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qui tous les autres hommes sont peluple , il y a encore un peuple qui ne peut guère aller jusques-là. Cependant ce système, quoique si intellectuel et si délié, s'est répandu avec le temps, et le nombre de ses sectateurs fait assez d'honneur à l'esprit humain. Il est vrai que ce sont quelquefois ces conditions si dures qui ont de l'attrait pour lui, et qui le gagnent.

Le livre de la recherche de la vérité est plein de Dieu. Dieu est le seul agent, et cela dans le sens le plus étroit ; toute vertu d'agir, toute action lui appartient immédiatement : les causes secondes ne sont point des causes; ce ne sont que des occasions qui déterminent l'action de Dieu , des causes occasionnelles. D'ailleurs quelques points de la religion chrétienne, comme le péché originel , sont prouvés ou expliqués dans ce livre. Cependant le P. Malebranche n'avait pas encore exposé son système entier par rapport à la religion, ou plutôt la manière dont il accordait la religion avec son système de philosophie. Il le fit à la sollicitation du duc de Chevreuse, dans ses conversations chrétiennes en 1677. Là, il introduit trois

personnages

Théodore, qui est lui-même; Aristatque , homme du monde, qui a peu d'habitude avec les idées précises ; qui a beaucoup lu , n'en sait que moins penser; et Eraste, jeune homme qui n'est gåté ni par le monde, ni par la science, et qui saisit, par une attention exacte et docile , ce qui échappe à l'imagination tumultueuse d'Aristarque. Le dialogue en est bien entendu, les caractères finement observés; et Aristarque y est, comme il devait être, philosophiquement comique. Théodore sait encore mieux que le Socrate de Platon, faire accoucher ses auditeurs des vérités cachées qui étaient en eux; il leur prouve, ou leur fait découvrir par eux-mêmes l'existence de Dieu, la corruption de la nature humaine par le péché originel, la nécessité d'un réparateur ou médiateur, et celle de la grâce. Le fruit de ces entretiens est la conversion d'Aristarque au système chrétien du père Malebranche , et l'entrée d'Eraste dans un monastère.

Dans une édition suivante de ces conversations chrétiennes , le P. Malebranche ajouta des méditations, où d'une considération philosophique il tire toujours une élévation à Dieu. Peut-être voulut-il par là répondre à quelques bonnes âmes , qui lui reprochaient que sa philosophie abstraite, et par conséquent sèche, ne pouvait produire des mouvemens de piété assez affectueux et assez tendres. Il y a cependant assez d'apparence qu'à cet égard les idées métaphysiques seront toujours pour la plupart du monde comme la flamme de l'esprit de vin, qui est trop

subtile pour brûler du bois.

Le dessein qu'il a eu de lier la religion à la philosophie, a

toujours été celui des plus grands hommes du christianisme. Ce n'est pas qu'on ne puisse assez raisonnablement les tenir toutes deux séparées, et pour prévenir tous les troubles, régler les limites des deux empires : mais il vaut encore mieux réconcilier les puissances , et les amener à une paix sincère. Quand on y a travaillé, on a toujours traité avec la philosophie dominante, les anciens pères avec celle de Platon, S. Thomas avec celle d'Aristote; et à leur exemple, le P. Malebranche a traité avec celle de Descartes , d'autant plus nécessairement, qu'à l'égard de ses principes essentiels , il n'a pas cru qu'elle dût être comme les autres , dominante pour un temps. Il n'a pas

seulement accordé cette philosophie avec la religion ; il a fait voir qu'elle produit plusieurs vérités importantes de la religion, peut-être un seul point lui a-t-il donné presque tout. On sait que la preuve de la spiritualité de l'âme, apportée par Descartes, le conduit nécessairement à croire que les pensées de l'âme ne peuvent être causes physiques des mouvemens du corps , ni les mouvemens du corps causes physiques des pensées de l'âme; que seu. lement ils sont réciproquement causes occasionnelles, et que Dieu seul est la cause réelle et physique déterminée à agir par ces causes occasionnelles. Puisqu’un esprit supérieur à un corps, et plus noble, ne le peut mouvoir , un corps ne peut non plus en mouvoir un autre; leur choc n'est que la cause occasionnelle de la communication des mouvemens , que Dieu distribue entre eux selon certaines lois établies

par

lui-même , et certainement inconnues corps. Dieu est donc le seul qui agisse, soit sur les corps,

'soit sur les esprits; et de là il suit que lui seul, et absolument parlant, il peut nous rendre heureux ou malheureux, principe très-fécond de toute la morale chrétienne. Puisque Dieu agit sur les corps par des lois générales, il agit de même sur les esprits. Des lois générales règnent donc partout, c'est-à-dire, des volontés générales de Dieu, et c'est par elles qu'il entre, tant dans l'ordre de la nature, que dans celui de la grâce, des défauts que Dieu n'aurait pu empêcher que par des volontés particuliares peu dignes de lui. Cela répond aux plus grandes objections qui se fassent contre la Providence. C'est là tout le système , dans un raccourci qui ne lui est pas avantageux. Plus on le verra développé, plus la chaîne des idées sera longue , et en même temps étroite. Jamais philosophe n’a si bien su l'art d'en former une.

