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rations de la chirurgie , et deux fois l'une des deux, toujours avec un courage singulier. Ce courage est tout différent de celui qu'on demande à la guerre , et moins suspect d'être forcé. Il est permis d'en manquer dans son lit.

Le marquis de Dangeau avait été en liaison particulière avec les plus grands hommes de son temps, le grand Condé, Turenne, et les autres héros de toute espèce que le siècle du feu roi a produits. Il connaissait le prix , si souvent ignoré ou négligé, d'une réputation nette et entière , et il apportait à se la conserver tout le soin qu'elle mérite. Ce n'est pas là une légere attention , ni qui coûte peu , surtout à la cour, où l'on ne croit guère à la probité et à la vertu , et où les plus faibles apparences suffisent pour fonder les jugemens les plus décisifs pourvu qu'ils soient désavantageux. Ses discours, ses manières , tout se sentait en lui d'une politesse , qui était encore moins celle d'un homme du grand monde, que d'un homme ne officieux et bienfaisant.

Il avait épousé en premières noces Françoise Morin , seur de la feu maréchale d'Estrées, dont il n'a eu que feu madame la duchesse de Montfort; et en secondes noces , la comtesse de Leuvestein , de la maison Palatine , dont il n'a eu que feu M. de Courcillon.

E LOGE DE L'ABBÉ DES BILLETTES. Gilles FIlLEau des Billettes naquit à Poitiers en 1634 de Nicolas Filleau , écuyer, et d'une dame qui était d'une bonne noblesse de Poitou. L'aïeul paternel de Nicolas Filleau était sorti de la ville d'Orléans avec sa famille , dans le temps que les calvinistes y étaient les plus forts; il se déroba à leur persécution, qu'il s'était attirée par son zèle pour la religion catholique , et il abandonna tout ce qu'il avait de bien dans l'Orléanois. Le père de des Billettes , établi à Poitiers, entra dans les affaires du roi, et y fit une fortune assez considérable , quoique parfaitement légitime. Il eut trois garçons , et deux filles mariées dans deux des meilleures maisons de la haute et basse Marche.

Les deux frères de des Billettes , qui étaient ses aînés , ont été de la Chaise et de Saint-Martin , tous deux connus par

deux ouvrages fort différens, l'un

par

la vie de Saint-Louis, l'autre par la traduction de dom Quichotte. Les trois frères avaient un esprit héréditaire de religion, des moeurs irréprochables, de l'amour

pour les sciences; et tous trois étant venus vivre à Paris, ils s'attachèrent à inadame de Longueville , au duc de Roanez,

à un certain nombre de personnes dont l'esprit et les lumières n'ont

pas été contestés, et dont les mours ou les maximes n'ont été accusées que d'être trop rigides.

Des Billettes, né avec une entière indifférence pour la fortune, soutenu dans cette disposition par un grand fonds de piété, a toujours vécu sans ambition, sans aucune de ces vues qui agitent tant les hommes , occupé de la lecture et des études , où son goût le portait, et encore plus des pratiques prescrites par le christianisme. Telle a été sa carrière d'un bout à l'autre; une de ses journées les représentait toutes. La religion seule fait quelquefois des conversions surprenantes et des changemens miraculeux; mais elle ne fait guère toute une vie égale et uniforme, si elle n'est entée sur un naturel philosophe.

Il était fort versé dans l'histoire , dans les généalogies des grandes maisons de l'Europe , même dans la connaissance des livres, qui fait une science à part. Il avait dressé le catalogue d'une bibliothéque générale, bien entendue, économisée et complete , pour qui n'eût voulu que bien savoir. Surtout il possédait le détail des arts , ce prodigieux nombre d'industries singulières inconnues à tous ceux qui ne les exercent pas , nullement observées par ceux qui les exercent , négligées par les savans les plus universels , qui ne savent pas même qu'il y ait là rien à apprendre pour eux, et cependant merveilleuses et ravissantes, des qu'elles sont vues avec des yeux éclairés. La plupart des espèces d'animaux, comme les abeilles, les araignées, les castors, ont chacune un art particulier, mais unique, et qui n'a point parmi eux de premier inventeur; les hommes ont une infinité d'arts différens qui ne sont point nés avec eux, et dont la gloire leur appartient. Comme l'académie avait conçu le dessein d'en faire la description, elle crut que des Billettes lui était nécessaire , et elle le choisit pour être un de ses pensionnaires mécaniciens à son renouvellement en 1699. Il disait qu'il était étonné de ce choix; mais il le disait simplement, rarement, et à peu de personnes , ce qui attestait la sincérité du discours : car s'il l'eût fait sonner bien haut, et beaucoup répété, il n'eût cherche que des contradicteurs. Les descriptions d'arts qu'il a faites paraîtront avec un grand nombre d'autres dans le recueil que l'académie en doit donner au public. Aucun ouvrage de des Billettes n'aura été imprimé qu'après sa mort, et c'est une

circonstance convenable à son extrême modestie.

