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qui eût

peut-être l'aimait-il d'autant plus qu'il fallait de la pénétration pour sentir tout ce qu'il valait; mais Mery ne songea , dans son nouvel établissement, qu'à l'utilité publique, et il se tint heureux qu'on lui eût accordé un surcroît considérable d'assujettissement et de travail.

Son génie était d'apporter une extrême exactitude à l'observation, et de se bien assurer de la simple vérité des choses. Il ne se pressait point d'imaginer pourquoi telle disposition, telle structure ; il voyait les faits d'autant plus sûrement, qu'il ne les voyait point au travers d'un système déjà formé pu les changer à ses yeux. Son cabinet anatomique , auquel il avait travaillé une bonne partie de sa vie, ce nombre prodigieux de dissections faites de sa main, avec une patience étonnante, avaient apparemment aidé à lui faire prendre cette habitude ; il avait été si long-temps appliqué à ne faire que voir, qu'il n'avait pas eu le loisir de songer tant à deviner ; mais on doit convenir qu'il n'y a pas moins de sagacité d'esprit à bien voir en cette matière qu'à deviner ; aussi n'avait-on pas à craindre que ce qu'il faisait voir aux autres il le leur déguisât, ou l'embellit trop par ses discours : à peine se pouvait-il résoudre à l'expliquer ; il fallait presque que les pièces de son cabinet parlassent pour lui.

On y en compte jusqu'à quatre-vingts d'importantes , soit squelettes entiers, soit parties d'animaux. Trente de ces pièces regardent l'homme ; et celles ou sont tous les nerfs, conduits depuis leur origine jusqu'à leurs extrémités, a dû lui coûter des trois ou quatre mois de travail. Une adresse singulière, et une persévérance infatigable, ont été nécessaires pour finir ces ouvrages; aussi était-ce là ce qui l'enlevait à tout. Il était toujours pressé de rentrer dans ce lieu où toutes ces machines démontées et dépouillées de ce qui nous les cache , en les revêtant, lui présentaient la nature plus à nu, et lui donnaient toujours à lui-même de nouvelles instructions. Cependant, pour ne se pas trop glorifier de la connaissance qu'il avait de la structure des animaux, il faisait réflexion sur l'ignorance où l'on est de l'action et du jeu des liqueurs. Nous autres anatomistes , m'a-t-il dit une fois, nous sommes comme les crocheteurs de Paris , qui en connaissent toutes les rues jusqu'aux plus petites et aux plus écartées ; mais qui ne savent pas ce qui se passe dans les maisons.

On a vu de lui dans nos volumes quantité de morceaux sur ce que devient l'air entré dans les poumons, sur l'iris de l'ail, sur la choroïde , etc. Il a donné une nouvelle structure au nerf optique , et a osé avancer qu'un animal se multiplie sans accou

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plement; c'est la moule d'étang, dont il a donné la singuliere et bizarre anatomie (1); mais ce qui a fait le plus de bruit dans ces volumes, a été son opinion sur la circulation du sang dans le fætus, ou sur l'usage du trou ovale, directement opposée à celle de tous les autres anatomistes. Il fut cause que l'académie, dès son renouvellement en 1699, fut agitée par cette question. Un monde d'adversaires élevés contre lui , tant au dedans qu'au dehors de l'académie, ne l'ébranla point. Il publia même en 1700, hors de nos mémoires, un traité exprès sur ce sujet, auquel il joignit ses remarques sur une nouvelle manière de tailler de la pierre, pratiquée alors par un frere Jacques , franc-comtois : c'est là le seul livre qu'on ait de lui. On ne sait point encore aujourd'hui quel parti est victorieux, et c'est une assez grande gloire pour celui qui seul était un parti. Il paraît , ainsi que nous osâmes le soupçonner il y a long-temps , que les deux systèmes opposés pourraient être vrais, et se concilier ; dénouement qui mériterait d'être remarqué dans l'histoire de la philosophie, et qui condamnerait bien la grande chaleur de toute cette contestation.

Mery était si retenu à former ou à adopter des systèmes , qu'il hésitait à recevoir, ou , si l'on veut, ne recevait pas celui de la génération par les oeufs, si vraisemblable, si appuyé, si généralement reçu. Il n'en substituait pas d'autres à la place; mais des structures de parties , qui effectivement ne s'y accordaient pas trop, l'arrêtaient(2); au lieu que les autres anatomistes se laissent emporter à un grand nombre d'apparences très-favorables , et se reposent en quelque sorte sur la nature de la solution de quelques difficultés. Nous n'avons garde de décider entre leur hardiesse et la timidité opposée ; seulement pouvons-nous dire qu'en fait de sciences, les hommes sont nés dogmatiques et hardis, et qu'il leur en coûte plus d'effort pour être timides et pyrrhoniens.

