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née grégorienne , au même jour de la semaine, et presque à la même heure du jour pour un même lieu; ce qui est de la dernière précision en fait de calendrier. De plus, elle est très-heureuse, et même sacrée, en ce qu'elle a pour époque l'année de la naissance de Jésus-Christ; et comme dans cette année Cassini trouvait par son calcul une conjonction du soleil avec la lune le jour même de l'équinoxe, qui fut le 24 mars , veille de l'incarnation , selon la tradition de l'église , l'époque était en même temps astronomique par la rencontre de l'équinoxe et de la pouvelle lune, et civile par le plus grand événement qui soit jamais arrivé sur la terre. Cette période est de 11600 ans, et toutes les autres qu'on a imaginées roulent dans celle-là. Le monde n'a vu jusqu'à présent que le dernier tiers à peu près d'une de ces périodes , qui finit le jour de l'incarnation, et un peu plus que la septième partie d'une autre qui commence.

Cassini donna en 1693 de nouvelles tables des satellites de Jupiter plus exactes que celles de 1668, et portées à leur dernière perfection. Il y ajouta un discours très-instructif sur la délicate astronomie de Jupiter, dont il ne se réservait rien. Il la rendait et facile pour tout le monde , au lieu qu'elle ne l'était pas pour les astronomes mêmes; et si juste , que le plus souvent les observations s'accordaient avec le calcul jusques dans la minute. Ainsi on fit l'honneur à ces tables calculées pour le méridien de Paris, de les prendre pour un observateur perpétuel établi à Paris , qui aurait donné ses obseryations immédiates ; et en y comparant celles qui ont été faites en d'autres lieux, on a trouvé une infinité de longitudes. On sait que la connaissance de ce monde de Jupiter, éloigné de cent soixante-cinq millions de lieues, nous a produit celle de la terre , et lui a presque fait changer

de face. Siam, par exemple, s'est trouvé de cinq cents lieues plus proche de nous que l'on ne croyait auparavant. Tout au contraire des espaces célestes qu'on avait faits trop petits, on avait fait les terrestres trop grands , suite assez naturelle de notre situation et des premiers préjugés.

En 1695, Cassini fit un voyage en Italie. Peut-être en un autre temps aurait-on craint qu'il n'eût eu quelque retour de tendresse pour son pays. Mais comme après la mort de Colbert il avait résisté à des offres très-pressantes et très-avantageuses de la reine de Suède , qui voulait l’y rappeler, on se tint sûr qu'il serait fidèle à sa nouvelle patrie. Il mena avec lui le fils qui lui restait, et qui est aujourd'hui membre de cette académie; un autre avait été tué sur mer, la même année, dans un combat contre un vaisseau anglais qui fut pris à l'abordage. Cassini ne manqua pas d'aller revoir sa méridienne de S. Petrone, qui

avait besoin de lui. La voûte qui recevait le soleil s'était abaissée, et le trou qui était percé n'était plus dans la perpendiculaire où il devait être. Guglielmini avait remédié à ce désordre; mais depuis , le pavé où était tiré la méridienne était sorti du niveau exact. Enfin, Cassini arriva à propos pour réparer son premier ouvrage, et le seul qu'il laissât à l'Italie. Il voulut étendre ses soins jusques dans l'avenir, et pria Guglielmini de publier une instruction de tout ce qu'il y avait à faire pour la conservation et la réparation de ce grand instrument. Guglielmini le fit, mais en parlant de Cassini comme un disciple aurait parlé de son maître. Ce trait doit fortifier l'éloge que nous avons fait de lui dans l'histoire de 1710(p. 142 ).

Cette méridienne de Saint-Petrone était la 600,000°. partie de la circonférence de la terre ; mais on en avait entrepris une autre en France, qui devait être la 45€. partie de cette même circonférence, et qui par conséquent devait donner dans une précision jnsqu'à présent inouie et inespérée, la grandeur du demi diamètre de la terre , nécessaire et unique fondement de toutes les mesures astronomiques. C'est la fameuse méridienne de l'observatoire, commencée

par Picard en 1669, continuée en 1683 du côté du nord de Paris par la Hire, et du côté du sud par Cassini ; et enfin poussée par Cassini en 1700 jusqu'à l'extrémité du Roussillon. Nous avons assez parlé de ce grand ouvrage dans les histoires de 1700 (p. 120 et suiv.), de 1701 (p. 96 et 97), et de 1703 (p. ui et suiv.), des difficultés qu'on a eues à y surmonter , de l'usage dont il sera tant qu'il y aura une astronomie, et même des usages imprévus et surnuméraires qu'on en a tirés. Cassini a eu la gloire de le finir, seul auteur de la méridienne de Bologne, auteur de la plus grande partie de celle de France, les deux plus beaux monumens que

l'astronomie

pratique ait jamais élevés sur la terre , et les plus glorieux pour l'industrieuse curiosité des hommes.

