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contrefaites, honorables et pernicieuses pour l'auteur. C'était une science toute nouvelle qui paraissait au jour, et qui remuait la curiosité de tous les esprits.

Ce livre a été traduit en latin, en allemand, en anglais, en espagnol. Nous avons dit dans l'éloge de Tschirnhaus, que ce fut lui qui, par sa passion pour les sciences, le fit traduire en allemand à ses dépens. Le traducteur anglais, qui avait été écolier de Lemery à Paris, regrette dans sa préface de ne pas l'être encore,

et traite la chymie de science qu'on devait presque entière à son maître. L'Espagnol, fondateur et président de la société royale de médecine établie à Seville, dit qu'en matière de chymie l'autorité du grand Lemery est plutôt unique que recommandable.

Quoiqu'il eût divulgué par son livre les secrets de la chymie, il s'en était réservé quelques-uns; par exemple, un émétique fort doux et plus sûr que l'ordinaire, et un opiat mésentérique avec lequel on dit qu'il a fait des cures surprenantes , et que pas un de ceux qui travaillaient sous lui' n'a pu découvrir. H s'était même contenté de rendre plusieurs opérations plus faciles, sans révéler le dernier degré de facilité qu'il y connaissait ; et il ne doutait pas que de tant de richesses qu'il répandait libéralement dans le public, il ne lui fût permis d'en garder quelque petite partie pour son usage particulier.

En 1681, sa vie commença à être fort troublée à cause de sa religion. Il reçut ordre de se défaire de sa charge dans un temps marqué ; et l'électeur de Brandebourg saisissant cette occasion, lui fit proposer par Spanheim, son envoyé en France, de venir à Berlin, où il créerait pour lui une charge de chymiste. L'amour de la patrie , l'embarras de transporter sa famille dans un pays éloigné, l'espérance , quoique très-incertaine , de quelque distinction, tout cela le retint; et même après son temps expiré, il fit encore quelques cours de chymie à un grand nombre d'écoliers qui se pressaient d'en profiter : mais enfin à la tolérance dont on l'avait favorisé, succédèrent les rigueurs, et il passa en Angleterre en 1683. Il eat l'honneur d'y saluer le roi Charles II , et de lui présenter la cinquième édition de son livre. Ce prince , quoique souverain d'une nation savante, et accoutumé aux savans, lui marqua une estimo particulière, et lui donna des espérances : mais il sentit que les effets suivraient de loin, s'ils suivaient. Les troubles qui paraissaient alors devoir s'élever en Angleterre, le menaçaient d'une vie aussi agitée qu'en France; sa famille, qui y était restée , l'inquiétait; et il se résolut à y repasser , sans avoir pourtant pris encore de parti bien déterminé.

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Il crut être plus tranquille à l'abri de la qualité de docteur en médecine. Sur la fin de 1683, il prit le bonnet dans l'université de Caen , qui le récompensa par de grands honneurs de la préférence qu'il lui donnait. Quand il fut de retour à Paris, il y trouva en peu de temps beaucoup de pratique, mais non pas la tranquillité dont il avait besoin. Les affaires de sa religion

empiraient de jour en jour. Enfin, l'édit de Nantes ayant été révoqué en 1685, l'exercice de la médecine fut interdit aux prétendus réformés. Il demeura sans fonction et sans ressource; sa maison entièrement démeublée par une triste précaution; ses effets dispersés presque au hasard , et cachés où il avait pu ;osa fortune , qui n'était que médiocre et naissante , plutôt renversée que dérangée; l'esprit incessamment occupé et des chagrins du présent, et des craintes de l'avenir, qui à peine pouvait être aussi terrible qu'on se le figurait.

Cependant Lemery fit encore deux cours de chymie, mais sous de puissantes protections : l'un pour les deux plus jeunes frères du marquis de Seignelay, secrétaire d'état; l'autre pour mylord Salisbury, qui n'avait pas cru pouvoir trouver en Angleterre la même instruction.

Au milieu des traverses et des malheurs qu'essuyait Lemery il vint enfin à craindre un plus grand mal, celui de souffrir pour une mauvaise cause, et en pure perte. Il s'appliqua davantage aux preuves de la religion catholique; et bientôt après, il se réunit à l'église avec toute sa famille au commencement de 1686.

