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les temps qu'on voudrait. Un certain sentiment , confus à la vérité, mais très-fort, et si général qu'il peut passer pour naturel , fait respecter les cadavres humains , et la France n'est pas à cet égard autant au-dessus de la superstition chinoise que les anatomistes le désireraient. Chaque famille veut que son mort n'ait plus qu'à jouir de ses obsèques, et ne souffre point qu'il soit sacrifié à l'instruction publique; seulement permettrat-elle en quelques occasions qu'il le soit à son intérêt particulier. La police restreint extrêmement la permission de disséquer des morts; et ceux à qui elle l'accorde pour

l'utilité commune, en sont beaucoup plus jaloux que cette utilité ne demanderait. Quand on n'est pas de leur nombre, on ne fait guère de grands progrès en anatomie qui ne soient en quelque sorte illégitimes : on est réduit à frauder les lois, et à ne s'instruire que par artifice, par surprise , à force de larcins toujours un peu dangereux, et qui ne sont jamais assez fréquens. Littre étant à Paris éprouva les inconvéniens de son amour pour l'anatomie. Il est vrai qu'il eut un temps assez tranquille , grâce à la liaison qu'il fit avec un chirurgien de la salpêtrière , qui avait tous les cadavres de l'hôpital à sa disposition. Il s'enferma avec lui pendant l'hiver de 1684, qui heureusement fut fort long et fort froid, et ils disséquèrent ensemble plus de deux cents cadavres. Mais le savoir qu'il acquit par là, le grand nombre d'étudians qui coururent à lui, exciterent des envieux qui le traversèrent. Il se réfugia dans le temple , où de plus grands criminels se mettent quelquefois à l'abri des priviléges du lieu. Il crut y pouvoir travailler en sûreté avec la permission du grand-prieur de Ven.' dôme : mais un officier subalterne, avec qui il n'avait pas songé à prendre les mesures nécessaires, permit qu'on lui enlevât le trésor qu'il tenait caché dans cet asile, un cadavre qui l'occupait alors. Cet enlèvement se fit avec une pompe insultante: on triomphait d'avoir arrêté les progrès d'un jeune homme qui n'avait pas

droit de devenir si habile. Il essuya encore , en vertu d'une sentence de la Reynie , lieutenant de police, obtenue par les chirurgiens, un second affront, si c'en était un, du moins une seconde perte aussi douloureuse. *Il fut souvent réduit à se rabattre sur les animaux, et principalement sur les chiens , qui sont les plus exposés au scalpel, lorsqu'il n'a rien de mieux à faire.

Målgré ses malheurs, et peut-être par ces malheurs même sa réputation croissait, et les écoliers se multipliaient. Ils n'attendaient point de lui les grâces du discours , ni une agréable facilité de debiter son savoir ; mais une exactitude scrupuleuse à démontrer, une extrême timidité à conjecturer, de simples faits bien yus.

..

ou pour

De plus ils s'attachaient à lui par la part qu'il leur donnait à la gloire de ses découvertes , dès qu'ils le méritaient , ou pour avoir heureusement aperçu quelque chose de nouveau,

avoir eu quelque idée singulière et juste. Ce n'était point qu'il affectât de mettre leur vanité dans ses intérêts : il n'était pas si fini, ni si adroit; il ne songeait qu'à leur rendre loyalement ce qui leur était dû.

Content de Paris et de sa fortune, il y avait plus de quinze ans qu'il n'avait donné de ses nouvelles à sa famille. Ceux qui l'ont connu croiront aisément

que

les affections communes, le sang, le nom n'avaient pas beaucoup de pouvoir sur lui , et qu'il se tenait isolé de tout sans se faire violence. Ses parens le pressèrent fort de retourner s'établir à Cordes : mais quelle proposition pour quelqu'un qui pouvait demeurer à Paris, et qui surtout avait aussi peu de besoin de parenté ! Il continua doncici sa forme de vie ordinaire. Pour s'instruire toujours de plus en plus, il assistait à toutes les conférences qu’on tenait sur les matières qui l'intéressaient, il se trouvait aux pansemens des hôpitaux , il suivait les médecins dans leurs visites; enfin il fut reçu docteur régent de la faculté de Paris.