Elle l'avait conduit à des vues particulières sur la grâce, non à l'égard du dogme, mais de la manière de l'expliquer. Il ne s'accordait nullement avec le fameux P. Quesnel , qui était encore de l'Oratoire, et qui avait embrassé les sentimens d’Arnaud. Le P. Quesnel, pour savoir mieux à quoi s'en tenir , sou

aux

haita que son maître eût connaissance des pensées du P. Malebranche, et lia une partie entre eux chez un ami commun. Le fond du système dont il s'agissait, est que l'âme humaine de Jésus-Christ est la cause occasionnelle de la distribution de la grâce , par le choix qu'elle fait de certaines personnes pour demander à Dieu qu'il la leur envoie; et que, comme cette âme , toute parfaite qu'elle est, est finie, il ne se peut que l'ordre de la grâce n'ait ses défectuosités, aussi-bien que celui de la nature. Il n'y avait guère d'apparence qu'Arnaud dût recevoir avec docilité ces nouvelles leçons. A peine le P. Malebranche avait-il commencé à parler, qu'on disputa , et par conséquent on ne s'entendit guère;, on ne convint de rien , et on se sépara avec assez de mécontentement réciproque. Le seul fruit de sa conférence fut

que le P. Malebranche promit de mettre ses sentimens par écrit , et M. Arnaud d'y répondre; ou , ce qui revient à peu près au même , il promit la guerre au P. Malebranche.

Malgré la grande réputation d'Arnaud , son extrême vivacité sur la matière de la grâce, qui était presque son domaine, le P. Malebranche osa tenir sa parole, et composer son traité de la nature et de ki gráce. Il en fit faire une copie pour Arnaud ; mais ce docteur se retira de France en ce temps - là. On la lui envoya en Hollande , et le P. Malebranche fut plus d'un an sans en entendre parler. Ses amis le pressèrent de publier son ouvrage, et il consentit qu'on l'envoyât à Elzevir, qui l'imprima en 1680. Arnaud , qui était sur les lieux, en vit quelques feuillets , et par zele, ou pour son opinion, ou pour le P. Malebranche, il voulut arrêter cette impression : mais il n'en put venir à bout, et il ne songea plus qu'à répondre.

Dans cet intervalle, le P. Malebranche fit ses méditations chrétiennes et métaphysiques, qui parurent en 1683. C'est un dialogue entre le verbe et lui: Il était persuadé que le verbe est la raison universelle ; que tout ce que voient les esprits créés ; ils le voient dans cette substance incréée , même les idées des corps; que le verbe est donc la seule lumière qui nous éclaire , et le seul maître qui nous instruit; et sur ce fondement, il l'introduit parlant à lui comme à son disciple , et lui découvrant les plus sublimes vérités de la métaphysique et de la religion. Il n'a pas manqué d'avertir dans sa préface , qu'il ne donne pas cependant pour vrais discours du verbe tous ceux qu'il lui fait tenir; qu'à la vérité ce sont les réponses qu'il croit avoir reçues lorsqu'il l'a interrogé, mais qu'il peut ou l'avoir mal interrogé, ou avoir mal entendu ses réponses; et qu'enfin tout ce qu'il veut dire,

c'est qu'il ne faut s'adresser qu'à ce maître commun et unique. Du

on peut s'assurer que le dialogue a une noblesse digne ,

reste,

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autant qu'il est possible, d'un tel interlocuteur. L'art de l'auteur, ou plutôt la disposition naturelle ou il se trouvait, a su y répandre un certain sombre auguste et majestueux, propre à tenir les sens et l'imagination dans le silence, et la raison dans l'attention et dans le respect; si la poésie pouvait prêter des ornemens à la philosophie, elle ne lui en pourrait pas prêter de plus philosophiques.