Il reprit de plein droit l'exercice de la médecine ; mais pour les cours de chymie et la vente de ses remèdes ou préparations, il eut besoin de lettres du roi, parce qu'il n'était plus apothicaire. Il les obtint avec facilité : mais quand il fut question de les enregistrer au parlement, la Reynie, lieutenant-général de police , la faculté de médecine et les maîtres et gardes apothicaires s'y opposèrent, moins apparemment par un dessein sincère de le traverser, que pour rendre de pareils établissemens rares et difficiles ; car les apothicaires les plus intéressés de tous à l'opposition , s'en désistèrent presque aussitôt, et cédèrent de bonne grâce et au mérite personnel de Lemery, et à celui qu'il s'était fait par sa conversion. Les jours tranquilles revinrent, et avec eux les écoliers, les malades, le grand débit des préparations chymiques, tout cela redoublé par l'interruption.

Les anciens médecins , à commencer par Hippocrate , étaient médecins, apothicaires et chirurgiens : mais dans la suite le médecin a été partagé en trois , non qu’un ancien vaille trois modernes, mais parce que les trois fonctions et les connaissances qui y sont nécessaires se sont trop augmentées. Cependant Lemery

les réunissait toutes trois, car il était aussi chirurgien; et dans sa jeunesse il s'était attaché à faire des opérations de chirurgie , qui lui avaient fort bien réussi , surtout la saignée. Du moins, par son grand savoir en pharmacie , et par la pratique actuelle de cet art, il était le double d'un médecin ordinaire. Il le

prouva par deux gros ouvrages qui parurent en 1697, intitulés, l'un : Pharmacopée universelle ; l'autre : Traité universel des drogues simples, pour lesquels il avait demandé un privilége de quinze, ans, que le chancelier jugea trop court, et qu'il étendit à vingt.

La pharmacopée universelle est un recueil de toutes les compositions de remèdes décrits dans tous les livres de pharmacie de toutes les nations de l'Europe ; de sorte que ces différentes nations, qui, soit par la différence des climats et des tempéramens,

soit

par d'anciennes modes, usent de différens remèdes, peuvent trouver dans ce livre, comme dans une grande apothicairerie, ceux qui leur conviendront. On y trouve même ces secrets qu'on accuse tant les médecins de ne pas vouloir connaître , et qu'on admire d'autant plus qu'ils sont distribués par des mains ignorantes. Mais ce recueil est purgé de toutes les fausses compositions rapportées par des auteurs peu intelligens dans la matière même qu'ils traitaient, et trop fidèles copistes d'auteurs précédens. Sur tous les médicamens que Lemery conserve, et dont le nombre est prodigieux, il fait des remarques qui en apprennent les vertus, qui rendent raison de la préparation, et qui le plus souvent la facilitent, ou en retranchent les ingrédiens inutiles. Par exemple, de la fameuse thériaque d’Andromachus , composée de 64 drogues, il en ôte 12; et c'est peutêtre trop peu: mais les choses fort établies ne peuvent être attaquées que par degrés.

Le traité universel des drogues simples est la base de la pharmacopée universelle. C'est un recueil alphabétique de toutes les matières minérales, végétales , animales, qui entrent dans les remèdes

reçus ; et comme il y en a peu qui n'y entrent, ce recueil est une bonne partie de l'histoire naturelle. On y trouve la description des drogues, leurs vertus, le choix qu'il en faut faire, leur histoire, du moins à l'égard des drogues étrangères, ce qu'on sait de leur histoire jusqu'à présent; car il y en a plusieurs qui, pour être fort usitées n'en sont pas mieux connues. L'opinion commune que

le véritable opium soit une larme, est fausse : on ne sait que depuis peu, que le café n'est pas une fève.

L'amas immense des remèdes ou simples ou composés contenus dans la pharmacopée, ou dans le traité des drogues, semblerait promettre l'immortalité, ou du moins une sûre guérison de chaque maladie. Mais il en est comme de la société, où l'on,

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les plus

reçoit quantité d'offres de services, et peu de services. Dans cette foule de remèdes, nous avons peu de véritables amis. Lemery, qui les connaissait tant, ne se fait qu'à un petit nombre: ll n’employait même qu'avec grande circonspection les remèdes chymiques , quoiqu'il pût assez naturellement être prévenu en leur faveur, et enhardi par cette même prévention qui est dans la plupart des esprits. Il ne donnait presque toutes les analyses qu'à la curiosité des physiciens , et croyait que par rapport à la médecine , la chymie, à force de réduire les mixtes à leurs principes, les réduisait souvent à rien ; qu'un jour viendrait qu'elle prendrait une route contraire , et de décomposante qu'elle était deviendrait composante, c'est-à-dire formerait de nouveaux remèdes , et meilleurs par le mélange de différens mixtes. Les gens

habiles dans un art, ne sont pas ceux qui le vantent le plus, ils lui sont supérieurs.