Cependant Mery, peu disposé à prendre trop facilement les opinions les plus dominantes, ne l'était pas davantage à quitter facilement les siennes particulières. Le témoignage qu'il se rendait de la grande sûreté de ses observations , et du peu de précipitation de ses conséquences, l'affermissait dans ce qu'il avait une fois pensé déterminément. La vie retirée у

contribuait encore; les idées qu'on y prend sont plus roides et plus inflexibles, faute d'être traversées , pliées par celles des autres , entretenues dans une certaine souplesse : on s'accoutume trop dans la solitude à ne penser que comme soi. Cette même retraite lui faisait ignorer aussi des ménagemens d'expressions néces

(1) Voyez l’Hist. de rgio, p. 30 et suiv.
(2) Voy, l'Hist, de 1701, pag. 38 et suiv., seconde édition,

saires dans la dispute ; il ne donnait point à entendre qu'un fait rapporté était faux , qu’un sentiment était absurde : il le disait; mais cet excès de naïveté et de sincérité ne blessait pas tant dans l'intérieur de l'académie. Et si les suites assez ordinaires du savoir n'y étaient excusées, où le seraient-elles ? On y a remarqué avec plaisir , que Mery, quelque attaché qu'il fût à ses sentimens, en avait changé en quelques occasions. Par exemple, il avait d'abord fort approuvé l'opération du frère Jacques, et il se rétracta dans la suite. Il était de bonne grâce d'avoir commencé par l'approbation. Un anatomiste de la compagnie raconte qu'il a convaincu Mery sur certains points qui lui avaient

paru

d'abord insoutenables ; et il le raconte pour la gloire de Mery, et non pour la sienne.

Ce même anatomiste prétend que Mery a entrevu la valvule d'Eustachius, connu les glandes de Couper long-temps avant Couper même. Mais il faut laisser les découvertes aux noms.qui en sont en possession ; et quand même ce ne serait que

la faveur du sort qui les leur aurait adjugées plutôt qu'à d'autres , il vaut mieux n'en point appeler.

Malgré une constitution très-ferme, et une vie toujours trèsréglée d'un bout à l'autre , Mery se sentit presque tout d'un coup abandonné de ses jambes vers l'âge de soixante-quinze ans, sans avoir nulle autre incommodité. Il fut réduit à se renfermer absolument chez lui, où il s'était tant renfermé volontairement. Tous ceux de l'académie qui pouvaient se plaindre de quelques-unes de ces sincérités dont nous avons parlé, allerent le voir pour le rassurer sur l'inquiétude où il eût pu être å leur égard, et renouveler une amitié qui, à proprement parler, n'avait pas été interrompue. Il fut sensiblement touché, et de ces avances qu'il n'attendait peut-être pas , et de ces sentimens qu'il méritait plus qu'il ne se les était attirés ; et il ne ' pouvait se lasser d'en marquer sa joie à Varignon, son fidèle ami , et de tous les temps.

Il s'affaiblissait toujours , quoiqu'en conservant un esprit sain; et enfin il mourut le 3 novembre 1722 ágé de soixante-dix-sept ans. Il a laissé six enfans de Catherine-Geneviève Carrere, fille de Carrere, qui avait été premier chirurgien de feue Madame.

Il a eu toute sa vie beaucoup de religion , et des mæurs telles que la religion les demande ; ses dernières années ont été uniquement occupées d'exercices de piété. Nous avons dit de feu Cassini , que les cieux lui racontaient sans cesse la gloire de leur créateur ; les animaux la racontaient aussi à Mery. L'astronomie, l'anatomie sont en effet les deux sciences ou sont le plus sensiblement marqués les caractères du souverain être : l'une

annonce son immensité

par
celle des
espaces célestes,

l'autre son intelligence infinie par la mécanique des animaux. On peut même croire que l'anatomie a quelque avantage; l'intelligence prouve encore plus que l'immensité.

ÉLOGE

DE VARIGNON. PIERRE

IERRE VARIGNON naquit à Caen en 1654 d'un architecte entrepreneur, dont la fortune était fort médiocre. Il avait deur frères , qui suivirent la profession du père , et il étudia pour être ecclésiastique.