L'éloquence lui manquait absolument; un simple anatómiste peut s'en passer, mais un médecin ne le peut guère. L'un n'a que des faits à découvrir et à exposer aux yeux : mais l'autre, éternellement obligé de conjecturer sur des matières très-douteuses, l'est aussi d'appuyer ses conjectures par des raisonnemens assez solides , ou qui du moins rassurent et flattent l'imagination effrayée; il doit quelquefois parler presque sans autre but que de parler , car il a le malheur de ne traiter avec les hommes que dans de temps précisément où ils sont plus faibles et plus enfans que jamais. Cette puérilité de la maladie règne principalement dans le grand monde, et surtout dans une moitié de ce grand. monde qui occupe plus les médecins, qui sait mieux les mettre à la mode, et qui a souvent plus de soin d'être amusée que

guérie. Un médecin peut agir plus raisonnablement avec le · peuple : mais en général, s'il n'a pas le don de la parole , il faut presque qu'il ait en récompense celui des miracles.

Aussi ne fut-ce qu'à force d'habileté que Littre réussit dans cette profession; encore ne réussit-il que parmi ceux qui se contentaient de l'art de la médecine dénué de celui du médecin. Sa vogue ne s'étendit point jusqu'à la cour , ni jusqu'aux femmes du monde. Son laconisme peu consolant n'était d'ailleurs réparé ni par sa figure, ni par ses manières.

Feu du Hamel qui ne jugeait pas les hommes par la superficie, ayant passé dans la classe des anatomistes au renouvellement

de 1699, nomma Littre, docteur en médecine, pour son élève, titre qui se donnait alors, et qu'on a eu la délicatesse d'abolir, quoique personne ne le dédaignât. On connut bientôt Littre dans la compagnie, non par son empressement à se faire connaître, à dire son sentiment, à combattre celui des autres, à étaler un savoir imposant , quoiqu'inutile ; mais par sa circonspection à proposer ses pensées , par son respect pour celles d'autrui, par la justesse et la précision des ouvrages qu'il donnait, par son silence même.

En 1702 n'étant encore monté qu'au grade d'associé, il lui passa par les mains une maladie ou l'on peut dire , sans sortir de la plus exacte simplicité historique , qu'il fit un chef-d'oeuvre de chirurgie et de médecine (1). Nous n'en pouvons donner ici qu'une idée très-légère et très-éloignée de ce que demanderait la justice due à Littre. La merveille grossirait infiniment par les détails que nous supprimerons.

Une femme qui n'avait nuls signes de grossesse , accablée d'ailleurs d'un grand nombre de différentes incommodités trèscruelles , réduite à un état déplorable , et presque entièrement désespérée , jetait par les selles du pus , du sang,

des chairs pourries, des cheveux , et enfin il vint un os que

l'on reconnut sûrement

pour être le bras d'un fætus d'environ six mois. Ce fut alors que Littre la vit, appelé par la curiosité. Il trouva , en introduisant son doigt index dans l'anus , qu'à la plus grande distance où ce doigt pût aller, l'intestin rectum était percé d'un trou par où sortaient les matières extraordinaires ; que ce trou était large d'environ un pouce et demi, et

que

l'ouverture en était alors exactement bouchée en dehors par la tête du fætus qui y appliquait sa face : aussi ne sortait-il plus rien que de naturel. Il conçut qu'un fotus s'était formé dans la trompe ou dans l'ovaire de ce côté-là ; qu'il avait rompu la poche qui le renfermait; qu'il était tombé dans la cavité du ventre , y était mort, s'y était pourri; qu'un de ses bras dépouillé de chair , et détaché du reste du squelette par la corruption, avait percé l'intestin , et était sorti par la plaie. Quelques autres os eussent pu sortir de même, supposé que la mère eût pu vivre , et attendre pendant tout le temps nécessaire ; mais les quatre grands os du crâne ne pouvaient jamais sortir par une ouverture de beaucoup trop petite. Tout condamnait donc la mère à la mort ; elle ne pouvait nullement soutenir une incision au ventre, presque sûrement mortelle pour la personne la plus saine. Littre osa imaginer comme possible de faire passer les

(1) Voyez les mém. de 1702, p. 241 et suiv.

