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eux les sciences et les arts , alla à Torgau pour le mariage du prince son fils aîné avec la princesse Charlotte-Christine, et y vit et consulta beaucoup Leibnitz sur son projet. Le sage

était précisément tel que le monarque méritait de le trouver.

Le czar fit à Leibnitz un magnifique présent , et lui donna le titre de son conseiller privé de justice , avec une pension considérable. Mais, ce qui est encore plus glorieux pour lui , l'histoire de l'établisseinent des sciences en Moscovie ne pourra jamais l'oublier , et son nom y marchera à la suite de celui du czar. C'est un honneur rare pour un sage moderne, qu’une occasion d'être législateur de barbares. Ceux qui l'ont été dans les premiers temps, sont ces chantres miraculeux qui attiraient les rochers , et bâtissaient des villes avec la lyre; et Leibnitz eût été travesti par la fable en Orphée ou en Amphion.

Il n'y a point de prospérité continue. Le roi de Prusse mourut en 1713, et le goût du roi , son successeur,

entièrement déclaré pour la guerre, menaçait l'acad

, menaçait l'académie de Berlin d'une chute prochaine. Leibnitz songea à procurer aux sciences un siége plus assuré, et se tourna du côté de la cour impériale. Il y trouva le prince Eugene , qui, pour être un si grand général , et fameux par tant de victoires, n'en aimait pas moins les sciences, et qui favorisa de tout son pouvoir le dessein de Leibnitz. Mais la peste, survenue à Vienne, rendit inutiles tous les mouvemens qu'il s'était donnés pour y former une académie. Il n'eut qu'une assez grosse pension de l'empereur, avec des offres très-avantageuses, s'il voulait demeurer dans sa cour. Dès le temps du couronnement de ce prince , il avait déjà eu le titre de conseiller aulique.

Il était encore à Vienne en 1714, lorsque la reine Anne mourut, à laquelle succéda l'électeur d'Hanovre , qui réunissait sous sa domination un électorat, et les trois royaumes de la Grande-Bretagne, Leibnitz et Newton. Leibnitz se rendit à Hanoyre: mais il n'y trouva plus le roi , et il n'était plus d'âge à le suivre jusqu'en Angleterre. Il lui marqua son zèle plus utilement par des réponses qu'il fit à quelques libelles anglais publiés contre sa majesté.

Le roi d'Angleterre repassa en Allemagne , où Leibnitz eut enfin la joie de le voir roi. Depuis ce temps sa santé baissa toujours ; il était sujet à la goutte , dont les attaques devenaient plus fréquentes. Elle lui gagna les épaules : on croit qu'une certaine tisane particulière qu'il prit dans un grand accès , et qui ne passa point, lui causa les convulsions et les douleurs excessives dont il mourut en une heure le 14 novembre 1719. Dans les derniers momens qu'il put parler , il raisonnait sur la manière

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dont le fameux Furtenback avait changé la moitié d'un clou de fer en or.

Le savant Eckard , qui avait vécu dix-neuf ans avec lui , qui . l'avait aidé dans tous ses travaux historiques

et que le roi d'Angleterre a choisi en dernier lieu pour être historiographe de să maison, et son bibliothécaire à Hanovre , prit soin de lui faire une sépulture très-honorable, ou plutôt une pompe funèbre. Toute la cour y fut invitée , et personne n'y parut. Eckard dit qu'il en fut étonné; cependant les courtisans ne firent que ce qu'ils devaient : le mort ne laissait après lui personne qu'ils eussent à considérer , et ils n'eussent rendu ce dernier devoir qu'au mérite.

Leibnitz né s'était point marié; il y avait pensé à l'âge de cinquante ans : mais la personne qu'il avait en vue voulut avoir le temps de faire ses réflexions. Cela donna à Leibnitz le loisir de faire aussi les 'siennes, et il ne se maria point.

Il était d'une forte complexion. Il n'avait guère eu de maladies, excepté quelques vertiges dont il était quelquefois incommodé, et la goutte. Il mangeait beaucoup et buvait peu , quand on ne le forçait pas ; et jamais de vin sans eau. Chez lui il était absolument le maître , car il y mangeait toujours seul. Il ne réglait pas ses repas à de certaines heures, mais selon ses études. Il n'avait point de ménage , et envoyait quérir chez un traiteur la première chose trouvée. Depuis qu'il avait la goutte, il ne dinait que d'un peu de lait; mais il faisait un grand souper , sur lequel il se couchait à une heure ou deux après minuit. Sou-, vent il ne dormait qu'assis sur une chaise , et ne s'en réveillait pas moins frais à sept ou huit heures du matin. Il étudiait de suite , et il a été des mois entiers sans quitter le siége ; pratique fort

propre à avancer beaucoup un travail, mais fort malsaine. Aussi croit-on qu'elle lui attira une fluxion sur la jambe droite, avec un ulcère ouvert. Il y voulut remédier, à sa manière , car il consultait peu les médecins ; il vint à ne pouvoir presque plus marcher, ni quitter le lit.

