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de nouvelles preuves, en tirait des conséquences nouvelles, et cela même pouvait faire voir combien ce système était arrêté et fixe, facile à prouyer, fertile en conséquences. Il savait que la vérité, sous une certaine forme, frappèra tel esprit, qu'elle n'aurait

pas

touché sous une autre. C'est ainsi à peu près que la nature est si prodigue en semences de plantes; il lui suffit que sur un grand nombre de perdues, il y en ait quelqu'une qui vienne à bien.

J'ai parlé ailleurs de la contestation qu'eut le P. Malebranche avec Regis , sur la grandeur apparente de la lune, et en général sur celle des objets ; et sans me mêler de décider la question, ce qui n'appartiendrait pas à un historien , et encore moins à moi, j'ai rapporté qu'elle fut jugée, par quatre des plus grands géomètres, en faveur du P. Malebranche , et cela dans l'éloge même de Regis, parce que ces éloges ne sont qu'historiques, c'est-àdire, vrais. Regis renouvela la dispute des idées, et attaqua de plus le père Malebranche sur ce qu'il avait avancé que le plaisir rend heureux. Ainsi, malgré sa vie plus que philosophique et trèschrétienne , il se trouva le protecteur des plaisirs. A la vérité la question devint si subtile et si métaphysique, que leurs plus grands partisans auraient mieux aimé y renoncer pour toute leur vie, que d'être obligés à les soutenir comme lui.

Nous ne parlons point de quelques adversaires moins illustres qu'il a eus, ou de quelques contestations moins intéressantes qu'il a essuyées. Il était assez naturel que non-seulement la nouveauté et la singularité de ses vues, mais aussi que sa réputation seule lui attirât des contradictions. On pouvait l'attaquer pour la gloire de l'avoir attaqué; mais il lui survint une nouvelle guerre par une voie toute différente. Le P. Dom François Lamy, bénédictin , dans son livre de la connaissance de soi-même, voulut appuyer, de l'autorité du P. Malebranche, l'idée qu'il s'était faite de l'amour désintéressé qu'on doit avoir pour Dieu. Ces deux pères étaient amis; et même le P. Lamy passait pour disciple du P. Malebranche. Celui-ci trouva mauvais d'avoir été cité

pour garant d'un sentiment qu'il prétendait n'être nullement le sien ; et il faut remarquer que cette matière était alors plus délicate que jamais, parce qu'elle avait rapport au Quiétisme dont on faisait beaucoup de bruit, et que l'amour désintéressé en paraissait une branche. "Il était par cette raison fort décrié; et les théologiens combattaient un monstre dont il est vrai

que

la réalité n'était point à craindre , mais dont le nom était fort dangereux. Le P. Malebranche, pour donner une déclaration publique de ce qu'il pensait , fit son traité de l'amour de Dieu en 1697. Là, sans attaquer personne, et sans nommer seulement

le P. Lamy, il expose selon ses principes quel doit être cet amour, et comment il est toujours intéressé : mais il faut convenir qu'il ne le met guère plus à la portée du commun des hommes, que l'amour désintéressé du P. Lamy. Après cet ouvrage, qui n'est nullement sur le ton de dispute , et qui renferme tout ce que le P. Malebranche pouvait dire d'instructif sur ce sujet , il en parut d'autres qui ne sont que de dispute avec peu d'instruction. Le P. Lamy soutint qu'il avait bien pris la pensée du P. Malebranche, mais que celui-ci en changeait. Le P. Malebranche nia fortement l'un et l'autre. Il se plaignait qu'après que Regis l'avait accusé de favoriser le sentiment d'Epicure sur les plaisirs, le P. Lamy l'accusait d'une morale si pure, qu'elle excluait tout plaisir de l'amour de Dieu. Il a fait souvent cette plainte de n'être pas entendu, et même de Arnaud. Ses idées métaphysiques sont des espèces de points indivisibles; si on ne les attrape pas tout-à-fait juste , on les manque tout-à-fait.

La mort d'Arnaud était arrivée en 1694; mais cinq ans après on vit renaître la guerre de ses cendres par deux lettres posthumes de ce docteur sur la matière déjà tant traitée des idées et des plaisirs. Le P. Malebranche y répondit, et joignit à sa réponse un petit traité contre la prévention. Ce n'est point, comme on pourrait se l'imaginer, un traité moral contre la maladie du genre humain la plus ancienne, la plus générale, et la plus incurable; ce sont uniquement différentes démonstrations géométriques par la forme , et, selon l'auteur, par leur évidence,

de ce paradoxe surprenant, que Arnaud n'a fait aucun des livres qui ont paru sous son noin contre le P. Malebranche. Il n'a besoin que d'une seule supposition , qui est que Arnaud a dit vrai lorsqu'il a protesté devant Dieu , qu'il avait toujours eu un désir sincère de bien prendre les sentimens de ceux qu'il combattait , et qu'il s'était toujours fort éloigné d'employer les artifices pour donner de fausses idées de ces auteurs et de leurs livres. Cela supposé , les preuves sont victorieuses. Des passages du P. Malebranche manifestement tronqués, des sens mal rendus avec un dessein visible, des artifices trop marqués pour être involontaires, démontrent que celui qui a fait le serment n'a pas

fait les livres. Tout au plus Arnaud n'aurait écrit que comme cause générale déterminée par des causes occasionnelles ,

défectueuses et imparfaites , c'est-à-dire par les extraits de quelque copiste.

