Page images
PDF
EPUB

lières aụxquelles il avait été obligé. Son principal remède , dès qu'il sentait quelque incommodité, était une grande quantité d'eau dont il se lavait abondamment le dedans du corps, persuadé que quand l'hydraulique était chez nous en bon état, tout allait bien. Mais enfin il tomba fort malade en 1715, âgé de soixante-dix-sept ans; et l'on jugea d'abord qu'il y avait peu à espérer. C'était une défaillance universelle , sans fièvre , sans fluxion , sans obstruction, mais avec de vives douleurs.

Cette maladie lui épargna le chagrin d'entrer dans une contestation qui venait encore le chercher, et troubler son repos, Un nouvel ennemi s'était déclaré , le père du Tertre, jésuite , qui publia cette année une ample réfutation de tout son système. Le P. Malebranche avait passé malgré lui une bonne partie de sa vie les armes à la main, toujours sur la défensive ; et il n'y eut que la mort qui le put soustraire à cette fatalité. Il avait eu même à souffrir d'autres contradictions moins éclatantes et plus fâcheuses. On ferait une longue histoire des vérịtés qui ont été mal reçues chez les hommes , et des mauvais traitemens essuyés par les introducteurs de ces malheureuses étrangères.

Le P. Malebranche fut malade quatre mois, s'affaiblissant de jour en jour, et se desséchant jusqu'à n'être plus qu'un vrai squelette. Son mal s’accommoda à sa philosophie: le corps qu'il avait tant méprisé, se réduisit presque à rien; et l'esprit, accoutumé à la supériorité, demeura sain et entier. Il n'en faisait usage que pour s'exciter à des sentimens de religion, et quelquefois, , par délassement, pour philosopher sur le dépérissement de la machine. Il fut toujours spectateur tranquille de sa longue mort, dont le dernier moment, qui arriva le 13 octobre, fut tel que l'on crat qu'il reposait.

Depuis que la lecture de Descartes l'avait mis sur les bonnes voies, il n'avait étudié que pour s'éclairer l'esprit, et non pour se charger la mémoire; car l'esprit a besoin de lumières, et n'en a jamais trop : mais la mémoire est le plus souvent accablée de fardeaux inutiles; aussi ne cherche-t-elle qu'à les secouer. Il avait donc assez peu lu , et cependant beaucoup appris. Il retranchait de ses lectures celles qui ne sont que de

pure

érudition; un insecte le touchait plus que toute l'histoire grecque ou romaine : et en effet un grand génie voit d'un coup-d'oeil beaucoup d'histoires dans une seule réflexion d'une certaine espece. Il méprisait aussi cette espèce de philosophie, qui ne consiste qu'à apprendre les sentimens de différens philosophes. On peut savoir l'histoire des pensées des hommes sans penser. Après cela , on ne sera pas surpris qu'il n'eût jamais pu lire dix vers de suite sans dégoût. ļl méditait assidûment, et même avec

certaines précautions, comme de fermer ses fenêtres. Il avait si bien acquis la pénible habitude de l'attention, que quand on lui proposait quelque chose de difficile, on voyait dans l'instant son esprit se pointer vers l'objet , et le pénétrer. Ses délassemens étaient des divertissemens d'enfant; et c'était par une raison très-digne d'un philosophe, qu'il y recherchait cette puérilité honteuse en apparence; il ne voulait point qu'ils laissaşsent aucune trace dans son amer: dès qu'ils étaient passés, il ne lui restait rien, que de ne s'être pas toujours appliqué. Il était extrêmement ménager de toutes les forces de son esprit, et soigneux de les conserver à la philosophie. Cette simplicité que les grands hommes osent presque seuls se permettre, et dont le contraste relève tout ce qu'ils ont de rare , était parfaite en lui. Une piété fort éclairée , fort attentive et fort sévère , perfectionnait des moeurs que la nature seule mettait déjà , s'il était possible, en état de n'en avoir pas beaucoup de besoin. Sa conversation roulait sur les mêmes matières que ses livres : seulement, pour ne pas trop effaroucher la plupart des gens, il tàchait de la rendre un peu moins chrétienne; mais il ne relâchait rien du philosophique. On la recherchait beaucoup , quoique si sage et si instructive. Il y affectait autant de se dépouiller d'une supériorité qui lui appartenait, que les autres affectent d'en prendre une qui ne leur appartient pas. Il voulait être utile à la vérité; et il savait que ce n'est guère qu'avec un air humble et soumis qu'elle peut se glisser chez les hommes. Il ne venait presque point d'étrangers savans à Paris, qui ne lui rendissent leurs hommages. On dit que des princes allemands y sont venus expres pour lui; et je sais que dans la guerre du roi Guillaume, un officier Anglais prisonnier se consolait de venir ici , parce qu'aussi-bien il avait toujours eu envie de voir Louis XIV et Malebranche. Il a eu l'honneur de recevoir une visite de Jacques II, roi d'Angleterre. Mais ces curiosités passagères ne sont pas si glorieuses pour lui

