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tés d'histoire naturelle , qui apparemment donneront naissance à un long et ingénieux travail de recherches physiques.

Un jardin des plantes, où des botanistes qu'il a appelés rassembleront avec notre Europe connue tout le nord inconnu de l'Europe , celui de l'Asie, la Perse et la Chine.

Des imprimeries , dont il a changé les anciens caractères trop barbares et presque indéchiffrables , à cause des fréquentes abréviations. D'ailleurs , des livres si difficiles à lire étaient plus rares qu'aucune marchandise étrangère.

Des interprètes pour toutes les langues des états de l'Europe, et de plus pour la latine, pour la grecque , pour la turque, pour la calmouque, pour la mongule et pour la chinoise; marque de la grande étendue de cet empire , et peut-être présage d'une plus grande.

Une bibliothéque royale, formée de trois grandes bibliothéques qu'il avait achetées en Angleterre , en Holstein et en Allemagne.

Après avoir donné à son ouvrage des fondemens solides et nécessaires , il y ajouta ce qui n'est que de parure et d'ornement. Il changea l'ancienne architecture grossière et difforme au dernier point, ou plutôt il fit naître chez lui l'architecture. On vit s'élever un grand nombre de maisons régulières et commodes , quelques palais , des bâtimens publics , et surtout une amirauté, qu'il n'a faite aussi superbe et aussi magnifique, que parce que ce n'est pas un édifice destiné à une simple ostentation de magnificence. Il a fait venir d'Italie et de France beaucoup de tableaux , qui apprennent ce que c'est que la peinture à des gens qui ne la connaissaient que par de très-mauvaises représentations de leurs saints. Il envoyait à Gênes et à Livourne des vaisseaux chargés de marchandises , qui lui rapportaient du marbre et des statues. Le pape Clément XI, touché de son goût, lui donna une antique qu'il fit venir par terre à Pétersbourg, de peur de la risquer sur mer. Il a même fait un cabinet de médailles , curiosité qui n'est pas ancienne dans ce pays-ci

. Il aura eu l'avantage de prendre tout dans l'état où l'ont mis jusqu'à présent les nations les plus savantes et les plus polies, et elles lui auront épargné cette suite si lente de progrès qu'elles ont eue à essuyer; bientôt elles verront la nation russienne arriver à leur niveau, et y arriver d'autant plus glorieusement , qu'elle sera partie de plus loin.

Les vues du Czar embrassaient si généralement tout , qu'il lui passa par l'esprit de faire voyager dans quelques villes principales d'Allemagne les jeunes demoiselles moscovites, afin qu'elles prissent une politesse et des manières dont la privation les défigurait entièrement. Il avait yu ailleurs combien l'art des agre

mens aide la nature à faire des personnes aimables, et combien même il en fait sans elle. Mais les inconvéniens de ces voyages se présenterent bien vite ; il fallut y renoncer, et attendre que les hommes devenus polis fussent en état de polir les femmes : elles

surpasseront bientôt leurs maîtres. Le changement général comprit aussi la religion, qui à peine méritait le nom de religion chrétienne. Les Moscovites observaient plusieurs carêmes, comme tous les Grecs; et ces jeûnes, pourvu qu'ils fussent très-rigoureusement gardés, leur tenaient lieu de tout. Le culte des saints avait dégénéré en une superstition honteuse ; chacun avait le sien dans sa maison pour en avoir la protection particulière , et on prêtait à son ami le saint domestique dont on s'était bien trouvé : les miracles ne dépendaient

que

de la volonté et de l'avarice des prêtres. Les pasteurs qui ne savaient rien, n'enseignaient rien à leurs peuples ; et la corruption des meurs, qui peut se maintenir jusqu'à un certain point malgré l'instruction, était infiniment favorisée et accrue par l'ignorance. Le Czar osa entreprendre la réforme de tant d'abus , sa politique même y était intéressée. Les jeûnes , par exemple, si fréquens et si rigoureux , incommodaient trop les troupes , et les rendaient souvent incapables d'agir. Ses prédécesseurs s'étaient soustraits à l'obéissance du patriarche de Constantinople , et s'en étaient fait un particulier. Il abolit cette dignité, quoiqu'assez dépendante de lui; et par là se trouva plus maître de son église. Il fit divers réglemens ecclésiastiques sages et utiles , et , ce qui n'arrive pas toujours , tint la main à l'exécution. On prêche aujourd'hui en moscovite dans Pétersbourg : ce nouveau prodige suppléera ici pour les autres. Le Czar osa encore plus; il retrancha aux églises ou aux monastères trop riches l'excès de leurs biens, et l'appliqua à son domaine. On n'en saurait louer que sa politique , et non pas son zèle de religion , quoique la religion bien épurée pût se consoler de ce retranchement. Il a aussi établi une pleine liberté de conscience dans ses états , article dont le pour et le contre peut être soutenu en général, et par la politique, et par la religion.

