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par la nécessité d'avoir recours à lui. Outre les emplois qu'il avait déjà, étrangers à l'astronomie , on le chargea de l'inspection de la forteresse de Peruggia et du pont Felix, que le Tibre menaçait de quitter. Il ordonna un ouvrage qui prévint ce désordre. Lui-même, possédé d'un amour général pour les sciences, se livrait quelquefois à des distractions volontaires. Lorsqu'il traitait de l'affaire de la Chiana avec Viviani , il avait fait sur les insectes quantité d'observations physiques , que Montalbani, à qui il les adressa , fit imprimer dans les ouvrages d’Aldrovandus. En dernier lieu, les expériences de la transfusion du sang , faites en France et en Angleterre, et qui ne regardaient que des médecins et des anatomistes , étant devenues fort fameuses, il eut la curiosité de les faire chez lui à Bologne, tant sa passion de savoir se portait vivement à différens objets. Aussi lorsque dans ses voyages de Bologne à Rome il passait par Florence, le grand-duc et le prince Léopold faisaient tenir en sa présence les assemblées de leur académie del cimento, persuadés qu'il y laisserait de ses lumières.

En 1668, il donna les éphémérides des astres Médicis ; car en Italie on est jaloux de conserver ce nom aux satellites de Jupiter. Galilée, leur premier inventeur, Marius , Hodierna , avaient tenté sans succès de calculer leurs mouvemens et les éclipses qu'ils causent à Jupiter en lui dérobant le soleil , ou qu'ils souffrent en tombant dans son ombre. Il manquait à tous ces astronomes d'avoir connu la véritable position des plans ou orbites dans lesquels se font les mouvemens de ces satellites autour de Jupiter; et en effet il semble que ce soit à l'esprit humain une audace excessive et condamnable, que d'aspirer à une pareille connaissance. Toutes les planètes se meuvent dans des plans différens, qui passent par le centre du soleil ; celui dans lequel se meut la terre , est l'écliptique. L'orbite de Jupiter est un autre plan incliné à l'écliptique, d'un certain nombre de degrés, et qui la coupe en deux points opposés. Cette inclinaison de l'orbite de Jupiter à l'écliptique, et leurs intersections communes , quoique recherchées par les astronomes de tous les temps, et sur une longue suite d'observations, sont si difficiles à déterminer, que différens astronomes s'éloignent beaucoup les uns des autres , et que quelquefois un même astronome ne peut s'accorder avec lui-même. La raison en est que ces plans , quoique réels, sont invisibles, et ne peuvent être aperçus que par l'esprit, ni distingués que par un grand nombre de raisonnemens très-fins. Que sera-ce donc de plans beaucoup plus invisibles , pour parler ainsi , dans lesquels se meuvent les satellites de Jupiter? Il a fallu trouver quels angles font leurs orbites, et avec l'orbite de Ju

piter , et entre elles, et avec notre écliptique ; et de plus, quelle est la différente grandeur de ces angles selon qu'ils sont vus, ou du soleil, ou de la terre. En un mot, dans les tables de ces nou. veaux astres, il entra vingt-cinq élémens, c'est-à-dire vingt-cinq connaissances ou déterminations fondamentales. Non-seulement c'est un grand effort d'esprit, que de tirer , d'assembler , d'arranger tant de matériaux nécessaires à l'édifice; mais c'en est même un grand que de savoir combien il y a de matériaux nécessaires et de n'en oublier aucun. Des

que les tables de Cassini parurent , tous les astronomes de l'Europe qu'elles avertissaient du temps des éclipses des satellites, les observerent avec soin ; entre autres Picard, l'un des membres de l'académie des sciences alors naissante : et il trouva qu'assez souvent elles répondaient au ciel avec plus de justesse que n'en avait promis l'auteur même, qui se réservait à les rectifier dans la suite. Il avait fait pour quatre lunes étrangères, très-éloignées de nous, connues depuis fort

peu
de
temps, ce

que

tous les astronomes de vingt-quatre siècles avaient eu bien de la peine à faire pour

la lune. Colbert, qui par les ordres du roi avait formé l'académie des -sciences en 1666, désira que Cassini fût en correspondance avec elle: mais bientôt la passion qu'il avait pour la gloire de l'état, ne se contenta plus de l'avoir pour correspondant de son académie. Il lui fit proposer par le comte Graziani , ministre et secrétaire d'état du duc de Modène , de venir en France , où il recevrait une pension du roi, proportionnée aux emplois qu'il avait en Italie. Il répondit qu'il ne pouvait disposer de lui, ni recevoir l'honneur que sa majesté voulait bien lui faire , sans l'agrément du pape , qui était alors Clément IX; et le roi le fit demander à sa sainteté et au sénat de Bologne par l'abbé de Bourlemont, alors auditeur de Rote, mais seulement pour quelques années. On crut que la négociation ne réussirait pas sans cette restriction, qui apparemment n'était qu'une adresse. On lui fit l'honneur et de croire cet artifice nécessaire , et de vouloir bien s'en servir.