Un régime exact, et même ses austérités , lui valurent une santé assez égale. Elle s'affaiblissait peu à peu par l'âge, mais elle ne dégénérait pas en maladies violentes. Il conserva jusqu'au Lout l'usage de sa raison, et le 10 août 1720 il prédit sa mort

pour le 15 suivant, où elle arriva en effet. Il était âgé de quatrevingt-six ans. Il s'était marié deux fois , et toutes les deux à des demoiselles de Poitou. Il n'en a point laissé d'enfans vivans.

Une certaine candeur qui peut n'accompagner pas de grandes vertus, mais qui les embellit beaucoup, était une de ses qualités dominantes. On sentait dans ses discours, dans ses manières , le vrai orné de sa plus grande simplicité. Le bien public, l'ordre , ou plutôt tous les différens établissemens particuliers d'ordre que la société demande, toujours sacrifiés sans scrupule, et même violés par une mauvaise gloire , étaient pour lui des objets d'une passion vive et délicate. Il la portait à tel point, et en même temps cette sorte de passion est si rare , qu'il est peut-être dangereux d'exposer au public, que quand il passait sur les marches du Pont-Neuf, il en prenait les bouts qui étaient moins usés , afin que le milieu , qui l'est toujours davantage , ne devînt pas trop tôt un glacis. Mais une si petite attention s'ennoblissait par son principe ; et combien ne serait-il

pas
à souhaiter

que

le bien public fût toujours aimé avec autant de superstition ? Personne n'a jamais mieux su soulager et les besoins d'autrui , et la honte de les avouer. Il disait que ceux dont on refusait le secours avaient eu l'art de s'attirer ce refus , ou n'avaient pas eu l'art de le prévenir , et qu'ils étaient coupables d'être refusés. Il souhaitait fort de se pouvoir dérober à cet éloge funèbre , dont l'usage est établi parmi nous; ét en effet, il a eu si bien l'adresse de cacher sa vie, que du moins la brièveté de l'éloge répondra à son intention.

ÉLOGE

DE D'ARGENSON. MARC-R

ARC-René de VOYER DE PAUL MÝ D'ARGENSON naquit à Venise le 4 novembre 1652 de René de Voyer de Paulmy, chevalier , comte d'Argenson, et de dame Marguerite Houllier de la Poyade , la plus riche héritière d'Angoumois.

La maison de Voyer remonte , par des titres et par des filiations bien prouvées, jusqu'à Etienne de Voyer , sire de Paulmy, qui accompagna Saint-Louis dans ses deux

voyages

d'outre-mer. 11 avait épousé Agathe de Beauvau. Depuis lui , on voit toujours la seigneurie de Paulmy en Touraine, possédée par ses descendans , toujours des charges militaires, des gouvernemens de villes ou de provinces, des alliances avec les plus grandes maisons, telles que celles de Montmorenci; de Laval, de Sancerre, de Conflans. Ainsi nous pouvons négliger tout ce qui précède cet

Etienne, et nous dispenser d'aller jusqu'à up Basile , chevalier Grec, mais d'origine française , qui, sous l'empire de Charlesle-Chauve , sauva la Touraine de l'invasion des Normands , et eut de l'empereur la terre de Paulmy pour récompense. S'il y a du fabuleux dans l'origine des grandes noblesses , du moins il y a une sorte de fabuleux qui n'appartient qu'à elles, et qui devient lui-même un titre.

