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la bassette était fort à la mode à la cour , elle contribua à y mettre Sauveur, qui fut heureux d'avoir traité un sujet aussi intéressant. Il eut l'honneur d'expliquer son calcul au roi et à la reine. On lui demanda ensuite ceux du quinquenove, du hoca, du lansquenet, jeux qu'il ne connaissait point, et dont il n'apprenait les règles que pour les transformer en équations algébriques , où les joueurs ne les connaissaient plus. Il a paru long-temps après un grand ouvrage d'une autre main sur les jeux de hasard, qui paraît en avoir épuisé tout le géométrique.

En 1680 , il fut choisi pour être maître de mathématiques des pages de madame la Dauphine. Pendant un voyage de Fontainebleau, le maréchal de Bellefonds l'engagea à faire un petit cours d'anatomie

pour

les courtisans. Il sortait de sa sphère ordinaire, mais

de celle de son savoir. On dit que toute la cour allait l'entendre: mais je crains qu'on ne fasse trop d'honneur à toute la cour,

Il alla à Chantilly avec Mariotte en 1681 , pour faire des expériences sur les eaux. On sait combien elles peuvent fournir d'occupation à un mathématicien. Il fut connu du grand prince Louis de Condé, dont l'ingénieuse et vive curiosité se portait à tout. Il prit beaucoup de goût et d'affection pour Sauveur; ; il le faisait venir souvent de Paris à Chantilly , et l'honorait de şes lettres. Un jour que Sauveur entretenait le prince sur quelque matière de science en présence de deux autres savans , qui faisaient profession de l'être, ils lui coupèrent la parole , ce qui n'était jamais difficile, et se mirent à expliquer ce qu'il avait entrepris. Quand ils eurent fini , le prince leur dit : Vous avez cru que Sauveur ne s'entendait

pas

bien, parce qu'il parle avec peine ; mais je le suivais , et je lentendais parfaitement. Vous m'avez parlé beaucoup plus éloquemment que lui, mais je ne vous ai pas compris , et peut-être ne vous comprenez-vous pas vous-mêmes.

Il prit le temps de ses voyages de Chantilly , pour travailler à un traité de fortification. Quel oracle n'avait-il pas là ? Cependant quelques années après, se défiant de la simple spéculation qu'il avait sur ces matières, il y voulut joindre la pratique, et même la plus périlleuse. Įl alla au siége de Mons en r6gi, et il y montait tous les jours la tranchée. Il exposait sa vie , seulement pour ne négliger aucune instruction, et l'amour de la science était devenu en lui un courage guerrier. Le siége fini, il visita toutes les places de Flandres. Il apprit le détail des évolutions militaires, les campemens, les marches d'armée ; enfin tout ce qui appartient à l'art de la guerre, ou l'intelligence a pris un rang au-dessus de la valeur même. On ne connaissait

ou

guère que lui de mathématicien à la cour, et les mathématiques n'y étaient guère connues que par lui; et comme en ce pays-là la vogue est plus universelle que partout ailleurs, et qu'heureusement pour ce siècle il n'y a plus d'éducation bien entendue sans mathématiques, il a eu l'honneur de les montrer à tous les jeunes princes et aux enfans de France. Ce serait une affectation inutile que d'enfler cet éloge du dénombrement de tous ces grands noms. Il serait inutile aussi de rapporter en détail la plupart de ses différens travaux ; des méthodes abrégées pour les grands calculs , des tables pour la dépense des jets-d'eau; les cartes des côtes de France, qu'il réduisit par ordre de M. de Seignelay à la même échelle , et orienta de même façon, et qui composent le premier volume du Neptune Français ; le rapport des poids et des mesures de différens pays; une manière de jauger avec beaucoup de facilité et de précision toutes sortes de tonneaux ; un calendrier universel et perpétuel , qui découvrit la fausseté d'un titre qu'on donnait pour ancien, et fit condamner les faussaires , etc. On ne pourrait faire sentir que par une trop grande discussion la difficulté et le prix de ces sortes d'ouvrages , que n’estiment peut-être pas assez ceux qui ne se plaisent que sur la cime la plus élevée de la théorie. Sauveur ne faisait guère de cas que des mathématiques utiles , effet de sa solidité naturelle d'esprit, et peut-être aussi de l'habitude d'enseigner; car on ne mène pas des écoliers si loin , surtout ceux qu'il avait. Il demandait presque pardon de s'être amusé aus

carrés magiques , qu'il avait poussés au dernier degré de spécu- lation. Il faut même convenir qu'il n'était pas trop prévenu en

faveur des nouveaux géomètres de l'infini , qu'il appelait infinitaires, comme font ceux qui ne veulent pas trop les exalter. Ce n'est pas qu'il n'entendît bien leurs méthodes, et ne s'en servit même en cas de besoin : mais enfin il y a des goûts jusques dans la géométrie ; et les hommes forcés à être d'accord sur le fond, : trouvent encore le secret de se partager ou sur le choix des vérités différentes , ou sur les moyens de parvenir aux mêmes vérités. Il en revient à la vérité en général l'avantage d'être recherchée, quelle qu'elle soit , et envisagée de tous les sens.