Les histoires de 1700 (p. 124 et suiv.), de 1701 (p. 107 et suiv.), et de 1704 (p. 72 et suiv.), ont parlé de l'affaire qui se traita à Rome sur le calendrier Grégorien. Le pape ordonna que la congregation qui en était chargée consultât Cassini ; l'Italie semblait redemander à la France ce qui venait d'elle. Elle eut en cette occasion, à la place de Cassini , un homme formé de sa main , Maraldi, son neveu, qui ayant beaucoup de goût et de disposition pour les sciences et pour l'astronomie, était venu en France en 1687 auprès d'un oncle si capable de l'instruire. Il se trouvait alors à Rome, et le pape voulut qu'il eût entrée dans la congrégation du calendrier ; elle avait besoin de quelqu'un qui y portât l'esprit de Cassini.

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Outre ce que nous avons rapporté, il a enrichi l'astronomie d'un grand nombre de méthodes fines et ingénieuses , telles que l'invention des longitudes en 1661 , par les éclipses de soleil qui ne paraissaient pas y pouvoir jamais être employées ; l'explication de la libration de la lune par la combinaison de deux mouvemens , dont l'un est celui d'un mois, et l'autre se fait autour de son axe en un temps à peu près égal ; la manière de trouver la véritable position des taches du soleil sur son globe ; celle de décrire des espèces de spirales , qui représentent toutes les bizarreries apparentes du mouvement des planètes , et donnent leurs lieux dans le zodiaque jour par jour ; et plusieurs autres qui seront pour les astronomes suivans , autant de moyens d'égaler ses connaissances, sans égaler cependant sa capacité.

Il connaissait le ciel non-seulement tel qu'il est en lui-même, mais tel qu'il a été conçu par tous ceux qui s'en sont formé quelque idée. Si dans un auteur qui ne traitait nullement d’astronomie, il y avait par hasard quel

hasard quelque endroit qui eût le moindre rapport, cet endroit ne lui avait pas échappé. Tout ce qui en avait été écrit semblait lui appartenir ; il le revendiquait, quelque détourné, quelque caché qu'il pût être.

Dans les dernières années de sa vie , il perdit la vue , malheur qui lui a été commun avec le grand Galilée, et peut-être par

la même raison ; car les observations subtiles demandent un grand effort des yeux. Selon l'esprit des fables, ces deux grands hommes , qui ont fait tant de découvertes dans le ciel, ressembleraient à Tirésie, qui devint aveugle pour avoir vu quelque secret des dieux.

Cassini mgurut le 14 septembre 1712 , âgé de quatre-vingtsept ans et demi, sans maladie , sans douleur, par la seule nécessité de mourir. Il était d'une constitution très-saine et très-robuste ; et quoique les fréquentes veilles nécessaires pour l'observation soient dangereuses et fatigantes , il n'avait jamais connu nulle sorte d'infirmité. La constitution de son esprit était toute semblable ; il l'avait égal , tranquille , exempt de ces vaines inquiétudes et de ces agitations insensées, qui sont les plus douloureuses et les plus incurables de toutes les maladies. Son aveuglement même ne lui avait rien ôté de sa gaieté ordinaire. Un grand fonds de religion , et, ce qui est encore plus, la pratique de la religion , aidaient beaucoup à ce calme perpétuel

. Les cieux, qui racontent la gloire de leur créateur, n'en avaient jamais plus parlé à personne qu'à lui, et n'avaient jamais mieux persuadé. Non-seulement une certaine circonspection assez ordinaire à ceux de son pays, mais sa modestie naturelle et sincère, lui auraient fait pardonner ses talens et sa réputation par

les

esprits les plus jaloux. On sentait en lui cette candeur et cette simplicité, que l'on aime tant dans les grands hommes , et qui cependant y sont plus communes que chez les autres. Il communiquait sans peine ses découvertes et ses vues, au hasard de se les voir enlever, et désirait plus qu'elles servissent au progres de la science qu'à sa propre gloire. Il faisait part de ses connaissances , non pas pour les étaler,

mais

pour en faire part. Enfia on lui pourrait appliquer ce qu'il a remarqué lui-même dans quelqu'un de ses ouvrages, que Josephe avait dit des anciens patriarches , que Dieu leur avait accordé une longue vie , tant pour récompenser leur vertu , que pour leur donner moyen de perfectionner davantage la géométrie et l'astronomie.

