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manger et de boire trop. Il propose plutôt des précautions pour prévenir les maux de ce genre de vie, que des remèdes

pour

les guérir, si ce n

n'est
que

la sueur, dont il fait grand cas et à laquelle il a toujours recours, est en même temps une précaution et un remède. Du reste , il traite de poison tout ce qui ne peut pas être aliment. Il veut que l'on écoute et que l'on suive ce goût simple et exempt de toạte réflexion, qui nous porte à certaines viandes , ou un dégoût pareil qui nous en éloigne : ce sont des avis secrets de la nature , si cependant la nature a un soin de nous si exact, et auquel on puisse tant se fier. Il dit qu'étant dans l'obligation de manger beaucoup, il mangeait du moins alternativement des choses fort opposées , chaudes et froides , salées et douces , acides et amères , et que ce mélange, qui paraissait bizarre aux autres convives, et qu'ils prenaient même pour un effet d'intempérance , servait à corriger les excès des qualités les uns par les autres. On doit dire à son honneur , que ces sortes de singularités où le jetait le soin de sa santé, n'étaient pas si grandes que celles où l'amour de l'étude l'avait conduit.

Après la publication de son ouvrage, étant chez lui en Saxe, il

commença à songer à l'exécution d'un grand dessein qu'il méditait depuis long-temps. Il croyait qu'à moins que l'on ne rendît l'optique plus parfaite, nos progrès dans la physique étaient arrêtés à peu près au point où nous sommes ; et que pour mieux connaître la nature , il la fallait mieux voir. D'ailleurs, lui qui était l'inventeur des caustiques , il prévoyait bien que de plus grands et de meilleurs verres convexes exposés au soleil , seraient de nouveaux fourneaux qui donneraient une chymie nouvelle. Mais dans toute la Saxe il n'y avait point de verrerie propre

à l'exécution de ces grandes idées. Il obtint de l'électeur, son maître , roi de Pologne, la permission d'y en établir; et comme on s'aperçut bientôt de l'utilité que le pays en recevait , il y en établit jusqu'à trois. De là sortirent des nouveautés et de dioptrique et de physique presque miraculeuses. Nous les annonçames sur la parole de Tschirnhaus dans les histoires de 1699 (p. get suiv.), et de 1700 (p. 128 et suiv.). Quelques-unes étaient de nature à pouvoir trouver des incrédules ; car en perfectionnant la dioptrique , elles la renversaient: mais enfin , le miroir ardent que S. Ā. R. inonseigneur le duc d'Orléans a acheté de Tschirnhaus, est du moins un témoin irréprochable d'une grande partie de ce qu'il avait avancé.

Ce miroir est convexe des deux côtés, et est portion de deux sphères , dont chacune a douze pieds de rayons. Il a trois pieds rhinlandiques de diamètre, et pèse cent soixante livres, ce qui est une grandeur énorme par rapport aux plus grands verres

convexes qui aient jamais été faits. Les bords en sont aussi

parfaitement travaillés que le milieu ; et ce qui le marque bien, c'est que son foyer est exactement rond. Ce verre est une énigme pour les habiles gens. A-t-il été travaillé dans des bassins, comme les verres ordinaires de lunettes? A-t-il été jeté en moule? On peut se partager sur cette question ; les deux manières ont de grandes difficultés , et rien ne fait mieux l'éloge de la mécanique dont Tschirnhaus doit s'être servi. Il a dit, mais peutêtre n'a-t-il pas voulu révéler son secret , qu'il l'avait taillé dans des bassins , et que la masse de verre dont il l'avait tiré pesait sept cents livres ; ce qui serait encore une merveille dans la verrerie. Il en avait fait un autre de quatre pieds de diamètre , mais il fut endommagé par quelque accident.

Il présenta un miroir de cette espèce à l'empereur Léopold , qui pour reconnaître son présent , et encore plus son mérite, lui VO ut donner le titre et les prérogatives de libre baron : mais il les refusa avec tout le respect qui

doit accompagner un semblable refus ; et des grâces de l'Empereur, il n'accepta que le portrait de sa majesté impériale, avec une chaîne d'or. Pour rendre ce trait moins fabuleux, il est bon d'y en joindre un pareil qui le soutiendra. Il refusa de même les fonctions de conseiller d'état, dont le roi Auguste le voulait honorer. On peut soupçonner que qui ne recherche pas les honneurs , veut s'épargner ou beaucoup de peine , ou la honte de ne pas réussir : mais à qui les renvoie quand ils viennent-s'offrir d'eux-mêmes, la malignité la plus ingénieuse n'a rien à dire.

