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tiques, la pratique est une esclave qui a la théorie pour reine: mais ici cette reine est absolument dépendante de l'esclave.

Ce grand ouvrage étant fini, ou du moins assez avancé, Cassini invita par un écrit public tous les mathématiciens à l'observation du solstice d'été de 1655. Il disait dans un style poëtique, que la sécheresse des mathématiques ne lui avait pas fait perdre, qu'il s'était établi dans un temple un nouvel oracle d'Apollon ou du soleil, que l'on pouvait consulter avec confiance sur toutes les difficultés d'astronomie. Une des premières réponses qu'il rendit , fut sur la variation de la vitesse du soleil. Il prononça nettement en faveur de Kepler et de Bouillaud, qu'elle était en partie réelle, et ceux qui étaient condamnés se soumirent. Cassini imprima cette même année sur l'usage de la méridienne, un écrit qu'il dédia à la reine de Suède, nouvellement arrivée en Italie , et digne par son goût pour les sciences , qu'on lui fit une pareille réception.

Les nouvelles observations de Cassini furent si exactes et si décisives, qu'il en composa des tables du soleil, plus sûres que toutes celles qu'on avait eues jusqu'alors. On aurait pu lui reprocher que sa méridienne était un grand secours que d'autres astronomes n'avaient

pas ; mais ce secours même , il se l'était donné.

Cependant ces tables avaient encore un défaut dont son oracle ne manqua pas de l'avertir. Tycho s'était aperçu le premier que les réfractions augmentaient les hauteurs apparentes des astres sur l'horizon ; mais il crut qu'elles n'agissaient que jusqu'au 45°. degré, après quoi elles cessaient entièrement. Cassini l'avait suivi sur ce point : mais après de plus grandes recherches, et un examen géométrique de la nature des réfractions que l'on n'avait connues jusques-là que, par des observations toujours sujettes à quelque erreur, il trouva qu'elles s'étendaient jusqu'au zénith, quoique depuis le 45°. degré jusqu'au zenith , il n'y ait qu'une minute à distribuer sur les 45 degrés. qui restent; autre minute astronomique d'une extrême conséquence. C'est le sort des nouveautés même les mieux prouvées , que d'être contredites. Il ne faut compter pour rien un tireur đ’horoscopes , qui écrivit contre son système des réfractions , et. lui objecta qu'il n'était point encore assez âgé pour les connaître. Le P. Riccioli lui-même fit d'abord quelque difficulté de s'y rendre; mais Cassini le cita à Saint-Petrone, où il était bien fort. Il se servit de sa nouvelle théorie des réfractions, pour

faire de secondes tables plus exactes que les premières. Il y joignit la parallaxe du soleil , qu'il croyait , quoique encore avec quelque incertitude, pouvoir n'être que de dix secondes ; et

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par-là il éloignait le soleil de la terre six fois plus que n'avait fait Kepler, et dix-huit fois plus que quelques autres. Le marquis Malvasia calcula sur ces tables des éphémérides pour cinq

à commencer en 1661. Gemignano Montanari, professeur en mathématique à Bologne, a imprimé que quand on avait supputé par ces éphémérides l'instant où le soleil devait arriver à un point déterminé de la méridienne de Saint-Petrone, il ne manquait point de s'y trouver. On a autrefois convaincu Lansberg d'avoir falsifié ses observations pour les accorder avec ces tables ; tant les astronomes sont flattés d'arriver à cet accord , et les hommes de jouir de l'opinion d'autrui , même sans fondement.

Les occupations astronomiques de Cassini furent interrompues , et on le fit descendre de la région des astres pour l'appliquer à des affaires purement terrestres. Les inondations fréquentes du Pô, son cours incertain et irrégulier, 'la division de ses branches sujettes au changement, les remèdes même qu'on avait voulu apporter au mal, qui quelquefois n'avaient fait que l'augmenter , ou le transporter d'un pays dans un autre , tout cela avait été une ancienne et féconde source de différends entre les petits états voisins de cette rivière , et principalement entre Bologne et Ferrare. Ces deux villes , quoique toutes deux sujettes du pape , sont deux états séparés, et tous deux ont conservé le droit d'envoyer des ambassades à leur souverain. Comme Bologne avait beaucoup de choses à régler avec Ferrare sur le sujet des eaux, elle envoya en 1657 le marquis Tanara , ambassadeur extraordinaire , au pape Alexandre VII, et voulut qu'il fût accompagné de Cassini dans une affaire où les mathématiques avaient la plus grande part. Peut-être aussi Bologne fut-elle bien aise de se parer aux yeux de Rome de l'acquisition qu'elle avait faite.