Il n'avait que cinquante-deux ans lorsqu'il mourut , le 28 janvier 1725, d'une rétention d'urine , causée par un abcès dans le col de la vessie. Il souffrit d'extrêmes douleurs pendant douze jours, et ne se mit au lit que dans les trois derniers. Il quitta la vie avec tout le courage d’un héros et toute la piété d'un chrétien. Comme il avait déclaré par édit, trois ans auparavant, qu'il était maître de disposer de sa succession , il la laissa à la Czarine, sa veuve , qui fut réconnue par tous les ordres de l'état , souveraine impératrice de Russie. Il avait toujours eu

pour elle une vive passion, qu'elle avait justifiée par un mérite rare, par une intelligence capable d'entrer dans toutes ses vues, et de les seconder; par une intrépidité presque égale à la sienne ; par une inclination bienfaisante, qui ne demandait qu'à connaître des malheureux pour les soulager.

La domination de l'impératrice Catherine est encore affermie par la profonde vénération que tous les sujets du Czar avaient conçue pour lui. Ils ont honoré sa mort de larmes sincères ; toute sa gloire leur avait été utile. Si Auguste se vantait d'avoir trouvé Rome de brique et de la laisser de marbre, on voit assez combien, à cet égard, l'empereur romain est inférieur à celui de la Russie. On vient de lui frapper des médailles où il est appelé Pierre-le-Grand; et sans doute le nom de grand lui sera confirmé par le consentement des étrangers , nécessaire pour ratifier ces titres d'honneur donnés par des sujets à leur maitre.

Son caractère est assez connu par tout ce qui a été dit; on ne peut plus qu'y ajouter quelques particularités des plus remarquables. Il jugeait indigne de lui toute la pompe et tout le faste qui n'eût fait qu'environner sa personne, et il laissæit au prince Menzicou représenter par la magnificence du favori la grandeur du maître. Il l'avait chargé des dehors brillans , pour ne se réserver que les fonctions laborieuses. Il les poussait à tel point, qu'il allait lui-même aux incendies qui sont en Moscovie très-communs, et font beaucoup de ravage, parce que les maisons y sont ordinairement de bois. Il avait créé des officiers obligés à porter du secours; il avait pris une de ces charges; et pour donner l'exemple, il montait au haut des maisons en feu , quel que fût le péril; et ce que nous admirerions ici dans un officier subalterne, était pratiqué par l'empereur. Aussi les incendies sont-ils aujourd'hui beaucoup plus promptement éteints. Nous devons toujours nous souvenir de ne pas prendre pour règles de nos jugemens des moeurs aussi délicates, pour ainsi dire , et aussi adoucies que les nôtres; elles condanneraient trop vite des mœurs plus fortes et plus vigoureuses. Il n'était pas exempt d'une certaine dureté naturelle à toute sa nation, et à laquelle l'autorité absolue ne remédiait pas.

Il s'était corrigé des excès du vin , très-ordinaires en Moscovie , et dont les suites peuvent être terribles dans celui à qui on ne résiste jamais. La Czarine savait l'adoucir, s'opposer à propos aux emportemens de sa colère , ou fléchir sa sévérité; et il jouissait de ce rare bonheur, que le dangereux pouvoir de l'amour sur lui, ce pouvoir qui a déshonoré tant de grands hommes, n'était employé qu'à le rendre plus grand. it a publié avec

toutes les pièces originales la malheureuse histoire du prince Alexis, son fils ; et la confiance avec laquelle il a fait l'univers juge de sa conduite , prouve asssez qu'il ne se reprochait rien. Les traits éclatans de clémence à l'égard de personnes moins chères et moins importantes, font voir aussi que sa sévérité pour son fils dut être nécessaire. Il savait parfaitement honorer le mérite; ce qui était l'unique moyen d'en faire naître dans ses états, et de l'y multiplier. Il ne se contentait pas

d'accorder des bienfaits, de donner des pensions, faveurs indispensables et absolument dues selon les desseins qu'il avait formés; il marquait par d'autres voies une considération plus flatteuse pour les personnes, et quelquefois il la marquait même encore après la mort. Il fit faire des funérailles magnifiques à Areskins, son premier médecin, et y assista portant une torche allumée à la main. Il a fait le même honneur à deux anglais, l'un contreamiral de sa flotte , l'autre interprète des langues.