Il revint à Paris pour la quatrième fois en 1701 , et fut assez assidu à l'académie. Il y annonça plusieurs méthodes qu'il avait trouvées pour la géométrie la plus sublime ; mais il n'en donna pas les démonstrations, et il se contenta d'exciter une certaine curiosité inquiète , et peut-être des doutes honorables à ses découvertes, en cas qu'elles fussent bien sûres. Nous avons donné dans l'histoire de 1701 (p. 89 et go), une liste de ses propositions. Il prétendait pouvoir se passer de la méthode des infiniment petits, et donna à l'académie, sur les rayons des développées, un échantillon de celle qu'il mettait en la place. Rien ne proave mieux la grande utilité des infiniment petits, que l'honneur qu'on se fait de n'en avoir pas besoin en certaines occasions. En géné‘ral, Tschirnhaus voulait rendre la géométrie plus aisée , persuadé que les véritables méthodes sont faciles , que les plus ingénieuses ne sont point les vraies dès qu'elles sont trop composées, et que la nature doit fournir quelque chose de plus simple. Tout cela est vrai: reste à déterminer le degré de simplicité ; on croit présentement y être parvenu.

son

Pendant ce séjour de Paris, Tschirnhaus fit part à Homberg d'un secret qu'il avait trouvé, aussi surprenant que celui de tailler ses grands verres ; c'est de faire de la porcelaine toute pareille à celle de la Chine, et qui par conséquent épargnerait beaucoup d'argent à l'Europe. On a cru jusqu'ici que la porcelaine était un don particulier dont la nature avait favorisé les Chinois, et que la terre dont elle est faite n'était qu'en leur pays. Cela n'est point ainsi ; c'est un mélange de quelques terres qui se trouvent communément partout ailleurs, mais qu'il faut s'aviser de mettre ensemble. Un premier inventeur trouve ordinairement un secret par hasard , et sans le chercher : mais un second, qui cherche ce que le premier a trouvé, ne le peut guere trouver que par raisonnement. Tschirnhaus avait donné à Homberg sa porcelaine en échange de quelques autres secrets de chymie qu'il en avait reçus , et il lui fit promettre que

de vivant il n'en ferait nul usage.

Quand il fut retourné chez lui, il se trouva perpétuellement environné de chagrins domestiques, et sa vie ne fut plus qu'une suite de malheurs. Comme la santé de l'âme tient à celle de l'esprit , sur laquelle il avait tant médité, et qu'il y a moins de maux pour qui sait raisonner, ou des maux moins douloureux, il soutint les siens avec constance, et fit voir ce qu'on ne voit presque jamais en cette matière , l'usage de sa théorie et l'application de ses préceptes. Son humeur ne fut pas altérée , ni ses études seulement interrompues. Il se soumettait à une providence à laquelle il est inutile de résister , et infiniment avantageux de se soumettre. Enfin, après avoir passé cinq ans à combattre et å vaincre le chagrin , il tomba malade, peut-être parce qu'on ne peut le vaincre si long-temps sans en être fort affaibli. Il ne craignait point la fièvre, la phthisie , l'hydropisie , la goutte , parce qu'il se tenait sûr d'en avoir les remèdes; mais il avait beaucoup de peur de la pierre , qu'il ne s'assurait pas de pouvoir prévenir ou guérir si aisément. Il avait pourtant trouvé une préparation de petit-lait qu'il croyait très-bonne, et qu'il a donnée dans une édition allemande de son livre. Mais elle n'empêcha, pas qu'au mois de septembre 1708, il ne fût attaqué de grandes douleurs de gravelle , suivies d'une suppression d'urine. Les médecins , qui ne le trouvaient obéissant , parce qu'il s'était rendu médecin lui-même, l'abandonnèrent bientôt. Il se traita comme il l'entendit'; il ne perdit jamais ni sa fermeté, ni sa résignation à la Providence, ni l'usage de sa raison, et enfin il mourut le 11 octobre suivant. Ses dernières paroles furent triomphe, victoire. Apparemment il se regardait comme vainqu ur des maux de la vie humaine.

pas assez

Son

corps fut porté avec pompe à une de ses terres, et le roi Auguste en voulut faire les frais.