Il faisait des extraits de tout ce qu'il lisait , et y ajoutait ses réflexions, après quoi il mettait tout cela à part, et ne le regardait plus. Sa mémoire , qui était admirable, ne se déchargeait point, comme à l'ordinaire , des choses qui étaient écrites ; mais seulement l'écriture avait été nécessaire pour les y graver à jamais. 11 était toujours prêt à répondre sur toutes sortes de matières , et le roi d'Angleterre l'appelait son dictionnaire vivant.

Il s'entretenait volontiers avec toutes sortes de personnes, gens de cour , artisans , laboureurs , soldats. Il n'y a guère d'ignorant qui ne puisse apprendre quelque chose aŭ plus sayant homme

du monde ; et en tout cas le savant s'instruit encore, quand il sait bien considérer l'ignorant. Il s'entretenait même souvent avec les dames , et ne comptait point pour perdu le temps qu'il donnait à leur conversation. Il se dépouillait parfaitement avec elles du caractère de savant et de philosophe ; caractère cependant presque indélébile , et dont elles aperçoivent bien finement et avec bien du dégoût les traces les plus légères. Cette facilité de se communiquer le faisait aimer de tout le monde. Un savant illustre qui est populaire et familier, c'est presque un prince qui le serait aussi : le prince a pourtant beaucoup d'avantage.

Leibnitz avait un commerce de lettres prodigieux. Il se plaisait à entrer dans les travaux ou dans les projets de tous les sayans de l'Europe; il leur fournissait des vues; il les animait, et certainement il prêchait d'exemple. On était sûr d'une réponse des qu'on lui écrivait, ne se fût-on proposé que l'honneur de lui écrire. Il est impossible que ses lettres ne lui aient emporté un temps très-considérable : mais il aimait autant l'employer au. profit ou à la gloire d'autrui , qu'à son profit ou à sa gloire particulière.

Il était toujours d'une humeur gaie , et à quoi serviriat sans cela d’être philosophe? on l'a vu fort affligé à la mort du feu roi de Prusse et de l'électrice Sophie. La douleur d'un tel homme est la plus belle oraison funèbre.

Il se mettait aisément en colère , mais il en revenait aussitôt. Ses premiers mouvemens n'étaient pas d'aimer la contradiction sur quoi que ce fat, mais il ne fallait qu'attendre les seconds ; et en effet ses seconds mouvemens, qui sont les seuls dont il reste

marques, lui feront éternellement honneur. On l'accuse de n'avoir été qu'un grand et rigide observateur du droit naturel. Ses pasteurs lui en ont fait des réprimandes. publiques et inutiles.

On l'accuse aussi d'avoir aimé l'argent. Il avait un revenu très-considérable en pensions du duc de Volfembutel, du roi d'Angleterre, de l'empereur, du czar, et vivait toujours assez grossièrement. Mais un philosophe ne peut guère , quoiqu'il devienne riche , se tourner à des dépenses inutiles et fastueuses qu'il méprise. De plus, Leibnitz laissait aller le détail de sa maison comme il plaisait à ses domestiques , et il dépensait beaucoup en négligence. Cependant la recette était toujours la plus forte ; et on lui trouva après sa mort une grosse somme d'argent comptant qu'il avait cachée. C'étaient deux années de son revenu. Ce trésor lui avait causé pendant sa vie de grandes inquiétudes qu'il avait confiées à un ami; mais il fut encore plus funeste à la femme de son seul héritier , fils de sa sæur, qui était curé d'une paroisse près de Leipsick. Cette femme, en

des

voyant tant d'argent ensemble qui lui appartenait, fut si saisie de joie, qu'elle en mourut subitement.

Eckard promet une vie plus complète de Leibnitz : c'est aux mémoires qu'il a eu la bonté de me fournir qu'on en doit déjà cette ébauche. Il rassemblera en un volume toutes les pièces imprimées de ce grand homme, éparses en une infinité d'endroits, de quelque espèce qu'elles soient. Ce sera'là, pour ainsi dire, une résurrection d'un corps dont les membres étaient extrên mement dispersés ; et le tout prendra une nouvelle vie par cette réunion. De plus, Eckard donnera toutes les ouyres posthumes qui sont achevées, et des Leibnitiana , qui ne seront pas la partie du recueil la moins curieuse. Enfin il continuera l'histoire de Brunswick, dont Leibnitz n'a fait que ce qui est depuis lę commencement du règne de Charlemagne jusqu'à l'an 1005. C'est prolonger la vie des grands hommes, que de poursuivre dignement leurs entreprises.