Tandis que le P. Malebranche avait tant de contradictions à souffrir dans son pays, sa philosophie pénétrait à la Chine , et l'évêque de Rosalie l'assura qu'elle y était goûtée. Un missionnaire jésuite écrivit même à ceux de France , qu'ils n'enyoyassent à la Chine que des gens qui sussent les mathématiques, et les

ouvrages du P. Malebranche. Il est certain que cette nation, tant vantée jusqu'à présent pour l'esprit, paraît avoir beaucoup plus de goût que de talent pour les mathématiques : mais peutêtre , en récompense , la subtilité dont on la loue est-elle celle que la métaphysique demande. Quoi qu'il en soit, Rosalie pressa fort le P. Malebranche d'écrire pour les Chinois. Il le fit en 1708 par un petit dialogue intitulé: Entretien d'un philosophe chrétien et d'un philosophe chinois sur la nature de Dieu. Le Chinois tient que la matière est éternelle , infinie, incréée, et qu'un ly, espèce de forme de la matière , est l'intelligence et la sagesse souveraine, quoiqu'il ne soit pas un être intelligent et sage , distinct de la matière , et indépendant d'elle. Le chrétien n'a pas beaucoup

de peine à détruire cet étrange ly, ou plutôt à en rectifier l'idée, et à la changer en celle du vrai Dieu. Il y'a même cela d'heureux , que le ly étant , selon le Chinois, la raison universelle , il est tout disposé à devenir celle qui, selon le P. Malebranche, éclaire tous les hommes , et dans laquelle on voit tout. Quoiqu'à cause du grand éloignement des philosophes Chinois, seuls intéressés à cet ouvrage , il ne parût pas devoir attirer de querelle au P. Malebranche, il lui en attira pourtant une ; et ce fut avec les journalistes de Trévoux. Ils ne convinrent pas de l’athéisme qu'on attribuait aux lettrés de la Chine : mais le père Malebranche soutint, par quantité de livres des missionnaires jésuites , que cette accusation n'était que trop fondée.

Son dernier livre , qui a paru en 1715, à été les réflexions sur la prémotion physique, pour répondre à un livre intitulé : De l'action de Dieu sur les créatures, ou l'on prétendait établir cette prémotion. L'auteur s'appuyait quelquefois du P. Malebranche, et l'amenait à lui : mais celui-ci ne voulut ni le suivre où il avait dessein de le mener, ni convenir qu'il s'égárait quand ils n'allaient pas ensemble. En un mot, le système de l'action de Dieu , en conservant le nom de la liberté, anéantissait la chose ; et le P. Malebranche s'attacha à expliquer comment il la conservait entière. Il représente la première physique par une comparaison aussi concluante peut-être , et certainement plus touchante que tous les raisonnemens métaphysiques. Un ouvrier a fait une statue dont la tête , qui se peut mouvoir par une charnière , s'incline respectueusement devant lui , pourvu qu'il tire ún cordon. Toutes les fois qu'il le tire , il est fort content des hommages de la statủe : mais un jour qu'il ne le tire point, elle ne le salue point, et il la brise de dépit. Le P. Malebranche prouve aisément que dans ce système Dieu ne serait pas assez bon ni assez juste; il entreprend de prouver d'ailleurs que dans le sien ill’est assez et autant qu'il le doit être , quoiqu'il ne le soit pas comme Bayle

et quelques philosophes auraient désiré. Ainsi , d'un côté, il décharge l'idée de Dieu de la fausse rigueur que quelques théologiens y attachent; et de l'autre , il la justifie de la véritable rigueur que la religion nous y découyre : et il passe entre les deux écueils d'une théologie trop sévère et désespérante, d'une philosophie trop humaine et trop relâchée. Il finit son livre par prier qu'on ne le juge point sans avoir pris la peine de le lire et de l'entendre; et cette prière renouvelée dans un ouvrage, le dernier de tant d'ouvrages, marque assez combien cette faveur est difficile à obtenir du public.