Au commencement du règne de Louis XIII, René de Voyer, fils de Pierre, chevalier de l'ordre et grand-bailli de Touraine , et qui avait pris le nom d'Argenson d'une terre entrée dans sa maison par sa grand mère paternelle, alla apprendre le métier de la guerre en Hollande , qui était alors la meilleure école militaire de l'Europe. Mais l'autorité de sa mère, Elisabeth Huraut de Chiverny, nièce du chancelier de ce nom, les conjonctures des affaires générales et des siennes, des espérances plus flatteuses et plus prochaines qu'on lui fit voir dans le parti de la robe , le déterminèrent à l'embrasser. Il fut le premier magistrat de son nom, mais

presque sans quitter l'épée; car ayant été reçu conseiller au parlement de Paris en 1620, âgé de vingt-quatre ans, et bientôt après ayant passé à la charge de maître des requêtes, il servit en qualité d'intendant au siége de la Rochelle , et dans la suite il n'eut plus ou que des intendances d’armées, ou que des intendances des provinces , dont il fallait réprimer les mouvemens excités, soit par les seigneurs, soit par les calvinistes. Les besoins de l'état le firent souvent changer de poste, et l'envoyerent toujours dans les plus difficiles. Quand la Catalogne se donna à la France, il fut mis à la tête de cette nouvelle province, dont l'administration demandait un mélange singulier, et presque unique, de hauteur et de douceur, de hardiesse et de circonspection. Dans un grand nombre de marches d'armées, de retraites , de combats, de siéges, il servit autant de sa personne, et beaucoup plus de son esprit qu'un homme de guerre ordinaire. L'enchaînement des affaires l'engagea aussi dans des négociations délicates avec des puissances voisines , surtout avec la maison de Savoie , alors divisée. Enfin, après tant d'emplois et de travaux , se croyant quitte envers sa patrie , il

songea

à une retraite qui lui fut plus utile que tout ce qu'il avait fait; et comme il était veuf, il se mit dans l'état ecclésiastique : mais le dessein

que la cour forma de ménager la paix du Turc avec Venise le fit nommer ambassadeur extraordinaire .vers cette république ; et il n'accepta l'ambassade que par un motif de religion, et à condition qu'il n'y serait pas plus d'un an, et que quand il en sortirait, son fils, que l'on faisait dès lors conseiller d'état, lui succéderait. A peine était-il arrivé à Venise, en 1651,

na

vues que

qu'il fut pris, en disant la messe, d'une fièvre violente , dont il mourut en quatorze jours. Son fils aîné, qui avait eu à vingtun ans l'intendance d'Angoumois , Aunis et Saintonge, se trouva à vingt-sept ans ambassadeur à Venise. Il fit élever à son père , dans l'église de S.-Job, un mausolée qui était un ornement même

pour une aussi superbe ville, et le sénat s'engagea, par un acte public , à avoir soin de le conserver.

Pendant le cours de son ambassade , qui dura cinq ans quit à Venise M. d'Argenson. La république voulut être sa marraine , lui donna le nom de Marc, le fit chevalier de Saint-Marc, et lui permit à lui et à toute sa postérité , de mettre sur le tout de leurs armes celles de l'état avec le cimier et la devise ,

témoignages authentiques de la satisfaction qu'on avait de l'ambassadeur. Son ambassade finie , il se retira dans ses terres , peu

satisfait de la cour, et avec une fortune assez médiocre , et n'eut plus d'autres

celles de la vie à venir. Le fils, trop jeune pour une si grande inaction, voulait entrer dans le service: mais des convenances d'affaires domestiques lui firent prendre la charge de lieutenant général au présidial d'Angoulême, qui lui venait de son aïeul maternel. Les magistrats que le roi envoya tenir les grands jours en quelques provinces , le connurent dans leur voyage, et sentirent bientôt que son génie et ses talens étaient

trop à l'étroit sur un si petit théâtre. Ils l'exhortèrent vivement à venir à Paris , et il y fut obligé par quelques démêlés qu'il eut avec sa compagnie. La véritable cause n'en était peutêtre que cette même supériorité de génie et de talens, un peu trop mise au jour et trop exercée.

A Paris , il fut bientôt connu de M. de Ponchartrain , alors contrôleur général , qui, pour s'assurer de ce qu'il valait,

n'eut besoin ni d'employer toute la finesse de sa pénétration, ni de le faire passer par beaucoup d'essais sur des affaires de finances dont il lui confiait le soin. On l'obligea à se faire maître des requêtes sur la foi de son mérite ; et, au bout de trois ans , il fut lieutenant général de police de la ville de Paris, en 1697.

Les citoyens d'une ville bien policée jouissent de l'ordre qui y est établi , sans songer combien il en coûte de peines à ceux qui l'établissent ou le conservent, à peu près comme tous les hommes jouissent de la régularité des mouvemens célestes sans en avoir aucune connaissance, et même plus l'ordre d'une police ressemble, par son uniformité, à celui des corps célestes, plus il est insensible, et par conséquent il est toujours d'autant plus ignoré qu'il est plus parfait. Mais qui voudrait le connaître et l'approfondir en serait effrayé. Entretenir perpétuellement dans une

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