ij En cette année 83, Arnaud ft le premier acte d'hostilité. Il n'attaquait pas le traité de la nature et de la grâce, mais l'opinion que l'on voit toutes choses en Dieu, exposées dans la recherche de la vérité, qu'il avait lui-même vantée autrefois. Il intitula son ouvrage : Des vraies et des fausses idées. Il prenait ce chemin, qui n'était pas le plus court, pour apprendre', disait-il, au P. Malebranche à se défier de ses plus chères spéculations métaphysiques , et le préparer par-là à se laisser plus facilement désabuser sur la grâce. Le P. Malebranche de son côté se plaignit de ce qu'une matière dont il n'était nullement question, avait été malignement choisie, parce qu'elle était la plus métaphysique , et par conséquent la plus susceptible de ridicule aux yeux de la plupart du monde. Il y eut plusieurs écrits de part et d'autre. Comme ils étaient en forme de lettres à un ami commun, d'a-, bord les deux adversaires, en lui parlant l'un et l'autre, disaient souvent : notre ami. Mais cette expression vient à disparaître dans la suite ; il lui succède des reproches assaisonnés de tout ce que la charité chrétienne y pouvait mettre de restrictions et de tours qui ue nuisent guère au fond. Enfin Arnaud en vint à des accusations certainement insoutenables, que son adversaire met une étendue matérielle en Dieu , et veut artificieusement insinuer des dogmes qui corrompent la pureté de la religion. Sur ces endroits le P. Malebranche s'adresse à Dieu , et le prie de retenir sa plume et les mouvemens de son coeur. On sent que le génie de Arnaud était tout-à-fait guerrier, et celui du P. Malebranche fort pacifique. Il dit même en quelque endroit, qu'il était bien las de donner au monde un spectacle aussi dangereux que ceux contre lesquels on déclame le plus. D'ailleurs Arnaud ayait un parti nombreux, qui chantait victoire pour son chef des qu'il paraissait dans la lice. Le P. Malebranche au contraire était, à ce qu'il prétendait , sans considération, et même une personne méprisable: mais cela même bien pris, était un avantage qu'il ne manque pas aussi quelquefois de faire valoir. Quant au fond de la question, on peut periser avec quelle subtilité et quelle force elle fut traitée. A peine l'Europe eut-elle fourni encore deux pareils athlètes. Mais où prendre des juges ? Il n'y avait qu'un petit nombre de personnes qui pussent être seulement

spectateurs du combat; et parmi ce petit nombre, presque tous "étaient de l'un ou de l'autre parti. Un seul transfuge eût été compté pour une victoire entière; mais il n'y eut point de transfuge.

Pendant la chaleur de cette contestation , parut en 84 le traité de morale, qui n'y avait nul rapport, et qui avait été composé auparavant. Le P. Malebranche y tire tous nos devoirs des principes qui lui sont particuliers. On est surpris et peut-être fâché de se voir conduit par la seule philosophie aux plus rigoureuses obligations du christianisme ; on eroit communément pouvoir être philosophe à meilleur marché.

Toute la contestation sur les idées n'avait été qu'un prélude; Arnaud n'avait encore attaqué que les dehors : enfin il vint au corps de la place , et publia, en 1685, ses réflexions philosophiques et théologiques sur le traité de la nature et de la grâce. Il y prétendait renverser absolument la nouvelle philosophie ou théologie du P. Malebranche que celui-ci soutenait n'être ni nouvelle ni sienne, parce qu'il n'aurait pas eu, disait-il, l'esprit de l'inventer , louange très-forte qu'il lui donnait. Il croyait en effet que sa philosophic appartenait à Descartes, et sa théologie à saint Augustin : mais s'ils avaient posé les fondemens de l'édifice, c'était lui qui l'avait élevé et porté si haut, qu'eux-mêmes peutêtre en eussent été surpris. Il répondit á Arnaud toujours de la même manière , et avec le même succès. Arnaud fut vainqueur dans son parti , et le P. Malebranche dans le sien. Son système put souffrir des difficultés; mais tout système purement philosophique est destiné à en souffrir, à plus forte raison un système philosophique et théologique tout ensemble. Celui-ci ressemble à l'univers , tel qu'il est conçu par le P. Malebranche même ; ses défectuosités sont réparées par la grandeur, la noblesse , l'ordre, l'universalité des vues.

Après avoir satisfait à Arnaud, du moins après s'être satisfait lui-même de bonne foi , il se résolut à abandonner la dispute , tant parce qu'il en était naturellement ennemi, que parce qu'il croyait que rien n'était plus propre à faire perdre le fil important des vérités, et que les lecteurs, long-temps promenés çà et là dans le vaste pays du pour et, du contre, ne savaient plus à la fin ou ils en étaient. Il ramassa toutes les matières contestées , ou plutôt tout son système, dans un nouvel ouvrage, qui n'eut aucun air de contestation. Ce furent les entretiens sur la métaphysique et sur la religion, imprimés en 1688. Ce livre n'était, comme il en convenait lui-même, que les livres précédens , et tous ensemble n'étaient que la recherche de la vérité. Mais il présentait les mêmes choses dans de nouveaux jours, les appuyait

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