Au milieu de cette éducation commune qu'on donne aux jeunes gens dans les colléges, tout ce qui peut les occuper un jour plus particulièrement vient par différens hasards se présenter à leurs

yeux, et s'ils ont quelque inclination naturelle bien déterminée, elle ne manque pas de saisir son objet dès qu'elle le rencontre. Comme les architectes , et quelquefois les simples maçons savent faire des cadrans, Varignon en vit tracer de bonne heure, et ne le vit pas indifféremment. Il en apprit la pratique la plus grossière, qui était tout ce qu'il pouvait apprendre de ses maitres; mais il soupçonnait que tout cela dépendait de quelque théorie générale, soupçon qui ne servait qu'à l'inquiéter et à le tourmenter sans fruit. Un jour, pendant qu'il était en philosophie aux Jésuites de Caen, feuilletant par

amusement différens livres dans la boutique d'un libraire, il tomba sur un Euclide, et en lut les premières pages , qui le charmerent non-seulement par l'ordre et l'enchaînement des idées , mais encore par

la facilité qu'il se sentit à y entrer. Comment l'esprit humain n'aimerait-il

pas ce qui lui rend témoignage de ses talens ? Il emporta l'Euclide chez lui, et en fut toujours plus charmé par les mêmes raisons. L'incertitude éternelle, l'embarras sophistique, l'obscurité inutile et quelquefois affectée de la philosophie des écoles , aidèrent encore à lui faire goûter la clarté, la liaison, la sûreté des verités géométriques. La géométrie le conduisit aux ouvrages de Descartes ; et il fut frappé de cette nouvelle lumière, qui de là s'est répandue dans tout le monde pensant. Il prenait sur les nécessités absolues de la vie de quoi acheter des livres de cette espèce, ou plutôt il les mettait au nombre des nécessités absolues : il fallait même, et cela pouvait encore irriter la passion , qu'il ne les étudiât qu'en secret; car ses parens , qui s'apercevaient bien que ce n'étaient pas là les livres ordinaires dont les autres faisaient usage , désapprouvaient beaucoup, et traver

saient de tout leur pouvoir l'application qu'il y donnait. Il passa en théologie; et quoique l'importance des matières , et la nécessité dont elles sont pour un ecclésiastique, le fixassent dayantage, sa passion dominanțe ne leur fut

pas

entièrement sacrifiée. Il allait souvent disputer à des thèses dans les classes de philosophie , et il brillait fort par sa qualité de bon argumentateur, à laquelle concouraient et le caractère de son esprit, et sa constitution corporelle; beaucoup de force et de netteté de raisonnement d'un côté , et de l'autre une excellente poitrine et une voix éclatante. Ce fut alors que l'abbé de Saint-Pierre, qui étudiait en philosophie dans le même collége , le connut. Un goût commun pour les choses de raisonnement, soit physiques , soit métaphysiques, et des disputes continuelles , furent le lien de leur amitié. Ils avaient besoin l'un de l'autre pour approfondir , et pour s'assurer

que tout était vu dans un sujet. Leurs caractères différens faisaient un assortiment complet et heureux : l’un par une certaine vigueur d'idée, par une vivacité féconde , et par une fougue de raison ; l'autre par une analyse subtile , par une précision scrupuleuse, par une sage et ingénieuse lenteur à discuter tout.

L'abbé de Saint-Pierre, pour jouir plus à son aise de Varignon, se logea avec lui; et enfin, toujours plus touché de son mérite, il résolut de lui faire une fortune qui le mît en état de suivre pleinement ses talens et son génie. Cependant cet abbé, cadet de Normandie, n'avait que 1800 livres de rente ; il en détacha 300, qu'il donna par contrat à Varignon. Ce peu , qui était beaucoup par rapport aux biens du donateur, était beaucoup aussi par rapport aux besoins et aux désirs du donataire. L'un se trouva riche , et l'autre encore plus d'avoir enrichi son ami.

L'abbé, persuadé qu'il n'y avait point de meilleur séjour que Paris pour des philosophes raisonnables, vint en 1686 s'y établir avec Varignon dans une petite maison du faubourg Saint-Jacques. Là, ils pensaient chacun de son côté; car ils n'étaient plus tant en communauté de pensées. L'abbé, revenu des subtilités inutiles et fatigantes , s'était tourné principalement du côté des réflexions sur l'homme , sur les moeurs et sur les principes du gouvernement. Varignon s'était totalement enfoncé dans les mathématiques. J'étais leur compatriote, et allais les voir assez souvent, et quelquefois passer deux ou trois jours avec eux: il

y

avait encore de la place pour un suryenant, et même pour un second , sorti de la même province , aujourd'hui l'un des principaux membres de l'académie des belles lettres , et fameux par les histoires qui

paru de lui. Nous nous rassemblions avec un extrême plaisir, jeunes , pleins de la première ardeur de savoir , fort unis, et ce

ont

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