Quand l'académie se renouvela en 1699, la seule réputation de Lemery y sollicita , et y

ta, et y obtint pour lui une place d'associé chymiste , qui, à la fin de la même année, en devint une de pensionnaire par la mort de Bourdelin. Il commença alors à travailler à un grand ouvrage qu'il a lu par morceaux à l'académie, jusqu'à ce qu'enfin il l'ait imprimé en 1707. C'est le Traité de l'antimoine. Là ce minéral si utile est tourné de tous les sens par les dissolutions, les sublimations, les distillations , les calcinations ; il prend toutes les formes que l'art lui peut donner, et se lie avec tout ce qu'on a cru capable d'augmenter ou de modifier ses vertus. Il est considéré et par rapport à la médecine , et par rapport à la physique; mais malheureusement la curiosité physique a beaucoup plus d'étendue que l'usage médicinal. On pourrait apprendre par cet exemple, que l'étude d'un seul mixte est

presque
sans bornes, que

chacun en particulier pourrait avoir son chymiste.

Après l'impression de ce livre, Lemery commença à se ressentir beaucoup des infirmités de l'âge. Il eut quelques attaques d'apoplexie, auxquelles succéda une paralysie d'un côté, qui ne l'empêchait pourtant pas de sortir. Il venait toujours à l'académie, pour laquelle il avait pris cet amour qu'elle ne manque guère d’inspirer; et il y remplissait ses fonctions au-delà de ce que sa santé semblait permettre. Mais enfin il fallut qu'il renonçât aux assemblées, et se renfermât chez lui. Il se démit de sa place de

pensionnaire , qui fut donnée à l'aîné des deux fils qu'il avait dans la compagnie. Il fut frappé d'une dernière attaque d'apoplexie qui dura six à sept jours, et mourut le ng juin 1715.

Presque toute l'Europe a appris de lui la chymie, et la plupart des grands chymistes français ou étrangers lui ont rendu hom

et

son

mage de leur savoir. C'était un homme d'un travail continu; il ne connaissait

que

la chambre de ses malades , son cabinet , laboratoire, l'académie; et il a bien fait voir que qui ne perd point de temps, en a beaucoup. Il était bon ami ; il a toujours vécu avec Regis dans une liaison étroite, qui n'a souffert nulle altération : la même probité et la même simplicité de moeurs les unissaient. Nous sommes presque las de relever ce mérite dans ceux dont nous avons à parler. C'est une louange qui appartient assez généralement à cette espèce particulière et peu nombreuse de

gens que le commerce des sciences éloigne de celui des hommes.

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ELOGE

DE HOMBERG. GUILLAUME Homberg naquit le 3 janvier 1652 à Batayia , dans l'ile de Java. Jean Homberg, son père, était un gentilhomme Saxon, originaire de Quedlimbourg , qui dès sa jeunesse' avait été dépouillé de tout son bien par la guerre des Suédois en Allemagne. Quelques-uns de ses parens avaient eu soin de son éducation. Ce qu'il apprit de mathématiques le mit en état d'aller chercher fortune au service de la compagnie Hollandaise des Indes orientales, qui par un commerce guerrier s'est fait un empire à l'extrémité de l'Orient. Il eut le commandement de l'arsenal de Batavia , et se maria avec la veuve d'un officier ; nommée Barbe Van-Hedemard. De quatre enfans qui vinrent de ce mariage, Homberg fut le second. Son père, pour l'avancer dans le service, le fit caporal d'une compagnie des l'âge de quatre ans. Il eût bien voulu aussi le mettre aux études : mais les chaleurs excessives et perpétuelles du climat ne permettent pas beaucoup d'application, ni aux enfans, ni même aux hommes faits ; ce qui ne s'accorde guère avec le profond savoir qu'on donne aux anciens Brachmanes ou Gymnosophistes. Le corps profite à son ordinaire de ce que perd l'esprit. Homberg avait une soeur qui fut mariée à huit et mère à neuf.

Son père quitta les Indes et le service de la compagnie Hollandaise, et vint à Amsterdam où il séjourna plusieurs années avec toute sa famille. Homberg parut être dans son véritable air natal, dès qu'il fut dans un pays où l'on pouvait étudier. Sa vivacité naturelle d'esprit, aidée peut-être par celle qu'il tenait de sa première patrie, lui fit regagner bien vite le temps perdu. Il étudia en droit à Yene et à Leipsick; et en 1674, il fut reçu avocat à Magdebourg. Quoiqu'il se donnât sincèrement à sa profession, il sentait qu'il y avait quelqu'autre chose à connaître dans le

ans,

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