que

l'assiduité constante de ceux qui voulaient véritablement le voir , et non pas seulement l'avoir vu. Mylord Quadrington, qui est mort vice-roi de la Jamaïque, pendant plus de deux ans de séjour qu'il fit à Paris , venait passer avec lui deux ou trois heures presque tous les matins. Je ne sais par quel hasard la nation Anglaise nous fournit tant de suffrages : on y pourrait joindre encore une traduction Anglaise de la recherche de la vérité, faite par Taylor, parent du fameux Taylor. Mais enfin ce hasard , si c'en est un , est heu

;

c'est une estime précieuse que celle d'une nation si éclairće, et si peu disposée à estimer légèrement. Les compatriotes du P. Malebranche sentaient aussi ce qu'il yalait, et un

reux

assez grand nombre de gens de mérite se rassemblaient autour de lui. Ils étaient la plupart ses disciples et ses amis en même temps; et l'on ne pouvait guère être l'un sans l'autre. Il eût été difficile d'être en liaison particulière avec un homme toujours plein d'un système qu'on eût rejeté ; et si l'on recevait le système, il n'était pas possible qu'on ne goûtât infiniment le caractère de l'auteur, qui n'était , pour ainsi dire, que le système vivant. Aussi jamais philosophe , sans en excepter Pythagore, n'a-t-il eu des sectateurs plus persuadés; et l'on peut soupçonner que pour produire cette forte persuasion , les qualités personnelles du P. Malebranche aidaient à ses raisonnemens.

ELOGE

DE SAU V EUR. Joseph

Osepa Sauveur naquit à la Flèche le 24 mars 1653 de Louis Sauveur , notaire , et de Renée des Hayes, qui étaient alliés aux meilleures familles du pays. Il fut absolument muet jusqu'à l'âge de sept ans , par le défaut des organes de la voix, qui ne commencèrent à se débarrasser qu'en ce temps-là, mais lentement et par degrés, et n'ont jamais été bien libres. Cette impossibilité de parler lui épargna tous les petits discours inutiles de l'enfance; mais peut-être l'obligea-t-elle à penser davantage. Il était déjà machiniste; il construisait de petits moulins ; il faisait des syphons avec des chalumeaux de paille , des jets d'eau; et il était l'ingénieur des autres enfans, comme Cyrus devint le roi de ceux avec qui il vivait.

On le mit au collége des Jésuites. Il n'était guère propre y briller; il ne parlait qu'avec beaucoup de peine, et en avait encore plus à apprendre par coeur. Sa mémoire se refusait à tout ce qui n'est que pure mémoire, et ne saisissait rien qu'avec le secours du jugement. Il fut extrêmement négligé d'un premier régent qu'il eut, et n'ayança guère sous lui. Il fit beaucoup mieux sous un second, qui démêla ce qu'il valait. On ne peut guère blâmer le premier, et il faut beaucoup louer le second.

Les oraisons de Cicéron , les poésies de Virgile , que sa rhétorique fit passer en revue devant lui, ne le touchèrent point. Par hasard l'arithmétique de Pelletier du Mans se présenta , il en fut charmé et l'apprit seul.

Sa passion naissante pour les sciences lui en donna une violente pour

venir à Paris; car il ne sentait que trop tout ce qui lui manquait à la Flèche. Il ayait un oncle chanoine et grand

[ocr errors]

de

[ocr errors]

choses que

chantre de Tournus; il prit le dessein d'aller le trouver pour en obtenir une pension qui le mît en état de subsister à Paris. Il fit le voyage en 1670 avec Coubard , son ami , présentement hydrographe du roi à Brest; voyage très-philosophique, nonseulement par l'intention, mais par l'équipage. Ils remarquerent sur leur route tout ce qu'ils purent, et même quelquefois plus qu'il ne devait encore leur être permis de remarquer. A Lyon, Sauveur entendant la fameuse horloge qui fait tant d'autres

de sonner l'heure, devina tout l'intérieur et toute l'énigme de la machine.