Il arriva à Paris au commencement de 1669, appelé d'Italie par le roi, comme Sosigène , autre astronome fameux, était venu d'Egypte à Rome , appelé par Jules-César. Le roi le reçut et comme un homme rare, et comme un étranger qui quittait sa patrie pour lui. Son dessein n'était pas de demeurer en France ; et au bout de quelques années, le pape et Bologne, qui lui avaient toujours conservé les émolumens de ses emplois, le redemandèrent avec chaleur: mais Colbert n'en avait pas moins à le leur disputer; et enfin il eut le plaisir de vaincre , et de lui faire expédier des lettres de naturalité en 1673. La même an

née , il épousa Geneviève Delaitre, fille de Delaître , lieutenantgénéral de Clermont en Beauvoisis. Le roi , en agréant son mariage, eut la bonté de lui dire qu'il était bien aise de le voir devenu Français pour toujours. C'est ainsi que la France faisait des conquêtes jusques dans l'empire des lettres.

Parce que Cassini était étranger, il avait également à craindre que le public ne fût dans des dispositions pour lui, ou trop favorables , ou malignes; et sans un grand mérite , il ne se fût pas sauvé de l'un ou de l'autre péril. Il comprit qu'il commençait une nouvelle carrière , d'autant plus difficile, que pour soutenir sa réputation il fallait la surpasser. Nous ne suivrons point en détail ce qu'il fit en France; nous en détacherons seulement quelques traits des plus remarquables.

L'académie ayant envoyé en 1672 des observateurs dans l'ile de Cayenne proche de l'équateur, parce qu'un climat si different du nôtre devait donner quantité d'observations fort différentes de celles qui se font ici , et qui nous seraient d'un grand usage, on en rapportera tout ce que Cassini n'avait établi que par raisonnement et par théorie plusieurs années auparavant sur la parallaxe du soleil , et sur les réfractions. Un astronome si subtil est presque un devin , et on dirait qu'il prétend à la gloire de l'astrologue.

De plus, un des principaux objets du voyage était d'observer à Cayenne la parallaxe de Mars , alors fort proche de la terre, tandis que Cassini et les autres astronomes de l'académie l'observaient ici. Cette méthode d'avoir les parallaxes par des observations faites dans le même temps en des lieux éloignés, est l'ancienne : mais Cassini en imagina une autre ou un seul observateur suffit, parce qu'une étoile fixe tient lieu d'un second. Wiston, célèbre astronome anglais, a dit que cette idée avait quelque chose de miraculeux.

Ces deux méthodes concoururent à donner la même parallaxe de Mars d'où s'ensuivait celle du soleil. Après une longue incertitude , elle fut déterminée à dix secondes ; et par conséquent il n'y a plus lieu de douter que le soleil ne soit au moins à trentetrois millions de lieues de la terre , beaucoup au-delà ce qu'on avait jamais cru. Toutes les distances des autres planètes en sont aussi augmentées à proportion, et les bornes de notre tourbillon fort reculées.

Au mois de décembre 1680 , il parut une comète qui a été fameuse. Cassini ne l'ayant observée qu'une fois , prédit au roi , en présence de toute la cour , qu'elle suivrait la même route qu’une autre comète observée par Tycho-Brahé en 1577. C'était une espèce de destinée pour lui , que de faire ces sortes de pré

dictions à des têtes couronnées. Ce qui le rendit si hardi sur une observation unique, c'est qu'il avait remarqué que la plupart des comètes , soit de celles qu'il avait vues , soit de celles qui l'avaient été

par d'autres astronomes , avaient dans le ciel un chemin particulier , qu'il appelait par cette raison le zodiaque des comètes ; et comme celle de 1680 se trouva dans ce zodiaque, ainsi que celle de 1577, il crut qu'elle le suivrait , et elle le suivit.