Etant à Rome , il publia divers écrits sur ce qui l'y avait conduit. Il traita à fond toute l'histoire du Pô, tirée des livres tant anciens

que modernes , et de tous les monumens qui restaient; car chez lui l'étude profonde des mathématiques n'avait point donné l'exclusion aux autres connaissances. Il fit en présence des cardinaux de la congrégation des eaux , quantité d'expériences qui appartenaient à cette matière, et qui entraient en preuve de ce qu'il prétendait; et il y apporta cette même exactitude 'dont on ne l'aurait cru capable que pour le ciel. Aussi le sénat de Bologne crut-il lui devoir pour récompense la surintendance des eaux de l'état , charge dont nous déjà parlé dans l'éloge de Guglielmini. Elle le mit en relation d'affaires avec plusieurs cardinaux, et fit connaître que, quoique

avons

grand mathématicien, il était encore homme de beaucoup d'es prit avec les autres hommes.

En 1663, dom Mario Chigi, frère d'Alexandre VII, général de la sainte église , lui donna la surintendance des fortifications du fort Urbain , à laquelle il n'eût jamais pensé. Il se trouva donc tout d'un coup transporté à une science militaire ; il s'attacha à réparer les anciens ouvrages de sa place , et à en faire de nouveaux : mais au milieu de ses occupations', il lui échappait toujours quelques regards vers les astres.

Il a été parlé en 1703, dans l'éloge de Viviani (pag. 57 et suiv.), du différend qui survint entre Alexandre VII et le grandduc de Toscane, sur les eaux de la Chiana , et de la part qu'eut Cassini à cette affaire. Le pape , qui l'avait demandé aa sénat de Bologne pour l'y employer, fit écrire à ce sénat par. le cardinal Rospigliosi , depuis Clément IX, qu'il avait pris pour lui une estime particuliere , et qu'il était dans le dessein do se ttacher, sans qu'il perdît rien de ce qu'il avait à Bologne. En effet, ce pape le faisait venir souvent auprès de lui pour l'entendre parler sur les sciences ; et il lui promit des avantages considérables, s'il voulait embrasser l'état ecclésiastique , auquel il le jugeait bien disposé par la droiture et la pureté de ses mours. La tentation était délicate. En Italie, un ecclésiastique savant peut parvenir à un rang où il prétendra qu'à peine les rois seront au-dessus de lui : il n'y a nulle autre condition susceptible de si grandes récompenses. Mais Cassini ne s'y sentait point appelé, et la même piété qui le rendait digne d'entrer dans l'église , l'en empêcha.

A la fin de 1664 , il parut une comète, qu'il observa à Rome dans le palais Chigi, en présence de la reine de Suède , qui quelquefois observait elle-même, et sacrifiait ses nuits à cette curiosité. Il se fia tellement à son système des comètes ,

qu'après les deux premieres observations, qui furent la nuit du 17 au 18 décembre de la nuit suivante , il traça hardiment à la reine sur le globe céleste la route que celle-là devait tenir. Après une quatrième, qui fut le 22, il assura qu'elle n'était pas encore dans sa plus grande proximité de la terre. Le 23 il osa prédire qu'elle y arriverait le 29; et quoiqu'alors elle surpassât la lune en vitesse, et semblât devoir faire le tour du ciel en peu temps, il avança qu'elle s'arrêterait dans Aries, dont elle n'était guère éloignée que de deux signes ; et qu'après qu'elle y aurait été stationnaire, son mouvement y deviendrait rétrograde par rapport à la direction qu'elle avait eue. Ces prédictions trouvèrent quantité d'incrédules, qui soutiņrent que la comète échapperait à l'astronome , et l'espérèrent jusqu'au bout ; après

de

quoi, quand ils virent qu'elle lui avait été parfaitement soumise , ils firent comme elle un mouvement en arrière, et di-. rent qu'il n'y avait rien de si facile que ce qu'avait fait Cassini.

Il en parut une seconde au mois d'avril 1665. Il se prépara à en donner promptement un calcul ou une table qui confirmât ce qu'il avait fait sur la précédente. Quelques-uns de ces incrédules se changèrent en imitateurs, mais malheureux. Ils voulurent aussi former des systèmes, et ils prétendirent que la nouvelle comete était la même

que
l'autre;

mais l'observation les démentit trop. Pour lui , huit ou dix jours après la première apparition, il publia sa table, où la comète était calculée comme l'aurait pu être une ancienne planète. Il imprima aussi à Rome , la même année , un traité latin sur la théorie de ces deux comètes , dédié à la reine de Suède, et quelques lettres italiennes adressées à l'abbé Ottavio Falconieri. Il

у

découyre entièrement son secret, tel que nous l'avons exposé en abrégé dans les histoires de 1706 (p. 104 et suiv.) et de 1708 (p. 98 et suiv.)

