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Don des galères , qui en fermassent l'embouchure , et empêchassent les Turcs de secourir la place.

Il connut par là mieux que jamais l'importance d'une marine ; mais il sentit aussi l'extrême incommodité de n'ayoir des vaisseaux que des étrangers , ou de n'en construire que par leurs mains. Il voulut s'en délivrer ; et comme ce qu'il méditait était trop nouveau pour

être seulement mis en délibération , et que l'exécution de ses vues, confiée à tout autre que lui , . était plus qu'incertaine , ou du moins très-lente , il prit entièrement sur lui une démarche hardie, bizarre en apparence; et qui, si elle manquait de succès, ne pouvait être justifiée qu'auprès du petit nombre de ceux qui reconnaissent le grand partout où il se trouve. En 1698, n'ayant encore régné seul que près de deux ans, il envoya en Hollande une ambassade, dont les chefs étaient le Fort, Genevois, qu'il honorait d'une grande faveur , et le comte Golowin , grand chancelier ; et il se mit dans leur suite incognito , pour aller apprendre la construction des vaisseaux,

Il entra à Amsterdam dans la maison de l'amirauté des Indes , et se fit inscrire dans le rôle des charpentiers sous le nom de Pierre Michaëlof, et non de Pierre Michaëlowits , qu'il eût dů prendre par rapport à son grand-père ; car dans la langue russienne cette différence de terminaison marque un homme du peuple ou un homme de condition, et il ne voulait pas qu'il restât aucune trace de sa suprême dignité. Il l'avait entièrement oubliée , ou plutôt il ne s'en était jamais si bien souvenu,

si elle consiste plus dans des fonctions utiles aux peuples , que dans la pompe et l'éclat qui l'accompagnent. Il travaillait dans le chantier avec plus d'assiduité et plus d'ardeur que ses compagnons , qui n'avaient pas des motifs comparables aux siens. Tout le monde connaissait le Czar, et on se le montrait les uns aux autres avec un respect que s'attirait moins ce qu'il était , que ce qu'il était venu faire. Guillaume III, roi d'Angleterre, qui se trouvait alors en Hollande, et qui se connaissait en mérite personnel, eut

pour lui toute la considération réelle qui lui était due; l'incognito ne retrancha que la fausse et l'apparente.

Avant que de partir de ses états, il avait envoyé les principaux seigneurs moscovites voyager en différens endroits de l'Europe , leur marquant à chacun , selon les dispositions qu'il leur connaissait, ce qu'ils devaient particulièrement étudier; il avait songé aussi à prévenir par la dispersion des grands les périls de son absence. Quelques-uns obéirent de mauvaise grâce , et il y en eut un qui demeura quatre ans enfermé chez lui à Venise, pour en sortir avec la satisfaction de n'avoir rien vu ni rien appris. Mais en général l'expédient du Czar réussit ; les seigneurs

s'instruisirent dans les pays étrangers, et l'Europe fut pour eux
un spectacle tout nouveau , dont ils profiterent.
Le Czar voyant en Hollande que

la construction des vaisseaux ne se faisait que par pratique et par une tradition d'ouvriers , et ayant appris qu'elle se faisait en Angleterre sur des plans où toutes les proportions étaient exactement marquées, jugea cette manière préférable, et passa en Angleterre. Le roi Guillaume l'y reçut encore ; et pour lui faire un présent selon son goût, et qui fût un modèle de l'art qu'il venait étudier , il lui donna un yacht magnifique.

D'Angleterre, le Czar repassa en Hollande , pour retourner dans ses états par l'Allemagne, remportant avec lui la science de la construction des vaisseaux, acquise en moins de deux ans , parce qu'il l'avait acquise par lui-même, et achetée courageusement par une espèce d'abdication de la dignité royale , prix qui aurait

paru exorbitant à tout autre souverain. Il fut rappelé brusquement de Vienne par la nouvelle de la révolte de quarante mille Strelitz. Arrivé à Moscou à la fin de l'an 1699, il les cassa tous sans hésiter , plus sûr du respect qu'ils auraient pour sa hardiesse , que de celui qu'ils devaient à ses ordres.

il eut remis sur pied trente mille hommes d'infanterie réglée, dont faisaient partie les troupes qu'il avait eu déjà la prévoyance de former et de s'attacher particulièrement.