En 1683, il aperçut pour la première fois dans le zodiaque une lumière qui peut-être avait déjà été vue , quoique très-rarement; mais qui en ce cas-là n'avait été prise que pour un phénomène passager, et par conséquent n'avait point été suivie. Pour lui, il conjectura d'abord par les circonstances de cette nouvelle lumière , qu'elle pouvait être d'une nature durable: il en ébaucha une théorie qui lui apprenait le temps où elle pouvait reparaître dégagée des crépuscules , avec lesquels elle se confond le plus souvent, et il trouva dans la suite qu'elle pouvait être renvoyée à nos yeux par une matière que le soleil pousserait hors de lui beaucoup au-delà de l'orbite de Vénus , et dont il serait enveloppé jusqu'à cette distance. Comme cette lumière n'est pas toujours visible dans les temps où elle devrait l'être, il paraît que cet écoulement de matière doit être inégal et irrégulier , ainsi que la production des taches du soleil. Ce phénomène fut observé depuis en divers lieux , et même aux Indes orientales. Si Cassini n'est pas le premier qui l'ait vu , du moins il est le premier qui ait appris aux autres à le voir , et qui lui ait attiré l'attention qu'il méritait. Il y a plus ; il avait jugé dès le commencement, que si cette lumière pouvait être vue en présence du soleil , elle lui ferait une chevelure : c'était une suite de son système , et peut-être ne songeait-il pas lui-même qu'elle pût jamais être vérifiée. En 1709, il y eut une éclipse de soleil : on vit dans les lieux où elle fut totale , une chevelure lumineuse autour de cet astre, telle précisément que Cassini l'avait prédite, et qui, à moins que d'être celle qu'il avait prédite , était inexplicable

En 1684 , il mit la dernière main au monde de Saturne, qui était demeuré fort imparfait. Huyghens en 1655 avait découvert à cette planète un satellite , qui fut long-temps le seul, et depuis s'est trouvé n'être que le quatrième, à les compter depuis Saturne. En 1671, Cassini découvrit le troisième et le cinquième, et acheva de s'en assurer en 1673. Enfin, en 1684 il découvrit le premier et le second , après quoi on n'en a plus trouvé. Ces découvertes demandent une grande subtilité d'observation, et une précision extrême; témoin l'erreur ou tomba le P. Reita , habile d'ailleurs , qui prit de petites étoiles fixes pour de nouveaux satellites de Jupiter, et voulut en faire sa cour à Urbain VIII, eB

les nommant astres Urbanoctaviens , nom malheureux, et qui ne pouvait guère réussir , quand même les satellites auraient subsisté. Ceux de Saturne ont paru dignes que l'on en ait frappé une médaille dans l'histoire du roi, avec cette légende : Saturni Satellites primùm cogniti.

Voici un événement d'une espèce plus singulière que tous les autres. M. de la Loubère , ambassadeur du roi à Siam en 1687, étudié ce pays-là en philosophe savant, autant que lui permit son peu de séjour, en rapporta une méthode qui s'y pratique, de calculer les mouvemens du soleil et de la lune. Ce n'est point par des tables à notre manière, c'est par de simples additions ou soustractions , multiplications ou divisions de certains nombres , dont on ne voit presque jamais aucun rapport aux mouvemens célestes, dont les noms barbares et inconnus augmentent encore l'horreur du calcul. Tout y est dans une confusion et dans une obscurité qui paraît affectée, et pourrait bien l'être en effet, car le mystère est un des apanages de la barbarie. M. de la Loubere donna cette affreuse énigme à déchiffrer à Cassini; et selon l'état ou sont aujourd'hui les sciences en Orient , il y a tout lieu de croire que, quoique ces règles y soient suivies , il aurait été trèsdifficile de trouver quelqu'un qui les eût 'entendues. Cependant Cassini

perça
dans ces ténèbres: il

у

déinela deux différentes époques que l'on ne distinguait nullement; l'une civile, qui tombait dans l'année 544 avant Jésus-Christ; l'autre astronomique, qui tombait dans l'année 638 après sa naissance. Il remarqua fort heureusement que du temps de l'époque civile, Pythagore vivait, lui dont les Indiens suivent encore aujourd'hui les dogmes, ou qui peut-être a suivi ceux des Indiens. Ces époques trouvées étaient la clef de tout le reste ; une clef cependant qu'on ne pouvait encore manier qu'avec une adresse extrême. Il parut par cette méthode développée, que ces auteurs avaient assez bien connu les mouvemens du soleil et de la lune ; et ils ne pouvaient être soupçonnés d'avoir emprunté des Occidentaux une manière de calculer si différente. Il fallait que Cassini fût bien familier avec le ciel, pour le reconnaître aussi déguisé et aussi travesti qu'il l'était.

La recherche de ce calendrier Indien le conduisit à de nouvelles méditations sur nos calendriers. L'esprit plein des mouvemens célestes, de leurs combinaisons, et de toutes les périodes ou cycles que l'on a formés , il imagina une période , qu'il appela lunisolaire et pascale , parce que son effet, suivant l'intention de tous les calendriers ecclésiastiques, était d'accorder les mouvemens du soleil et de la lune par rapport à la fête de Pâques. Elle ramène les nouvelles lunes au même jour de notre an

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