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Il a expliqué aussi la formation des pierres de Florence, qui sont des tableaux naturels de plantes , de buissons, quelquefois de clochers et de châteaux. Quel peintre les a dessinés ! de la Faye traite cette question, qui dépend d'une physique assez déliée, et d'une observation curieuse de faits souvent négligés même par les philosophes.

. Ces deux mémoires sont imprimés dans le volume de 1717, auquel ils appartiennent. Ils donnaient beaucoup d'espérance pour les années suivantes ; mais l'auteur n'a pas assez vécu. Il faut ayouer que sa vie était un peu trop conforme à sa principale profession ; et apparemment elle en a été plus courte. Sa santé vint à s'affaiblir considérablement et promptement, et il mourút âgé de 47 ans, le 20 avril 1718.

Il n'a laissé qu'un fils de son mariage avec demoiselle Marie le Gras, d'une ancienne famille de robe, déjà connue sous Henri II, dame d'une vertu et d'un mérite respectables.

Il avait une gaieté naturelle , un ton agréable de plaisanterie, qui, dans les occasions les plus périlleuses , faisait briller son courage, et hors de la cachait un savoir qu'il ne lui convenait pas d'étaler. On pouvait sentir qu'il eût été volontiers jusqu'à l'ironie ; mais il dissimulait ce penchant sous des dehors fort polis, et même flatteurs. Il savait bien réparer par ses manières le tort qu'il avait d'être géðmètre et physicien. Les faveurs que la fortune lụi devait dans son métier, il les attendait sans agitation et sans inquiétude , parce qu'il les attendait comme des faveurs dues par la fortune. Une ambition si éclairée n'altérait

pas

la tranquillité de son âme, et en général rien ne l'altérait. Ce courage intérieur et raisonné appartenait plus au savant et au philosophe qu'au guerrier même. Il était fort charitable, surtout à l'égard des honnêtes gens que les malheurs publics ou particuliers réduisaient à implorer le secours d'autrui; et les libéralités qu'il leur faisait étaient ordinairement proportionnées à leur condition. La plus grande valeur guerrière n'égale point cette vertu. Il est, sans comparaison, plus commun, et par conséquent plus facile d'exposer sa vie à des périls évidens, et presque inévitables , que de secourir en pure perte, non pas un inconnu , mais son ami.

ÉLOGE

DE FAGON. Guy-Crescent Fagor naquit à Paris , le 11 mai 1638, de Henri Fagon, commissaire ordinaire des guerres , et de Louise

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de la Brosse. Elle était nièce de Guy de la Brosse, médecin ordinaire du roi Louis XIII, et petit-fils d'un médecin ordinaire de Henri IV.

Dès le temps de Henri IV, on s'était aperçu que la botanique, şi 'nécessaire à la médecine, devait être étudiée , non dans les livres des anciens , où elle est fort confuse, fort défigurée et fort imparfaite , mais dans les campagnes ; réflexion qui , quoique très-simple et très-naturelle , fut assez tardive. On avait vu aussi que le travail d'aller chercher les plantes dans les campagnes était immense, et qu'il serait d'une extrême commodité d'en rassembler le plus grand nombre qu'il se pourrait dans quelque jardin , qui deviendrait le livre commun de tous les étudians, et le seul livre infaillible. Ce fut dans cette vue que Henri IV fit construire à Montpellier, en 1598, le jardin des plantes , dont l'utilité se rendit bientôt très-sensible , et qui donna un nouveau lustre à la faculté de médecine de cette ville. De la Brosse , piqué d'une louable jalousie pour les intérêts de la capitale , obtint du roi Louis XIII, par un édit de 1626, que Paris aurait le même avantage. Il fut fait intendant de ce jardin , dont il était

proprement le fondateur. Il passa ensuite dix ans à disposer le lieu tel qu'il est présentement, à en faire les bâtimens, à y rassembler des plantes au nombre de plus de deux mille. Il y logeait, et il avait chez lui madame Fagon sa fièce , lorsqu'elle mit au monde M. Fagon. Deux ans après sa naissance, c'est-à-dire en 1640, de la Brossse fit l'ouverture du jardin royal pour la démonstration publique des plantes. Ainsi, Fagon naquit, et dans le jardin royal, et presque en même temps que lai.