Alors se déclara dans toute son étendue le vaste projet qu'il avait conçu. Tout était à faire en Moscovie , et rien à perfectionner. Il s'agissait de créer une nation nouvelle ; et, ce qui tient encore de la création , il fallait agir seul, sans secours , instrumens. L'aveugle politique de ses prédécesseurs avait presque entièrement détaché la Moscovie du reste du monde : le commerce y était ou ignoré, ou négligé au dernier point; et cependant toutes les richesses , et même celles de l'esprit, dépendent du commerce. Le Czar ouvrit ses grands états jusques-là fermés. Après avoir envoyé ses principaux sujets chercher des connaissances et des lumières chez les étrangers , il attira chez lui tout ce qu'il put d'étrangers , capables d'en apporter à ses sujets , officiers de terre et de

mer,

matelots, ingénieurs , mathématiciens , architectes , gens habiles dans la découverte des mines et dans le travail des métaux, médecins, chirurgiens , artisans de toutes les espèces.

Toutes ces nouveautés cependant, aisées à décrier par le seul nom de nouveautés, faisaient beaucoup de mécontens; et l'autorité despolique , alors si légitimement employée, n'était qu'à peine assez puissante. Le Czar ayait affaire à un peuple dur , in

Des l'année 1700,

sans

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docile , devenu paresseux par

le
peu

de fruit de ses travaux , accoutumé à des châtimens cruels et souvent injustes, détaché de l'amour de la vie par une affreuse misère, persuadé par une longue expérience qu'on ne pouvait travailler à son bonheur, insensible à ce bonheur inconnu. Les changemens les plus indifférens et les plus légers , tels que celui des anciens habits , ou le retranchement des longues barbes , trouvaient une opposition opiniâtre , et suffisaient quelquefois pour causer des séditions. Aussi , pour lier la nation à des nouveautés utiles, fallait-il porter la vigueur au-delà de celle qui eût suffi avec un peuple plus doux et plus traitable ; et le Czar y était d'autant plus obligé, que les Moscovites ne connaissaient la grandeur et la supériorité que par le pouvoir de faire du mal, et qu'un maître indulgent et facile ne leur eût pas paru un grand prince , et à peine un maître.

En 1700, le Czar, soutenu de l'alliance d'Auguste, roi de Pologne, entra en guerre avec Charles XII, roi de Suède, le plus redoutable rival de gloire qu'il pût jamais avoir. Charles était un jeune prince , non pas seulement ennemi de toute molesse, mais amoureux des plus violentes fatigues et de la vie la plus dure , recherchant les périls par goût et par volupté, invinciblement opiniâtre dans les extrémités où son courage le portait; enfin, c'était Alexandre , s'il eût eu des vices et plus de fortune. On prétend que le Czar et lui étaient encore fortifiés par l'erreur spéculative d'une prédestination absolue.

Il s'en fallait beaucoup que l'égalité qui pouvait être entre les deux souverains ennemis, ne se trouvât entre les deux nations. Des Moscovites qui n'avaient encore qu'une légère teinture de discipline , nulle ancienne habitude de valeur, nulle réputation qu'ils craignissent de perdre, et qui leur enflât le courage, allaient trouver des Suédois exactement disciplines depuis long-temps, accoutumés à combattre sous une longue suite de rois guerriers, leurs généraux animés par le seul souvenir de leur histoire. Aussi le Czar disait-il, en commençant cette guerre :

: Je sais bien que mes troupes seront long-temps battues ; mais cela même leur apprendra enfin à vaincre. Il s'armait d'une patience plus héroïque que la valeur même, et sacrifiait l'intérêt de sa gloire à celui qu'avaient ses peuples de s'aguerrir,

Cependant, après que les mauvais succès des premiers commencemens eurent été essuyés, il remporta quelques avantages assez considérables, et la fortune varia ; ce qui honorait déjà assez ses armes. On put espérer de se mesurer bientôt avec les Suédois sans inégalité, tant les Moscovites se formaient rapidement. Au bout de quatre ans le Czar avait déjà fait d'assez

grands progrès dans la Livonie et dans l’Ingrie, provinces dépendantes de la Suède , pour être en état de

songer

à bâtir une place dont le port, situé sur la mer Baltique, pût contenir une flotte

; et il commença en effet le fameux Pétersbourg en 1704. Jamais tous les efforts des Suédois n'ont pu l'en chasser, et il a rendu Pétersbourg une des meilleures forteresses de l'Europe.

Selon la loi qu'il s'était prescrite à lui-même , de n'avancer dans les dignités de la guerre qu'autant qu'il le méritait, il devait être avancé. A Grodno, en Lithuanie, où se trouvaient le roi de Pologne et les principaux seigneurs de ce royaume , 1 il pria ce prince de prendre le commandement de son armée. Quelques jours après il lui fit proposer en public, par le général moscovite Ogilvi , de remplir deux places de colonel vacantes. Le roi Auguste répondit qu'il ne connaissait pas encore assez les officiers moscovites , et lui dit de lui en nommer quelques-uns des plus dignes de ces emplois. Ogilvi lui nomma le prince Alexandre Menzicou , et le lieutenant-colonel Pierre Alexiowits, c'est-à-dire le Czar. Le roi dit qu'il connaissait le mérite de Menzicou , et qu'il lui ferait incessamment expédier le brevet; mais que pour l'autre il n'était pas assez informé de ses services. On sollicita pendant cinq ou six jours pour

Pierre Alexiowits , et enfin le roi le fit colonel. Si c'était là une espèce de comédie, du moins elle était instructive, et méritait d'être jouée devant tous les rois.