En 1686 , Sauveur eut une chaire de mathématiques au college royal. La harangue n'y mit point d'obstacle ; car, comme il avait alors 'un grand nom, il osa la lire. Il n'avait écrit aucun des traités qu'il dicta. Ces matières , qui se lient par la raison , et n'ont point besoin de mémoire, étaient si présentes à son esprit, et si bien arrangées dans sa tête , qu'il n'avait qu'à les laisser sortir. Des copistes allaient écrire sous lui pour

vendre ses tés; lui-même en achetait un exemplaire à la fin de chaque

trai

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sons ,

année. Quelquefois quand il trouvait des auditeurs attentifs et intelligens , il se laissait emporter au plaisir de les instruire ; et leur aurait donné toute la journée sans s'en apercevoir, si un domestique accoutumé à corriger ses distractions ne l'eût averti* qu'il avait affaire ailleurs.

Il entra dans l'académie en 1699, déjà rempli d'un grand dessein qu'il méditait, d'une science presque toute nouvelle qu'il voulait mettre au jour, de son acoustique , qui doit être pour ainsi dire , en regard avec l'optique. C'est un bonheur présentement assez rare que

de découvrir des pays inconnus, mais c'est un grand travail que de les défricher. Il n'avait ni voix ni oreille , et ne songeait plus qu'à la musique. Il était réduit à emprunter la voix ou l'oreille d'autrui , et il en rendait en échange des démonstrations inconnues aux musiciens. Il consulta souvent et inutilement sur toutes les parties de son système, M. le duc d'Orléans, qui avait appris les mathématiques de lui , et qui sait parfaitement la musique , parce que c'est un des beaux arts. Le disciple s'acquitta , du moins en partie , avec son maître. Une nouvelle langue de musique plus commode et plus étendue, un nouveau système des un monocorde singulier, un échomètre, le son fixe , les neuds des ondulations ont été les fruits des recherches de Sauveur. Il les avait poussées jusqu'à la musique des anciens Grecs et Romains, des Arabes , des Turcs et des Persans , tant il était jaloux que rien ne lui échappât de cette science de sons , dont il s'était fait un empire particulier. Nous avons trop parlé de ses découvertes dans nos histoires, pour en rien répéter ici. Jamais la mort d'un savant ne fait tant de tort aux sciences que quand elle interrompt des entreprises de longue suite. Un grand nombre de vues , et un certain fil d'idées précieux, et quelquefois unique, périssent avec le premier inyenteur.

M. de Vauban, qui était chargé du soin d'examiner les ingénieurs sur un art qu'on n'avait appris que de lui , ayant été fait maréchal de France en 17031, proposa au roi M. Sauveur pour cet examen , qui ne convenait plus à sa dignité. On sait de quel poids était son témoignage , non-seulement par ses lumières , mais par son zèle pour le bien du service. Sauyeur fut agréé par le roi , et honoré d'une pension. Il retranchait de sa fonction d'examinateur tout le formidable inutile , ou même nuisible que

d'autres у auraient

pu mettre , et n'y conservait qu'une attention douce , mais fine et pénétrante. Quelquefois les ingénieurs sortaient d'une simple conversation, examinés sans avoir cru l’être.

Quoique Sauveur eût toujours joui d'une bonne santé, et parût être d'un temperament robuste , il fut emporté en deux jours

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par une fluxion de poitrine ; il mourut le 6 juillet 1716, en sa soixante-quatrième année.