La reine de Suède ayant reçu de France une éphéméride du mouvement de la première comète, qu'avait faite Auzout, trèsprofond mathématicien, et habile observateur, et l'ayant communiquce à Cassini , il y reconnut au travers de quelques déguisemens affectés cette même hypothèse , dont il s'était servi avec des succès si brillans. Il en écrivit à la reine et à l'abbé Fal. conieri avec une joie que l'on sent bien qui est sincère; il ne fut touché

que de voir la vérité de son système confirmée par cette conformité, et non de ce que la gloire en pouvait être partagée. Ce système le conduisait à croire que les mêmes cometes pouvaient reparaître après certains temps : aussi avons-nous rapporté d'après lui dans les histoires de 1699 (p. 72 et suiv.), de 1702 (p. 63 et suiv. ), et de 1706 (p. 104 et suiv.), tout ce qui peut appuyer cette pensée. Elle agrandit l'univers , et en augmente la pompe.

Il travaillait encore à cette partie de l'astronomie si neuve et si peu traitée, lorsque le pape le renvoya en Toscane négocier seul avec les ministres du grand-duc sur l'affaire de la Chiana, et lui donna en même temps la surintendance des eaux de l'état ecclésiastique. Quand il était quitte de ses devoirs, il retournait à ses plaisirs , c'est-à-dire aux obseryations célestes.

Ce fut à Citta-della-Pieve en Toscane , dans la même année 1665, déjà assez chargée d'événemens savans , qu'il reconnut sûrement sur le disque de Jupiter les ombres que les satellites y jettent , lorsqu'ils passent entre Jupiter et le soleil. Il fallut de mêler ces ombres d'avec des taches de cette planète; les unes fixes les autres passagères, les autres fixes seulement pour un

temps ; et il les démêla si bien , que ce fut par une tache fixe • bien avérée, qu'il découvrit que Jupiter tourne son axe en six heures cinquante-six minutes. On lui contesta la distinction des ombres et des taches, quoiqu'il l'eût démontrée géométriquement, et qu'il sût prédire et les temps de l'entrée ou de la sortie des ombres sur le disque apparent de Jupiter, et ceux ou la tache fixe y devait reparaître par la révolution du globe. Mais il faut avouer que l'extrême subtilité de ces recherches , et l'usage très-délicat, et jusques-là nouveau , qu'il avait fallu faire de l'astronomie et de l'optique ensemble , méritaient de trouver de l'opposition, même chez les savans , plus rebelles que les autres à l'instruction. Le refus de croire honore les découvertes fines.

Celles de Cassini étaient d'autant plus importantes, que toutes les planètes, c'est jusqu'à présent Jupiter qui nous intéresse le plus. C'est lui qui peut décider la question du mouvement ou de l'immobilité de la terre ; il nous fait voir à l'ail, et même plus en grand que chez nous, tout ce que Copernic n'avait fait que

deviner pour la terre avec une espèce de témérité. Si l'on est étonné qu'une aussi grosse masse que la terre tourne sur ellemême , Jupiter mille fois plus gros tourne près de deux fois et demie plus vite. Si l'on trouve étrange que la lune seule ait la terre pour centre de son mouvement, quatre lunes ou satellites ont Jupiter pour centre du leur.

Lorsqu'on ne songea plus à disputer à Cassini la vérité de ses découvertes , on songea à lui en dérober l'honneur. Au mois de février 1667 , il avait pris le temps favorable d'observer Mars, qui s'approchait de la terre ; et il jugeait par le mouvement de quelques taches , que cette planète tournait sur son axe en vingtquatre heures et quelques minutes. Des observateurs de Rome à qui il en avait écrit, voulurent le prévenir ; mais il sut bien défendre son droit, et prouver que leurs observations étaient et, postérieures aux siennes , et peu exactes. Il fixa la révolution de Mars à vingt-quatre heures quarante minutes; nouvelle gloire pour Copernic. Son système s'affermissait à mesure que

le ciel se développait sous les yeux de Cassiņi. Il découvrit aussi dans la même année des taches sur le disque de Vénus , et crut que sa révolution pouvait être à peu près égale à celle de Mars: mais comme Vénus, dont l'orbe est entre le soleil et nous, est sujette aux mêmes variations de phases que la lune , et que par-là les retours de ses taches sont très-difficiles à reconnaître avec sûreté, il ne détermina rien.; et sa retenue sur des découvertes incertaines fut une confirmation de la certitude des autres.

Malgré les égards qu'on devait avoir pour son utile attachement aux observations célestes, on l'en détournait

ssez souvent

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