Après de grands désavantages qu'il eŭt contre les Suédois depuis 1704, enfin il remporta sur eux ,

en 1709, devant Pultava , une victoire complete; il s'y montra aussi grand capitaine

que

brave soldat, et il fit sentir à ses ennemis combien ses troupes s'étaient instruites avec eux. Une grande partie de l'armée suédoise fut prisonnière de guerre ; et on vit un héros, tel que le roi de Suède , fugitif sur les terres de Turquie, et ensuite presque captif à Bender. Le Czar se crut digne alors de monter au grade de lieutenant-général.

Il faisait manger à sa table les généraux suédois prisonniers; et un jour qu'il but à la santé de ses maîtres dans l'art de la guerre , le comte de Rhinschild , l'un des plus illustres d'entre ces prisonniers, lui demanda qui étaient ceux à qui il donnait un si beau titre : Vous , dit-il, messieurs les généraux. Votre majesté est donc bien ingrate, répliqua le comte, d'avoir si maltraité ses maîtres. Le Czar , pour réparer en quelque façon cette glorieuse ingratitude , fit rendre aussitôt une épée à chacun d'eux. Il les traita toujours comme aurait fait leur roi, qu'ils auraient rendu victorieux.

Il ne pouvait manquer de profiter du malheur et de l'éloignement du roi de Suède. Il acheva de conquérir la Livonie et l'Ingrie, et y joignit la Finlande , et une partie de la Poméranie suédoise. Il fut plus en état que jamais de donner ses soins à son Pétersbourg naissant. Il ordonna aux seigneurs d'y venir bâtir , et le peupla, tant des anciens artisans de Moscovie , que de ceux qu'il rassemblait de toutes parts.

Il fit construire des galères inconnues jusques-là dans ces mers, pour aller sur les côtes de Suède et de Finlande , pleines de rochers , et inaccessibles aux bâtimens de haut bord. Il acheta des vaisseaux, d'Angleterre, et fit travailler sans relâche à en bâtir encore. Il parvint enfin à en bâtir un de quatre-vingtdix pièces de canon, où il eut le sensible plaisir de n'avoir travaillé qu'avec des ouvriers moscovites. Ce grand navire fut lancé à la mer en 1718, au milieu des acclamations de tout un peuple , et avec une pompe digne du principal charpentier.

· La défaite des Suédois à Pultava lui produisit , par rapport à l'établissement des arts , un avantage que certainement il n'attendait

pas

lui-même. Près de trois mille officiers suédois furent dispersés dans tous ses états, et principalement en Sibérie, vaste pays qui s'étend jusqu'aux confins de la Chine, et destiné à la punition des Moscovites exilés. Ces prisonniers , qui manquaient de subsistance, et voyaient leur retouréloigné et incertain, semirent presque tous à exercer les différens métiers dont ils pouvaient avoir quelque connaissance, et la nécessité les y rendit promptement assez habiles. Il y eut parmi eux, jusqu'à des maîtres de langues et de mathématiques. Ils devinrent une espèce de colonie qui civilisa les anciens habitans; et tel art qui, quoiqu'établi à Moscou ou à Pétersbourg, eût pu être long-temps à pénétrer en Sibérie , s'y trouva porté tout d'un coup.

L'histoire doit avouer les fautes des grands hommes ; ils en ont eux-mêmes donné l'exemple. Les Turcs ayant rompu

la trêve qu'ils avaient avec le Czar, il se laissa enfermer en 1712 par leur armée sur les bords de la rivière de Pruth , dans un poste où il était perdụ sans ressource. Au milieu de la consternation générale de son armée, la Czarine Catherine, qui avait voulu le suivre, osa seule imaginer un expedient; elle envoya négocier avec le grand visir, en lui laissant entrevoir une grosse somme d'argent. Il se laissa tenter, et la prudence du Czar acheva le reste. En mémoire de cet événement, il voulut que la Czarine instituât l'ordre de Sainte-Catherine , dont elle serait chef, et où il n'entrerait que des femmes. Il éprouva toute la douceur que l'on goûte , non-seulement à devoir beaucoup à ce

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