Les premiers objets qui s'offrirent à ses yeux, ce furent des plantes ; les premiers mots qu'il bégaya , ce furent des noms de plantes : la langue de la botanique fut sa langue maternelle. A cette première habitude se joignit un goût naturel et vif ; sans quoi le jardin eût été inutile. Après ses études faites avec beaucoup d'application et de succes, ce goût fortifié encore par l'exemple et les conseils de M. de la Brosse, le détermina a la profession de la médecine. Etant sur les bancs, il fit une action d'une audace signalée, qui ne pouvait guère en ce temps-là être entreprise que par un jeune homme, ni justifiée que par un grand succès; il soutint dans une thèse la circulation du sang. Les vieux docteurs trouvèrent qu'il avait défendu avec esprit cet étrange paradoxe. Il eut le bonnet de docteur en 1664.

Comme la surintendance du jardin royal était attachée à la place de premier médecin, et que ce qui dépend d'un seul homme, dépend aussi de ses goûts, et a une destinée fort changeante, un premier médecin, peu touché de la bota

nique, avait négligé le jardin royal , et heureusement l'avait assez négligé pour le laisser tomber dans un état où l'on ne pouvait plus le souffrir. Il était si dénué de plantes, que ce n'était presque plus un jardin. Vallot, devenu premier médecin , entreprit de relever ce bel établissement, et Fagon ne manqua pas de lui offrir tous ses soins, qui furent reçus avec joie. Il alla en Auvergne, en Languedoc, en Provence , sur les Alpes et sur les Pyrénées, et n'en reyint qu'avec de nombreuses colonies de plantes destinées à repeupler ce désert. Quoique sa fortune fût fort médiocre , il fit tous ces voyages à ses dépens , poussé par le seul amour de la patrie ; car on peut dire que le jardin royal était la sienne. En même temps Vallot employait tous les moyens que lui donnait sa place pour rassembler le plus qu'il était possible de plantes étrangères et des pays les plus éloignés.

On publia en 1665 un catalogue de toutes les plantes du jardin, qui allaient à plus de 4000. Nous en avons déjà parlé ailleurs. Il est intitulé: Hortus regius. Fagon y avait eu la principale part, et il mit à la tête un petit poëme latin. Ce concours de plantes , qui de toutes les parties du monde sont venues à ce rendez-vous commun ; ces différens peuples végétaux , qui vivent sous un même climat; le vastę empire de Flore, dont, toutes les richesses sont rassemblées dans cette espèce de capitale ; les plantes les plus rares et les plus étrangères, telles que la sensitive, qui a plus d'âme, ou une âme plus fine que toutes les autres ; le soin du roi pour la santé de ses sujets , soin qui aurait seul suffi pour rendre la sienne infiniment précieuse , et digne que toutes les plantes salutaires y travaillassent, tout cela fournit assez au poëte; et d'ailleurs on est volontiers poëte pour ce qu'on aime.

A peine Fagon était-il docteur, qu'il eut les deux places de professeur en botanique et en chymie au jardip royal ; car on y avait joint la chymie qui fait usage des plantes, à la botanique qui les fournit. Comme il avait peuplé de plantes ce jardin , il le repeupla aussi de jeunes botanistes que ses leçons y attiraient de toutes parts.

Un jour qu'il devait parler sur la thériaque, l'apothicaire qui était chargé d'apporter les drogues , lui en apporta une autre presque aussi composée , dont je n'ai pu savoir le nom , sur laquelle il n'était point préparé. Il commença par se plaindre publiquement de la supercherie; car il avait lieu d'ailleurs de croire que c'en était une ; mais pour corriger l'apothicaire de lui faire de pareils tours, il se mit à parler sur la drogue qu'on lui présentait, comme il eût fait sur la thériaque ; et fut

si applaudi , qu'il dut avoir beaucoup de reconnaissance pour la malignité qu'on avait eue.

En même temps il exerçait la médecine dans Paris avec tout le soin , toute l'application, tout le travail d'un homme fort avide de gain ; et cependant il ne recevait jamais aucun paiement, malgré la modicité de sa fortune, non pas même de ces paiemens déguisés sous la forme de présens , et qui sont souvent une agréable violence aux plus désintéressés. Il ne se proposait que d'être utile , et de s'instruire pour l'être toujours davantage. Sa réputation le fit choisir par le feu roi en 1680 pour

être premier médecin de madame la Dauphine. Quelques mois après, il le fut aussi de la reine ; et après sa mort , il fut chargé par le roi du soin de la santé des enfans de France. Enfin, le roi , après l'avoir approché de lui par degrés, le nomma son premier médecin en 1693; dignité qui jouit auprès de la personne du maître, d'un accès que les plus hautes dignités lui envient.