Sa famille le destinait à l'église , et dans cette vue l'oncle lui accorda la pension pour étudier en philosophie et en théologie à Paris. Pendant sa philosophie, il apprit en un mois , et sans maître , les six premiers livres d’Euclide ; ce qui était fort différent de ce qu'on lui enseignait , quoique rien n'y dût appartenir davantage. Cet essai et ce succès ne firent qu'irriter son goût pour les mathématiques, et il leur donna une application que la philosophie scolastique ne pouvait obtenir de lui. La théologie des écoles lui ressemblait trop pour être mieux traitée; il l'abandonna bientôt : et pour ne sortir de son goût que le moins qu'il était possible , il se destina à la médecine , et fit un cours d'anatomie et de botanique. Il allait aussi fort assidûment aux conférences de Rohaut, qui en ce temps-là aidaient à familiariser un peu le monde avec la vraie philosophie.

Sauveur connut alors M. de Cordemoy , lecteur du Dauphin, et habile philosophe , qui parla de lui à l'évêque de Condom, depuis évêque de Meaux , précepteur du jeune prince. Ce prélat voulut voir Sauveur ; il le tourna sur plusieurs matières de physique, le sonda, et le connut bien. Il lui donna un conseil qui ne pouvait partir que d'un homme d'esprit; ce fut de renoncer à la médecine. Il jugea qu'il aurait trop de peine à y réussir avec un grand savoir, mais qu'il allait trop directement aubut, et ne prenait point de tours ; avec des raisonnemens justes, mais secs et concis, ou les paroles étaient épargnées, et où le peu qui en restait par une nécessité absolue, était dénué de grâce. En effet, un médecin a presque aussi souvent affaire à l'imagination de ses malades, qu'à leur poitrine ou à leur foie;

et il faut savoir traiter cette imagination, qui demande des spé1 cifiques particuliers.

Encore une chose détermina Sauveur à suivre le sage conseil de M. de Condom. Son oncle , qui vit qu'il ne pensait plus à l'état ecclésiastique , fit scrupule de lui continuer une pension qu'il prenait sur les revenus de son bénéfice, et comme le jeune étudiant en médecine était encore bien éloigné d'en pouyoir tirer aucun,

secours, il se tourna entièrement du côté des mathématiques, et se résolut à les enseigner.

Les géomètres, qui encore aujourd'hui ne sont pas communs, l'étaient encore beaucoup moins. C'était un titre assez singulier, et qui par lui-même attirait l'attention. Le peu qu'il y en avait dans Paris n'étaient que des géomètres de cabinet, sequestrés du monde. Sauveur au contraire s'y livrait; et cela dans le temps heureux de la nouveauté. Quelques dames même aidèrent à sa réputation; une principalement, qui logeait chez elle le célèbre La Fontaine ; et qui goûtant en même temps Sauveur, prouvait combien elle était sensible à toutes les différentes sortes d'esprit, Il devint donc bientôt le géomètre à la mode ; et il n'avait encore que 23 ans lorsqu'il eut un écolier de la plus haute naissance , mais dont la naissance est deyenue le moindre titre, le prince Eugene.

Un étranger de la première qualité voulut apprendre de lui la géométrie de Descartes ; mais le maître ne la connaissait point encore. Il demanda huit jours pour s'arranger, chercha bien vite le livre , se mit à l'étudier ; et plus encore par le plaisir qu'il y prenait, que parce qu'il n'avait pas de temps à perdre, il y passait les nuits entières ; laissait quelquefois éteindre son feu , car c'était en hiver et se trouvait le matin transi de froid sans s'en être

aperçu. Il lisait peu , parce qu'il n'en avait guère le loisir ; mais il méditait beaucoup parce qu'il en avait le talent et le goût. Il retirait son attention des conversations inutiles pour la placer mieux, et mettait à profit jusqu'au temps d'aller et de venir par

les rues. Il devinait, quand il en avait besoin , ce qu'il eût trouvé dans les livres ; et pour s'épargner la peine de les chercher et de les étudier, il se les faisait lire.

La chaire de Ramus pour les mathématiques, qui se donne au concours , étant venu à vaquer au collége royal , il se prépara à entrer dans la lice ; mais il apprit qu'il fallait commencer le combat

par une harangue. La difficulté de la faire , et plus encore celle de l'apprendre par cour,

lui firent abandonner l'entreprise.

Un géomètre entièrement renfermé dans sa géométrie , n'attendait certainement aucune fortune du jeu. Cependant la basa sette fit plus de bien à Sauveur qu'à la plupart de ceux qui y jouaient avec tant de fureur. Le marquis de Dangeau lui demanda en 1678 le calcul des avantages du banquier contre les pontes. Il le fit au grand étonnement de quantité de gens, qui voyaient nettement évalué en nombre précis ce qu'ils n'avaient entreyu qu'à peine , et avec beaucoup d'obscurité. Comme

[ocr errors]
« PreviousContinue »