Jusqu'ici nous n'avons guère représenté le P. Malebranche que comme métaphysicien ou théologien; et en ces deux qualités, il serait étranger à l'académie des sciences , qui passerait témérairement ses bornes en touchant le moins du monde à la théologie, et qui s'abstient totalement de la métaphysique, parce qu'elle paraît trop incertaine et trop contentieuse , ou du moins d'une utilité trop peu sensible. Mais il était aussi grand géomètre et grand physicien ; et son savoir en ces matières , répandu avec éclat dans ses principaux ouvrages , lui fit donner une place d'honoraire dans cette compagnie , lorsque le renouvellement s'en fit en 1699. La géométrie et la physique furent même les degrés qui les conduisirent à la métaphysique et à la théologie , et devinrent presque toujours dans la suite ou le fondement, ou l'appui , ou l'ornement de ses plus sublimes spéculations.

En 1712, parut la dernière édition de la recherche de la vérité. Il y a donné une théorie entière des lois du mouvement, sujet sur lequel il avait fort médité, et beaucoup rectifié ses premières pensées , dont il avait reconnu l'erreur: car les hommes se trompent; et les grands hommes reconnaissent qu'ils se sont trompés. Il a de plus ajouté à cette édition un grand morceau de physique tout neuf, qui est le système général de l'univers. C'est celui de Descartes réformé, et cependant fort différent. Il roule sur une idée qui a été très-familière à ce grand inventeur, , et qu'il n'a pas poussée aussi loin qu'il aurait dû. Elle seule, selon le P. Malebranche, rend raison de tout ce qu'il y a de plus général et de plus inconnu dans la physique; de la dureté des corps, de leur ressort , de leur pesanteur, de la lumière , de sa propagation instantanée, de ses réflexions et réfractions, de la génération du feu, des couleurs. Il faut bien que cette idée soit une supposition, mais à peine en est-elle une; car elle est copiée d'après une chose incontestable chez les Cartésiens, et que les autres philosophes ne peuvent contester sans tomber dans d'étranges pensées. En un mot, comme l'univers Cartésien est composé d'une infinité de tourbillons presque immenses , dont les étoiles fixes sont les

en repos

centres; qu'ils ne se détruisent point les uns les autres pour en faire un total, mais ajustent leurs mouvemens de manière å pouvoir tourner tous ensemble , et chacun du sens qui convient au tout ; que par leurs forces centrifuges ils se compriment sans cesse les uns les autres, mais se compriment également, et se conservent dans l'équilibre où ils se sont mis : de même le P. Malebranche imagine que toute la matière subtile répandue dans un tourbillon particulier , dans le nôtre, par exemple, est divisée en une infinité de tourbillons presque infiniment petits , dont la vitesse est fort grande , et par conséquent la force centrifuge presque infinie , puisqu'elle est le carré de la vitesse divisée par le diamètre du cercle. Voilà un grand fonds de force pour

tous les besoins de la physique. Quand les particules grossières sont

les unes auprès des autres, et se touchent immédiatement, elles sont comprimées en tous sens par les forces centrifuges des petits tourbillons qui les environnent, et auxquels elle ne résiste par aucune autre force; et de là vient la dureté des corps. Si on les plie de façon que les petits tourbillons contenus dans leurs interstices ne puissent plus s'y mouvoir comme auparayant, ils tendent par leurs forces centrifuges à rétablir ces corps dans leur premier état; et c'est là le ressort. La lumière est une pression causée par le corps lumineux à toute la sphère des petits tourbillons environnans; et parce que tout est plein, cette pression se communique en un instant du centre de la sphère jusqu'à sa dernière surface. De plus, comme les pressions du corps lumineux se font par reprise, à cause qu'il est repoussé à chaque instant qu'il pousse , il se fait des vibrations de pression , dont le nombre plus ou moins grand dans un temps déterminé, produit les différentes couleurs; ainsi que le nombre des vibrations de l'air grossier ébranlé par un corps sonore , produit les différens tons. Un petit tourbillon peut recevoir à la fois une infinité de pressions différentes, ce que ne pourrait pas un corps dur; et par conséquent une infinité de rayons différemment colorés peuvent passer par le même point physique sans se détruire et sans s’altérer. La réfraction vient de l'inégalité des pressions qui agissent sur un rayon, lorsqu'il vient à passer d'un milieu dans un autre. La pesanteur , phénomène si commun, et jusqu'à présent si incompréhensible , suit du même principe : mais l'explication en serait trop longue. Enfin le P. Malebranche regardait ces petits tourbillons comme la clef de toute la physique; et c'est un grand préjugé en leur faveur, que de pouvoir être mis à tant d'usages.

Le P. Malebranche, quoique d'une mauvaise constitution, avait joui d'une santé égale , non-seulement par le régime que sa piété et son état lui prescrivaient , mais par des attentions partia

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