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Herman, célèbre professeur en botanique à Leyde, de lui résigner sa place , parce qu'il était déjà fort âgé. Il lui en écrivit au commencement de la dernière guerre avec beaucoup d'inse tance ; et le zèle qu'il avait pour la science qu'il professait, lui faisait choisir un successeur non-seulement étranger, mais d'une nation ennemie. Il promettait à Tournefort une pension de 4000 livres de messieurs les états-généraux, et lui faisait espérer une augmentation quand il serait encore mieux connu. La pension attachée à sa place du jardin royal était fort modique; cependant l'amour de son pays lui fit refuser des offres si utiles et si flatteuses. Il s'y joignit encore une autre raison qu'il disait à ses amis, c'est qu'il trouvait que les sciences étaient ici pour

le moins à un aussi haut degré de perfection qu'en aucun autre pays. La patrie d'un savant ne serait pas sa véritable patrie , si les sciences n'y étaient florissantes.

La sienne ne fut pas ingrate. L'académie des sciences ayant été mise en 1692 sous l'inspection de l'abbé Bignon, un des premiers usages qu'il fit de son autorité, deux mois après qu'il en fut revêtu, fut de faire entrer, dans cette compagnie Tournefort et Homberg , qu'il ne connaissait ni l'un ni l'autre que par le noin qu'ils s'étaient fait. Après qu'ils eurent été agréés par le Roi sur son témoignage , il les présenta tous deux ensemble à l'académie, deux preniers nés, pour ainsi dire, dignes de l'être d'un tel père, et d'annoncer toute la famille spirituelle qui les a suivis.

En 1694 parut le premier ouvrage de Tournefort, intitulé : Élémens de botanique, ou méthode pour connaître les plantes , imprimé au Louvre en trois volumes. Il est fait pour mettre de l'ordre dans ce nombre prodigieux de plantes semées si confusément sur la terre, et même sous les eaux de la mer, et pour les distribuer en genres et en espèces, qui en facilitent la connaissance, et empêchent que la mémoire des botanistes ne soit accablée sous le poids d'une infinité de noms différens. Cet ordre si nécessaire n'a point été établi par la nature, qui a préféré une confusion magnifique à la commodité des physiciens ; et c'est à eux à mettre presque malgré elle de l'arrangement et un système dans les plantes. Puisque ce ne peut être qu'un ouvrage de leur esprit, il est aisé de prévoir qu'ils se partageront, et que même quelques-uns ne voudront point de systèmes. Celại que Tournefort a préféré, après une longue et savante discussion, consiste à régler les genres des plantes par les fleurs et par les fruits pris ensemble ; c'est-à-dire, que toutes les plantes semblables par ces deux parties seront du même genre; après quoi les différences ou de la racine, ou de la tige, ou des feuilles , feront

ains

leurs différentes espèces. Tournefort a été même plus loin; audessus des genres il a mis des classes qui ne se règlent que par les fleurs, et il est le premier qui ait eu cette pensée beaucoup plus utile à la botanique qu'on ne se l'imaginerait d'abord ; car il ne trouve jusqu'ici que 14 figures différentes de fleurs qu'il faille s'imprimer dans la mémoire. Ainsi quand on a entre les une plante en fleur dont on ignore le nom, on voit aussitôt à quelle classe elle appartient dans le livre des Élémens de botanique. Quelques jours après, la fleur paraît , le fruit qui détermine le genre dans ce même livre , et les autres parties donnent l'espèce; de sorte que l'on trouve en un moment , et le nom que Tournefort lui donne par rapport à son système, et ceux que d'autres botanistes des plus fameux lui ont donnés, ou par rapport à leur système particulier, ou sans aucun système. Par-la on est en état d'étudier cette plante dans les auteurs qui en ont parlé, sans craindre de lui attribuer ce qu'ils auront dit d'une autre , ou d'attribuer à une autre ce qu'ils auront dit de celle-là. C'est un prodigieux soulagement pour la mémoire , que tout se réduise à retenir 14 figures de fleurs, par le moyen desquelles on descend à 673 genres, qui comprennent sour eux 8846 espèces de plantes , soit de terre, soit de mer , connues jusqu'au temps de ce livre. Que serait-ce s'il fallait connaître immédiatement ces 8846 espèces , et cela sous tous les noms différens qu'il a plu aux botanistes de leur imposer ? Ce que nous venons de dire ici demanderait encore quelques restrictions ou quelques éclaircissemens; mais nous les avons donnés dans l'histoire de 1700 (p. 70 et suiv.), ou le système de Tournefort a été traité plus à fond et avec plus d'étendue.