Depuis qu'il avait été attaché à la cour, il n'avait pu remplir par lui-même les fonctions de professeur en botanique et en chymie au jardin royal ; mais du moins il ne les faisait remplir que par les sujets les plus excellens et les plus propres à le représenter. C'est à lui qu'on a dû M. de Tournefort, dont il eût été jaloux , s'il avait pu l'être.

Dès qu'il fut premier médecin , il donna à la cour un spectacle rare et singulier, un exemple qui non-seulement n'y a pas été suivi , mais peut-être y a été blåmé. Il diminua beaucoup les revenus de sa charge ; il se retrancha ce que les autres médecins de la cour, ses subalternes, payaient pour leurs sermens ; il abolit des tributs qu'il trouvait établis sur les nominations aux chaires royales de professeur en médecine dans les différentes universités, et sur les intendances des eaux minérales du royaume. Il se frustra lui-même de tout ce que lui avait préparé, avant qu'il fût en place, une avarice ingénieuse et inventive, dont il pouvait assez innocemment recueillir le fruit, et il ne voulut point que ce qui appartenait au mérite lui pût être disputé par l'argent, rival trop dangereux et trop accoutumé à vaincre. Le roi, en faisant la maison de feu monseigneur le duc de Berry, donna à Fagon la charge de premier médecin de ce prince, pour la vendre à qui il voudrait. Ce n'était pas une somme à mépriser ; mais Fagon ne se démentit point ; il représenta qu’une place aussi importante ne devait pas être vénale , et la fit tomber à feu de la Carlière', qu'il en jugea le plus digne.

La surintendance du jardin royal avait été détachée de la charge de premier médecin, et unie à la surintendance des

bâtimens qu'avait Colbert. Le premier médecin n'avait plus que la surintendance des exercices du jardin , sans, la nomination des places. Quand de Villacerf eut quitté en 1698 la surintendance des bâtimens , Fagon obtint du roi que celle du jardin royal serait réunie à la charge de premier médecin, en laissant néanmoins au surintendant des bâtimens la disposition des fonds nécessaires à l'entretien du jardin. Il eût pu facilement se faire accorder aussi cette disposition, et tout autre ne l'eût pas négligée; mais ces sortes d'avantages ne touchent pas tant ceux qui ne feraient précisément qu'en bien user.

Il a toujours eu une tendresse particulière pour ce jardin , qui avait été son berceau. Ce fut dans la vue de l'enrichir , et d'avancer la botanique, qu'il inspira au roi le dessein d'en-, voyer M. de Tournefort en Grèce, en Asie et en Egypte. Quand les fonds destinés au jardin manquaient dans des temps difficiles , Fagon y suppléait , et n'épargnait rien , soit pour conserver les plantes étrangères dans un climat peu favorable, soit pour en acquérir de nouvelles dont le transport coûtait beaucoup. Ce petit coin de terre ignorait presque sous sa protection les malheurs du reste de la France.

Il avait aussi beaucoup d'affection pour la faculté de médecine de Paris , dont il était membre; elle trouvait en lui, dans toutes les occasions, un agent fort zélé auprès du roi ; il maintenait en vigueur les priviléges qui lui ont été accordés, et que des usages contraires, si on les tolérait, aboliraient aisément, même sous quelque apparence du bien public. Peut-être dans des cas particuliers n'a-t-il été que trop ferme en faveur de sa faculté contre ceux qui n'en étaient pas ; mais tous les cas particuliers seraient d'une discussion infinie, et les exceptions d'une dangereuse conséquence. Si la loi est juste en général, il faut lui passer quelques applications malheureuses.

On peut juger par-là que Fagon n'aura pas fait beaucoup de grâce aux empiriques. Ces sortes de médecins, d'autant plus accrédités qu'ils sont moins médecins , et qui ordinairement se font un titre ou d'un savoir incompréhensible et visionnaire , ou même de leur ignorance, ont trop souvent puni la crédulité de leurs malades ; et malgré l'amour des hommes pour l'extraordinaire , malgré quelques succès de cet extraordinaire , un sage préjugé est toujours pour la règle.

Ce n'est pas que Fagon rejetât tout ce qui s'appelle secret ; au contraire , il en a fait acheter plusieurs au roi ; mais il voulait qu'ils fussent véritablement secrets, c'est-à-dire inconnus jusques-là , et d'une utilité constante. Souvent il a fait voir à des gens qui croyaient posséder un trésor , que leur trésor était

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