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quatre os du crâne par la petite plaie de l'intestin. Il inventá des ciseaux d'une construction nouvelle , car aucun instrument connu de chirurgie n'était convenable. Avec ces ciseaux introduits par le fondement jusqu'à la plaie de l'intestin , il allait couper le crâne en parties assez petites pour passer par l'ouverture, et il les tirait avec d'autres ciseaux qui ne coupaient point, inventés aussi par lui. On juge bien que cette opération se devait répéter bien des fois, et dans certains intervalles, pour ménager les forces presque éteintes de la malade; que de plus il fallait s'y conduire avec une extrême dextérité., pour n'adresser qu'au fætus des instrumens tranchans et très-fins qui eussent pu la blesser mortellement. Littre disposait sur une table les morceaux du crâne déjà tirés , afin de voir ce qui lui manquait encore, et ce qui lui restait à faire. Enfin, il eut la joie de voir tout heureusement tiré, sans que sa main se fût jamais égarée , ni eût porté le moindre coup aux parties de la mère. Cependant il s'en fallait beaucoup que tout ne fût fait: l'intestin était percé d'une plaie très-considérable ; le long séjour d'un foetus pourri dans la cavité du ventre, ce qui y restait encore de ses chairs fondues, y avait produit une corruption capable elle seule de -causer la mort. Il vint à bout de la corruption par des injections qu'il fit encore d'une manière particulière; il lava, il nettoya, ou plutôt il ranima tout; il referma même la plaie; et la malade , qui, après avoir été naturellement fort grasse, n'avait plus que des os absolument décharnés, reprit jusqu'à son premier embonpoint. On a dit même qu'elle était redevenue grosse.

Cette cure coûta à Littre quatre mois de soins les plus assidus et les plus fatigans , d'une attention la plus pénible, et d'une patience la plus opiniâtre. Il n'était pourtant pas animé par l'espoir de la récompense : tout le bien de la malade , tout le bien de son mari, qui n'était qu'un simple ouvrier en instrumens de mathématiques, n'y auraient pas suffi. L'extrême singularité du cas avait piqué sa curiosité ; de plus , la confiance que sa malade avait prise en lui l'attachait à elle : il croyait avoir contracté avec elle un engagement indispensable de la secourir, parce qu'elle n'espérait qu'en son secours. Lorsqu'il a raconté toute cette histoire en 1702, il ne s'y est donné simplement

que la gloire d'avoir marché sans guide, et usé de beaucoup de précautions et de ménagemens. Du reste , loin de vouloir s'emparer de toute notre admiration, il la tourna lui-même sur les ressources imprévues de la nature. Un autre aurait bien pu éloigner cette idée, même sans penser trop à l'éloigner.

Il fut choisi pour être médecin du châtelet. Le grand agré

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ment de cette place pour lui était de lui fournir des accidens rares , et plus d'occasions de disséquer.

Il a toujours été d'une assiduité exemplaire à l'académie, fort exact à s'acquitter des travaux qu'il lui devait , si ce n'est qu'il s'en affranchit les trois ou quatre dernières années de sa vie ,

, parce qu'il perdait la vue de jour en jour ; mais il ne se relâcha point sur l'assiduité. Alors il se mit à garder dans les assemblées un silence dont il n'est jamais sorti ; il paraissait un disciple de Pythagore , quoiqu'il pût toujours parler en maître sur les matières qui l'avaient occupé. On le voyait plongé dans une mélancolie profonde , qu'il eût été inutile de combattre, et dont on ne pouvait que le plaindre.

Le premier février 1725 , il fut frappé d'apoplexie, et mourut le 3 ; sans avoir eu aucune connaissance dans tout cet espace de temps. Cependant cette mort subite ne l'avait pas 'surpris ; quinze jours auparavant, il avait fait de son propre mouvement ses dévotions à sa paroisse.

Ceux d’entre les gens de bien qui condamnent tant les spectacles , l'auraient trouvé bien net sur cet article : jamais il n'en avait vu aucun. Il n'y a pas de mémoire qu'il se soit diverti. Il n'avait de sa vie songé au mariage ; et ceux qui l'ont vu de plus près, prétendent que les raisons de conscience n'avaient jamais dû être assez pressantes pour l'y porter. Presque tous les hommes ne songent qu'à étendre leur sphère , et à y faire entrer tout ce qu'ils peuvent d'étranger : pour lui , il avait réduit la sienne à n'être guère que lui seul. Il avait fait, de sa main, plusieurs' préparations anatomiques que des médecins ou chirurgiens an-:. glais et hollandais vinrent acheter de lui quelque temps avant sa mort, lorsqu'il n'en pouvait plus faire usage. Les étrangers le connaissaient mieux que ne faisait une partie d'entre nous; il arrive quelquefois qu'ils nous apprennent le mérite de nos propres concitoyens, que nous négligions, peut-être parce que leur modestie leur nuisait de près. Il a laissé son légataire universel M. Littre, son neveu ,

lieutenant-général de Cordes.

ELOGE

DE HARTSOEKER. NICOLAS Hartsoeker naquit à Goude en Hollande le 26 de mars 1656, de Christian Hartsoeker , ministre remontrant, et d’Anne Vander-My. Cette famille était ancienne dans le pays de Drente, qui est des Provinces-Unies.

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