Il parut être fort approuvé des physiciens, c'est-à-dire (et cela ne doit jamais s'entendre autrement), du plus grand nombre des physiciens. Il fut attaqué sur quelques points par Rai, célèbre botaniste et physicien anglais , auquel Tournefort répondit en 1697 par une dissertation latine adressée à Sherard ,

autre anglais habile dans la même science. La dispute fut sans aigreur, et même assez polie de part et d'autre, ce qui est assez à remarquer. On dira peut-être que le sujet ne valait guère la peine qu'on s'échauffàt: car de quoi s'agissait-il? De savoir si les fleurs et les fruits suffisaient

pour
établir les

genres ; si une certaine plante était d'un genre ou d'un autre. Mais on doit tenir compte aux hommes, et plus particulièrement aux sayans, de ne s'échauffer pas beaucoup sur de légers sujets. Tournefort, dans un ouvrage postérieur à la dispute , a donné de grands éloges à Rai, et même sur son système des plantes.

Il se fit recevoir docteur en médecine de la faculté de Paris; et

en 1698, il publia un livre intitulé : Histoire des plantes qui naissent aux environs de Paris , avec leur usage dans la médecine. Il est facile de juger que celui qui avait été chercher des plantes sur les sommets des Alpes et des Pyrénées, avait diligemment herborisé dans tous les environs de Paris, depuis qu'il y faisait son séjour. La botanique ne serait qu'une simple curiosité, si elle ne se rapportait à la médecine ; et quand on veut qu'elle soit utile, c'est la botanique de son pays qu'on doit le plus étudier, non que la nature ait été aussi soigneuse qu'on le dit quelquefois, de mettre dans chaque pays les plantes qui devaient convenir aux maladies des habitans; mais parce qu'il est plus commode d'employer ce qu'on a sous sa main, et que souvent ce qui vient de loin n'en vaut pas mieux. Dans cette histoire des plantes des environs de Paris , Tournefort rassemble, outre leurs différens noms et leurs descriptions, les analyses chymiques que l'académie en avait faites, et leurs vertus les mieux prouvées. Ce livre seal répondrait suffisamment aux reproches que l'on fait quelquefois aux médecins de n'aimer pas les remèdes tirés des simples, parce qu'ils sont trop faciles et d’un effet trop prompt. Certainement Tournefort en produit ici un grand nombre; cependant ils sont la plupart assez négligés, et il semble qu'une certaine fatalité ordonne qu'on les désirera beaucoup, et qu'on s'en ser

vira peu.

On peut compter parmi les ouyrages de Tournefort un livre, ou du moins une partie d'un livre, qu'il n'a pourtant pas fait imprimer. Il porte pour titre : Schola botanica , sive catalogus plantarum , quas ab aliquot annis in horto regio Parisiensi studiosis indigitavit vir clarissimus Josephus Pitton de Tournefort, doctor medicus , 'ut et Pauli Hermanni paradisi batavi Prodromus , etc. Amstelodami , 1699. Un anglais nommé Simon Warton , qui avait étudié trois ans en botanique au jardin du roi, sous Tournefort, fit ce catalogue des plantes qu'il y avait

vues.

Comme les Élémens de botanique avaient eu tout le succès que l'auteur même pouvait désirer , il en donna en 1700 une traduction latine en faveur des étrangers , et plus ample , sous le titre d'institutiones rei herbarice, en trois volumes in-4o , dont le premier contient les noms des plantes distribuées selon le système de l'auteur, et les deux autres leurs figures très-bien gravées. A la tête de cette traduction est une grande préface , ou introduction à la botanique, qui contient avec les principes du système de Tournefort ingénieusement et solidement établis, une histoire de la botanique et des botanistes , recueillie avec beaucoup de soin et agréablement écrite. On n'aura pas de peine à s'imaginer qu'il

son amour.

s'occupait avec plaisir de tout ce qui avait rapport à l'objet de. Cet amour cependant n

n'était

pas

si fidèle aux plantes , qu'il ne se portât presque avec la même ardeur à toutes les autres curiosités de la physique, pierres figurées, marcassites rares , pétrifications et crystallisations extraordinaires, coquillages de toutes les espèces. Il est vrai que du nombre de ces sortes d'infidélités on en pourrait excepter son goût pour les pierres ; car il croyait que c'étaient des plantes qui végétaient, et qui avaient des graines : il était même assez disposé à étendre ce système jusqu'aux métaux, et il semble qu'autant qu'il pouvait , il transformait tout en ce qu'il aimait le mieux. Il ramassait aussi des habillemens, des armes, des instrumens de nations éloignées , autres sortes de curiosités qui, quoiqu'elles ne soient pas sorties immédiatement des mains de la nature,

ne laissent

pas

de de venir philosophiques pour qui sait philosopher. De tout cela ensemble il s'était fait un cabinet superbe pour un particulier , et fameux dans Paris; les curieux l'estimaient 45 ou 50,000 livres. Ce serait une tache dans la vie d'un philosophe qu'une si grande dépense , si elle avait eu tout autre objet. Elle prouve que Tour-, nefort, dans une fortune aussi bornée que la sienne, n'avait

pu guère donner à des plaisirs plus frivoles, et cependant beaucoup plus recherchés.

