de la manière dont on chargeait les glaces pour les polir les unes contre les autres; que ces essais étaient plus longs que difficiles : mais il ne voulut point s'expliquer plus à fond.

En 1694 , il fit imprimer à Paris, où il était, son premier ouvrage, l'essai de dioptrique. Il y donne cette science démontrée géométriquement et avec clarté ; tout ce qui appartient aur foyers des verres sphériques, car il rejette les autres figures comme inutiles ; tout ce qui regarde l'augmentation des objets, le rapport des objectifs et des oculaires, les ouvertures qu'il faut laisser aux lunettes ; le champ qu'on peut leur donner, le différent nombre de verres qu'on peut y mettre. Il y joint pour

l'art de tailler les verres, et sur les conditions que leur matière doit avoir , une pratique qui lui appartenait en partie , et dont cependant il ne dissimule rien. Le titre de son livre eût été rempli, quand il n'eût donné rien de plus; mais il va beaucoup plus loin. Un système général de la réfraction et ses expériences le conduisent à la différente réfrangibilité des rayons, propriété que Newton avait trouvée plusieurs années auparavant, et sur laquelle il a fondé son ingénieuse théorie des couleurs, l'une des plus belles découvertes de la physique moderne. Hartsoëker prétend du moins avoir avancé le premier, que la différente réfrangibilité venait de la différente vitesse , qui effectivement en paraît être la véritable cause ; et parce qu'elle était inconnue , il a donné comme un paradoxe inoui en dioptrique , que l'angle de la réfraction ne dépende pas de la seule inégalité de résistance des deux milieux. Plus le rayon a de vitesse ; moins il se rompt.

L'essai de dioptriqué est même un essai de physique générale. il y pose les premiers principes tels qu'il les conçoit, deux uniques élémens. L'un est une substance parfaitement fluide, infinie, toujours en mouvement, dont aucune partie n'est jamais entièrement détachée de son tout; l'autre , ce sont de petits corps différens en grandeur et en figure, parfaitement durs et inaltérables, qui nagent confusément dans ce grand fluide, s'y rencontrent, s'y assemblent, et deviennent les différens corps sensibles. Avec ces deux élémens il forme tout, et tire de cette hypothèse jusqu'à la pesanteur et à la dureté des corps composés. Ailleurs il en a tiré aussi le ressort.

Un assez grand nombre de phénomènes de physique générale

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