É LOGE

DE BLONDIN.
PERRE
IERRE BLONDIN naquit le 18 décembre 1682 , de

parens qui vivaient de leur patrimoine dans le Vimeu , en Picardie. Après avoir fait ses humanités dans la ville d'Eu , il vint à Paris en 1700, et y demeura avec deux frères ses aînés, qui étudiaient alors pour être ce qu'ils sont présentement, l'un avocat, l'autre docteur de la maison de Sorbonne. Pour lui, outre son cours de philosophie qu'il faisait, il apprit différens traités de mathématiques au collège royal , ensuite il alla aux écoles de médecine, au théâtre de Saint-Côme, au Jardin du roi ; mais il se sentit particulièrement attiré au Jardin du roi', et il y suivit avec une extrême assiduité les démonstrations des plantes qu'y faisait Tournefort.

Bientôt le maître distingua Blondin dans la foule de ses disciples ; et s'il lui arrivait quelquefois de ne se pas rappeler sur-lechamp le nom ou la définition de quelque plante, c'était à lui qu'il avait recours. Il le chargeait même de remplir sa place lorsqu'il était indisposé : honneur qu'il n'aurait osé faire å quelqu'un á qui on aurait pu le contester légitimement.

Nous avons déjà dit dans l'éloge de Tournefort combien la botanique est une science laborieuse et pénible pour le corps même. Il y a des peuples qui ne se sont point encore avisés de faire des provisions pour leur subsistance, et qui sont obligés d'aller la chercher tous les jours dans les campagnes et dans les bois. On pourrait dire que les botanistès leur ressemblent. Ils n'ont point leurs provisions amassées dans leur cabinet, comme plusieurs autres espèces de savans; et il faut qu'ils aillent avec beaucoup de fatigues chercher au loin dans les bois et dans les

ce

campagnes les alimens de leur curiosité. Blondin n'épargna rien pour satisfaire la sienne ; il herborisa dans toute la Picardie , dans la Normandie , dans l'île de France : rien ne lui échappait de ce qui pouvait être soupçonné de cacher quelque plante , et les toits même des églises ne lui étaient pas inaccessibles.

Aussi trouya-t-il dans la Picardie seule, environ 120 plantes qui n'étaient pas au Jardin royal, et que même on n'y connaissait pas ; et il en découvrit en France plusieurs espèces que l'on croyait particulières à l'Amérique. Il faut que la botanique soit bien vaste , si après tant de recherches de tant d'habiles gens, on a pu prendre pour des productions d'un autre monde que

l'on foulait ici sous les pieds. En 1712, Blondin entra dans l'académie en qualité d'élève de Reneaume. On n'a vu de lui qu'un seul écrit, où il changeait à l'égard de quelques espèces de plantes les genres sous lesquels Tournefort les avait rangées. Il lui marquait tout le respect que son disciple lui devait, et que même tout autre botaniste lui aurait dû ; et l'on peut bien combattre ces grands auteurs sans leur manquer de respect, pourvu que l'on reconnaisse qu'euxmêmes nous ont mis en état de les combattre. On prétend que ce n'était là qu'une première tentative, que Blondin voulait aller plus loin, et qu'enfin il méditait un système des plantes différent de celui de son maître. Plus cette première tentative fut modeste, plus on a lieu de croire que le dessein n'était pas téméraire ; et enfin quand il l'eût été , ce n'était pas une témérité d'un médiocre botaniste.

Son grand savoir dans la botanique n'était pas stérile. Il composait plusieurs médicamens de plantes, dont les succès lui avaient acquis dans sa province la réputation d'habile médecin. Il avait été reçu docteur à Reims en 1708, et il allait se mettre sur les bancs à Paris , où il était déjà estimé des plus célèbres de cette faculté; mais il mourut d'une grosse fièvre avec une oppression de poitrine , le 15 avril 1713.

Il avait toute la candeur que l'opinion publique a jamais attribuée à sa nation; et la vie d'un botaniste qui connaît beaucoup plus les bois que les villes, et qui a plus de commerce avec les plantes qu'avec les hommes, ne devait pas avoir endommagé cette précieuse vertu. Un semblable caractère renferme déjà une partie de ce que demande la religion, et il eut le bonheur d'y joindre le reste.

Il a laissé des herbiers fort amples et fort exacts, de grands amas de graines, quantité de mémoires curieux , et en assez bon ordre; et on assure qu'il en coûterait peu

de travail pour

mettre sa succession en état d'être recueillie par le public.

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