ELOGE

DE OZAN A M.

Jacques "Ozanam naquit en 1640 dans la souveraineté de Dombes d'un père riche , et qui avait plusieurs terres. Sa famille : était d'origine Juive ; ce que marque assez le nom qui a tout-àfait l'air hébreu : mais il y avait long-temps que cette tache, peut-être moins réelle qu'on ne pense, était effacée par la profession du christianisme et de la religion catholique. Cette famille était illustrée par plusieurs charges qu'elle avait possédées dans des parlemens de provinces.

Ozanam était cadet ; et par la loi de son pays tous les biens devaient appartenir à l'aîné. Son père, qui était un homme vertueux, voulut réparer ce désavantage par une excellente éducation. Il le destinait à l'église, pour lui faire tomber quelques petits bénéfices qui dépendaient de la famille. Les meurs du jeune homme étaient bien éloignées de s'opposer à cette destination : elles se portaient naturellement à tout ce qui serait à désirer dans un ecclésiastique; et une mère très-pieuse les fortifiait encore , et par son exemple et par ses soins, d'autant plus puissans, qu'elle était tendrement aimée de ce fils. Cependant il ne se tournait pas volontiers du côté de l'église : il avait fort bien réussi dans ses humanités; mais il avait pris beaucoup de dégoût pour la philosophie scolastique. La théologie ressemblait trop à cette philosophie; et enfin il avait vu par malheur des

livres de mathématiques, qui lui avaient appris à quoi il était destiné.

Il n'eut point de maître , et on n'avait garde de lui en donner: mais la nature seule fait de bons écoliers. A dix ou douze ans il passait quelquefois de belles nuits dans le jardin de son père , couché sur le dos , pour contempler la beauté d'un ciel bien étoilé; spectacle en effet auquel il est étonnant que la force même de l'habitude puisse nous rendre si peu sensibles! L'admiration des mouvemens célestes allumait déjà en lui le désir de les connaître, et il en démêlait par lui-même ce qui était à la portée de sa raison, naissante. A l'âgé de quinze ans il avait composé un ouvrage de mathématique qui n'a été que manuscrit, mais où il a trouvé dans la suite des choses dignes de passer dans des ouvrages imprimés. Il n'eut jamais de secours que de son professeur en théologie, qui était aussi mathématicien ; mais un secours léger donné à regret, et toujours accompagné d'exhortations à n'en guère profiter.

Après quatre ans de théologie faits comme ils peuvent l'être par obéissance , son père étant mort, il quitta la cléricature , et par piété, et par amour pour les mathématiques. Elles ne pouvaient pas lui rendre ce qu'il perdait; mais enfin elles devenaient sa seule ressource,

et il était juste qu'elles le fussent. Il alla à Lyon où il se mit à les enseigner. L'éducation qu'il avait eue lui donnait beaucoup de répugnance à recevoir le prix de ses leçons; il eût été assez payé par le plaisir de faire des mathématiciens , et de ne parler que de ce qu'il aimait, et il rougissait de l’être d'une autre manière.

Il avait encore une passion : c'était le jeu. Il jouait bien , et heureusement. L'esprit de combinaison peut y servir beaucoup Si la fortune du jeu pouvait être durable , il eût été assez à propos qu'elle eût supléé au revenu léger des mathématiques.

Il fit imprimer à Lyon en 1670 des tables de sinus tangentes et sécantes , et des logarithmes, plus correctes que celles de Ulacq, de Pitiscus, et de Henri Briggs. Comme ces tables sont d'un usage fort fréquent, c'est un grand repos que d'en avoir de sûres.

Des étrangers à qui il enseignait à Lyon, ayant parlé du chagrin où ils étaient de n'avoir point reçu des lettres de change qu'ils attendaient de chez eux pour aller à Paris, il leur demanda ce qu'il leur faudrait : et sur ce qu'ils répondirent cinquante pistoles , il les leur prêta sur-le-champ, sans vouloir de billet. Ces messieurs, arrivés à Paris, en firent le récit à feu M. d'Aguesseau , père du chancelier. Touché d'une action si noble en toute ses circonstances , il les engagea à faire venir ici Ozanam , sur l'assurance qu'il leur donnait de le faire connaître et de l'aider

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