Avec toutes les qualités qu'il avait, on peut juger aisément combien il était propre à être un excellent voyageur; car j'entends ici par ce terme , non ceux qui voyagent simplement, mais ceux en qui se trouvent et une curiosité fort étendue, qui est assez rare ,

et'un certain don de bien voir, plus rare encore. Les philosophes ne courent guère le monde, et ceux qui le courent ne sont ordinairement guère philosophes ; et par-là un voyage de philosophe est extrêmement précieux. Aussi nous comptons que ce fut un bonheur pour les sciences, que l'ordre que Tournefort reçut du roi en 1700, d'aller en Grèce, en Asie et en Afrique , non-seulement pour y reconnaître les plantes des anciens, et peut-être aussi celles qui leur auront échappé; mais encore pour y faire des observations sur toute l'histoire naturelle, sur la géographie ancienne et moderne , et même sur les moeurs, la religion et le commerce des peuples. Nous ne répéterons point ici ce que nous avons dit sur ce sujet dans l'histoire de 1700 (p. 79 et suiv. ). Il eut ordre d'écrire le plus souvent qu'il pourrait au comte de Pontchartrain , qui lui procurait tous les agrémens possibles dans son voyage, et de l'informer en détail de ses découvertes et de ses aventures.

Toumefort, accompagné de Gundelsheimer , allemand, ex

cellent médecin , et de Aubrier , habile peintre, alla jusqu'à la frontière de Perse, toujours herborisant et observant. Les autres voyageurs vont par mer le plus qu'ils peuvent, parce que la mer est plus commode , et sur terre ils prennent les chemins les plus battus. Ceux-ci n'allaient par mer que le moins qu'il était possible ; ils étaient toujours hors des chemins , et s'en faisaient de nouveaux dans des lieux impraticables. On lira bientôt avec un plaisir mêlé d'horreur le récit de leur descente dans la grotte d’Antiparos , c'est-à-dire dans trois ou quatre abîmes affreux qui se succèdent les uns aux autres. Tournefort eut la sensible joie d'y voir une nouvelle espèce de jardin, dont toutes les plantes étaient différentes pièces de marbre encore naissantes ou jeunes , et qui, selon toutes les circonstances dont leur formation était accompagnée, n'avaient pu que végéter. En vain la nature s'était cachée dans des lieux si profonds et si inaccessibles pour travailler à la végétation des pierres ; elle fut, pour ainsi dire, prise sur le fait par des curieux si hardis.

L'Afrique était comprise dans le dessein du voyage de Tournefort; mais la peste , qui était en Égypte, le fit revenir de Smyrne en France en 1702. Ce fut là le premier obstacle qui l'eût arrêté. Il arriva , comme l'a dit un grand poëte , pour une occasion plus brillante et moins utile , chargé des dépouilles de l'Orient. Il rapportait, outre une infinité d'observations différentes, 1356 nouvelles espèces de plantes , dont une grande partie venaient se ranger d'elles-mêmes sous quelqu'un des 673 genres qu'il avait établis. Il ne fut obligé de créer pour tout le reste que 25 nouveaux genres , .sans aucune augmentation des classes ; ce qui prouve la commodité d'un système , où tant de plantes étrangères, et que l'on n'attendait point, entraient si facilement. Il en fit son corollarium institutionum rei herbariæ , imprimé en 1703.

Quand il fut revenu à Paris, il songea à reprendre la pratique de la médecine , qu'il avait sacrifiée à son voyage du Levant, dans le temps qu'elle commençait à lui réussir beaucoup. L'expérience fait voir qu'en tout ce qui dépend d'un certain goût du public, et surtout en ce genre-là, les interruptions sont dangereuses ; l'approbation des hommes est quelque chose de force, et qui ne demande qu'à finir. Tournefort eut donc quelque peine à renouer le fil de ce qu'il avait quitté : d'ailleurs il fallait qu'il s'acquittât de ses anciens exercices du jardin royal ; il y joignit encore ceux du collége royal, où il eut une place de professeur en médecine : les fonctions de l'académie lui demandaient aussi du temps. Enfin il voulut travailler à la relation de son grand voyage, dont il n'avait rapporté que de simples

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