Il avait destiné cet hiver même où il allait entrer, à faire de grandes augmentations à son livre. Il avait donné une partie considérable de son patrimoine à son plaisir, c'est-à-dire aux lettres. Il propose dans son ouvrage le plan d'une société de gens de condition et amateurs sciences, qui fourniraient à des savans plus appliqués tout ce qui leur serait nécessaire, et pour

les sciences et pour eux; et l'on sent bien avec quel plaisir il aurait porté les charges de cette communauté. Il les portait déjà sans l'avoir formée. Il cherchait des gens qui eussent des talens , soit pour les sciences utiles, soit pour les arts; il les tirait des ténèbres où ils habitent ordinairement, et était en même temps leur

compagnon,

leur directeur et leur bienfaiteur. Il s'est assez souvent chargé du soin et de la dépense de faire imprimer des livres d'autrui dont il espérait de l'utilité pour le public; entre autres, le cours de chymie de Lemery, qu'il avait fait traduire en allemand , et cela sans se faire rendre, ou sans se rendre à lui-même dans des préfaces l'honneur qui lui était dû, et qu'un autre n'aurait pas négligé. Dans des occasions plus importantes, si cependant elles ne le sont pas toutes également pour la vanité, il n'était pas moins éloigné de l'ostentation. Il faisait du bien à ses ennemis avec chaleur, et sans qu'ils le sussent; ce qu'à peine le christianisme ose exiger. Il n'était point philosophe par des connaissances rares , et homme vulgaire par ses passions et par ses faiblesses; la vraie philosophie avait pénétré jusqu'à son cæur, et y avait établi cette délicieuse tranquillité, qui est le plus grand et le moins recherché de tous les biens.

É LOGE

DE POUPART. François Poupart naquit au Mans en...... d'un bon bourgeois allié aux meilleures familles de la ville , qui n'avait aucun emploi, et était chargé de beaucoup d'enfans. Il ne s'occupait que

de leur éducation; il en mit un dans la marine, qui s'y ayança par son mérite , jusqu'à devenir capitaine de vaisseau.

Poupart fit ses études chez les pères de l'oratoire du Mans. La philosophie scolastique ne fit que fui apprendre qu'on pouyait philosopher, et lui en inspirer l'envie. Il tomba bientôt sur les ouvrages de Descartes , qui lui donnèrent une grande idée de la nature, et une aussi grande passion de l'étudier. Il passa

:

temps, il

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quelques années chez son père dans cette seule occupation, encore incertain du parti qu'il prendrait. Enfin il se détermina pour la médecine. Mais comme les secoạrs, tant spirituels , pour

ainsi dire , que temporels , lui manquaient au Mans, il vint à Paris, où il est plus facile d'en trouver de toute espèce. Il se chargea de l'éducation d'un enfant pour subsister : mais ayant bientôt éprouvé que les soins de cet emploi lui enlevaient tout son

y renonça, et aima mieux étudier que subsister; c'est-à-dire , que pour être entièrement à lui et à ses livres , il se réduisit à un genre de vie fort incommode et fort étroit. Nous ne rougissons point d'avouer hautement la mauvaise fortune d'un de nos confrèreş , ni de montrer au public le sac et le bâton d'un Diogène, quoique nous soyons dans un siècle où les Diogènes sont moins considérés que jamais, et ou certainement ils ne recevraient pas de visites des rois dans leur tonneau.

Il s'appliqua avec ardeur à la physique, et surtout à l'histoire naturelle, qui après tout est peut-être la seule physique à notre portée. "Un goût particulier le portait à étudier les insectes espèces d'animaux si différens de tous les autres , et si différens encore entre eux , qu'ils font comprendre en général la diversité infinie des modèles sur lesquels la nature peut avoir fait des animaux pour une infinité d'autres habitations. Il avait et la patience souvent très-pénible de les observer pendant tout le temps nécessaire, et l'art de découvrir leur vie cachée, et l'adresse de faire , quand il était possible , la délicate anatomie de ces petits .corps. Il portait ses découvertes aux conférences de feu l'abbé Bourdelot, dont il était un des bons acteurs, ou les faisait imprimer dans le journal des

savans;

témoin sa dissertation sur la sangsue, qui fut fort approuvée des physiciens, et leur fit connaître à eux-mêmes un animal que tout le monde croyait connaître.

Pour se perfectionner dans l'anatomie , il voulut exercer la chirurgie dans l'Hôtel-Dieu , et se présenta à ceux dont il fallait qu'il subît l'examen. Ils l'interrogèrent sur des choses difficiles ; et par les réponses qu'il leur fit, ils le trouvèrent déjà fort habile dans l'art de la chirurgie, et le reçurent avec éloge. Mais il les étonna beaucoup, quand il leur avoua qu'il ne savait seulement pas saigner, et qu'il n'avait sur la chirurgie qu'une spéculation. Ils ne se repentirent pas de l'avoir reçu, et ils le jugèrent bien propre à apprendre promptement et parfaitement cette pratique, qu'ils ne s'étaient pas aperçus qui lui manquât; et ils l'instruisirent avec l'affection que les maîtres ont pour d'excellens disciples. Il passa trois ans dans ces fonctions, après quoi il ne s'attacha plus qu'à la médecine ; et comme il ne cher

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