Il a été marié deux fois. A la première il prit une précaution assez nouvelle ; il ne voulut point voir celle qu'il devait épouser jusqu'à ce qu'il eût été chez un notaire faire rédiger par un écrit les conditions qu'il demandait; il craignit de n'en être pas assez le maître après avoir vu. La seconde fois il était plus aguerri. Il a eu du premier lit deux fils ingénieurs ordinaires du roi, et officiers dans les troupes ; et du second un fils et une fille. Le fils a été muet jusqu'à sept ans , précisément comme son père , et ne fait que commencer à parler. Sauveur n'avait point de présomption. Je lui ai ouï dire que ce qu'un homme peut en mathématique, un autre le pouvait aussi. La proposition n'est peut-être pas vraie, mais elle est modeste dans la bouche d'un grand mathématicien , car un médiocre aurait voulu tout égaler. Il avait beaucoup de peine à se contenter sur ses ouvrages, et il fallait qu'il les éloignât de ses yeux, et se les arrachât luimême pour cesser d'y retoucher. Il était officieux, doux , et sans humeur, même dans l'intérieur de son domestique. Quoiqu'il eût été fort répandu dans le monde , sa simplicité et son ingénuité naturelles n'en avaient point été altérées, et le caractère mathématique avait toujours prévalu.

onclé

ELOGE

DE PARENT. Antoine Parent naquit à Paris le 16 septembre 1666. Ses aïeux étaient de Chartres; son père était né à Paris, fils d'un ayocat au conseil.

Il n'avait pas encore trois ans , quand Antoine Mallet, de sa mère, curé du Bourg de Levés auprès de Chartres, le fits emporter pour l'élever chez lui. Ce curé gouverna sa paroisse pendant cinquante-quatre ans avec la réputation d'un saint prêtre , d'un bon théologien, et même d'un assez habile naturasiste. Il fut le seul précepteur de son petit-neveu , ou plutôt son père. Comme il ne lui put enseigner que les premières règles de I'arithmétique, et que l'enfant ne s'en contentait

pás, lui donner quelques livres qui allassent plus loin ; mais ce n'étaient que des règles sans démonstrations, et l'enfant ne s'en contentait pas encore. Il tâcha de trouver des preuves par

luimême, vint à bout de quelques-unes, ne put réussir à d'autres ; et enfin à l'âge de treize ans il avait rempli d'une espèce de commentaire toutes les marges d'un livre d'arithmétique, marque

il fallut

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DE PARENT.

223 déjà certaine d'un génie mathématique qui se développait, et dont les forces naissantes demandaient à s'exercer.

Ce que son oncle eut le plus de soin de lui apprendre, ce fut la religion et la piété, et ses leçons fructifierent peut-être audelà de son espérance. Parent a été toute sa vie dans une pratique du christianisme non-seulement exacte , mais austère.

A quatorze ans il fut mis en pension chez un ami de son oncle, qui régentait la rhétorique à Chartres. Il se trouva dans sa chambre un dodécaëdre, sur chaque face duquel on avait tracé un cadran, excepté sur l'inférieure. Le hasard semblait le poursuivre pour le jeter du côté des mathématiques. Aussitôt le voilà frappé des cadrans : il veut apprendre à en tracer; il trouve un livre qui n'en donnait que la pratique sans théorie ; et ce ne fut que quelque temps après, lorsque son régent de rhétorique vint à expliquer la sphère, qu'il commença à entrevoir comment la projection des cercles de la sphère formait les cadrans, et qu'il parvint à se faire une gnomonique , apparemment assez informe , mais toute à lui. Il se fit une géométric aussi imparfaite et aussi estimable.

Ses parens l'envoyerent enfin à Paris pour étudier en droit. Il l’étudia par obéissance, et les mathématiques par inclination. Son droit fini , dout il ne prétendait faire nul usage, il s'enferma dans une chambre du collége de Dormans, pour se dévouer à son étude chérie. Là, avec de bons livres, et moins de deux cents francs de revenu , il vivait content. Il était à propos que dans uné pareiße fortune, la piété, et la plus rigide, vînt au secours de la philosophie. Il ne sortait de sa retraite

que pour

aller au collége royal entendre ou de la Hire, ou Sauveur, sous lesquels il profita comme un homme qui avait moins besoin de leçons , que de quelques avis qui lui épargnassent du temps. Sauveur, qui ne pouvait manquer de le bien connaître, m'a dit que c'était véritablement, un génie rare , un aigle; et cela, en mettant à son éloge quelques restrictions que nous ne déguiserons pas.

Quand il se sentit assez fort sur les mathématiques, il prit des écoliers, et comme les fortifications étaient ce qu'il enseignait le plus, parce que la guerre ne mettait que trop cette science à da mode, il vint à se faire un scrupule d'enseigner ce qu'il n'avait jamais vu que par la force de son imagination. Sauveur, à qui il confia cette délicatesse, le donna au marquis d'Alegre , qui heureusement en ce temps-là voulait avoir un mathématicien auprès de lui. Il fit avec ce marquis deux campagnes, où il s'instruisit à fond par les vues des places, et leva quantité de plans, quoiqu'il n'eût jamais appris le dessin.

Après cela sa vie n'a pas plus d'événemens, et n'en a peut-être

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