Nous avons dit en 1716, page 124 , qu'ayant consulté sur ses grands desseins l'illustre Leibnitz, il lui avait donné un titre d'honneur et une pension considérable.qui allaient chercher dans son cabinet un savant étranger, à qui l'honneur d'avoir été consulté eût suffi. Le Czar a composé lui-même des traités de marine, et l'on augmentera de son nom la liste peu nombreuse des souverains qui ont écrit. Il 'se divertissait à travailler au tour; il a envoyé de ses ouvrages à l'empereur de la Chine, et il a eu la bonté d'en donner un à d'Onsembray , dont il jugea le cabinet digne d'un si grand ornement. Dans les divertissemens qu'il prenait avec sa cour , tels que quelques relations nous les ont exposés, on peut trouver des restes de l'ancienne Moscovie ; mais il lui suffisait de se relâcher l'esprit , et il n'avait pas le temps de mettre beaucoup de soins à raffiner sur les plaisirs. Cet art vient assez tôt de lui-même après les autres.

Sa vie ayant été assez courte , ses projets , qui avaient besoin d'une longue suite d'exécution ferme et soutenue , auraient péri presque en naissant; et tout serait retombé par son propre poids dans l'ancien chaos , si l'impératrice Catherine n'avait succédé à la couronne. Pleinement instruite de toutes les vues de Pierre-leGrand , elle en a pris le fil, et le suit; c'est toujours lui qui agit par elle. Il lui avait particulièrement recommandé, en mourant, de protéger les étrangers , et de les attirer. Delisle , astronome de cette académie, vient de partir pour Pétersbourg, engagé par les grâces de l'impératrice. Nicolas et Daniel Bernoulli, fils de Jean , dont le nom sera immortel dans les mathématiques , l'ont devancé de quelques mois; et ils ont été devancés aussi par le

célebre Herman , dont nous avons de si beaux ouvrages. Quelle colonie pour Pétersbourg ! La sublime géométrie des infiniment petits va pénétrer avec ces grands géomètres dans un pays ou les élémens d'Euclide étaient absolument inconnus il y a vingt-cinq ans. Nous ne parlerons point des autres sujets de l'académie de Pétersbourg ; ils se feront assez connaître , excités et favorisés comme ils le seront par l'autorité souveraine. Le Danemarck a eu une reine qu'on a nommée la Sémiramis du nord; il faudra que la Moscovie trouve quelque nom aussi glorieux pour son impératrice.

ÉLOGE

DE LIT TRE. Alexis

Lexis Littre naquit le 21 juillet 1658 à Cordes en Albigeois. Son père, marchand de cette petite ville , eut douze enfans , qui vécurent tous; et il ne fut soulagé d'aucun d'eux par l'église.

Rien ne donne une meilleure éducation qu'une petite fortune, pourvu qu'elle soit aidée de quelque talent. La force de l'inclination, le besoin de

parvenir, le

peu de secours même , aiguisent le désir et l'industrie, et mettent en oeuvre tout ce qui est en nous. Littre joignit à ces avantages un caractère très-sérieux, très-appliqué, et qui n'avait rien de jeune que le pouvoir de soutenir beaucoup de travail. Sans tout cela, il n'eût

pas

subsisté dans ses études, qu'il fit à Villefranche en Rouergue , chez les pères de la doctrine. Une grande économie n'eût pas suffi; il fallut qu'il répétât à d'autres écoliers plus riches et plus paresseux, ce qu'on venait presque dans l'instant de leur enseigner à tous , et il en tirait la double utilité de vivre plus commodément, et de savoir mieux. La promenade eût été une débauche pour lui. Dans les temps où il était libre , il suivait un médecin chez ses malades, et au retour il s'enfermait pour écrire les raisonnemens qu'il avait entendus.

Ses études de Villefranche finies, il se trouva un petit fonds pour aller à Montpellier, ou l'attirait la grande réputation des écoles de médecine; et il fit si bien , qu'il fut encore en état de venir de là à Paris, il y a plus de quarante-deux ans.

Sa plus forte inclination était pour l'anatomie : mais de toutes les inclinations qui ont une science pour objet, c'est la plus difficile à satisfaire. Les sortes de livres qui seuls enseignent sûrement l'anatomie , ceux qu'il faut le plus étudier, sont rares, et on ne les a pas sous sa main en un si grand nombre, ni dans

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