Page images
PDF
EPUB

n'était qu'après de longues erreurs qu'elle devait enfin revenir à la nature et aux vrais principes de l'Art.

Si, malgré les divers efforts de plusieurs talens distingués, la Comédie ne put se inaintenir à la hauteur ou le génie l'avait élevée sous le règne de Louis XIV, il n'en fut pas de même de la Tragédie, destinée à s'ouvrir encore des routes nouvelles. Corneille et Racine ne pouvaient être surpassés ; ils eurent du inoins dans le dix-huitièine siècle d'illustres successeurs et un rival.

Déjà vers le commencement de ce siècle avait paru un Génie inculte, il est vrai, mais fier et tragique. Corneille avait élevé l'ame, Racine affecté délicieusement le coeur; Crébillon voulut effrayer l'imagination: il s'éleva sur une scène sanglante, et le but de ses Compositions théâtrales fut la terreur. Un faux système dramatique, des intrigues sans vraisemblance , des situations forcées , des déguisemens , et tous ces petits moyens qui appartiennent plus au Romancier qu'au vé. ritable Poète, ont trop défiguré ses Tragédies; de grands traits épars dans son style n'y rachètent point assez les vices de l'élocution trop dépourvue de pureté, de correction et d'harmonie. Mais celui qui sut tracer les caractères de Rhadamisthe, de Palamède et de Pharasmane , dut obtenir , et mérita sans doute, des succès d'autant plus éclatans qu'il ramenait le premier sur la Scène les fortes et mâles passions que l'École dégénérée du plus parfait de nos Poètes en avait alors exilées. Heureux si, pour l'intérêt de son talent, il eût moins négligé l'étude de la Langue et des grands modèles ! Heureux surtout si, contre l'intérêt de sa renommée, l'animosité et l'envie ne l'avaient pas opposé comme un rival au Poète qui n'en devait point connaître dans ce siècle qu'il remplit tout entier de son génie et de sa gloire !

Ce Génie extraordinaire est trop vaste pour être embrassé dans son ensemble : pour mesurer son étendue, il faut d'abord la diviser. Concevez donc un Poète épique qui parcourt à-la-fois avec honneur la carrière de Virgile et celle de l'Arioste ; un Poète didactique, digne émule de Pope dans l'Épître morale, digne éleve d'Horace dans la Satire ; un Poète aimable et léger, sans modèle comme sans émule ; enfin un Poète dramatique, célèbre par vingt succès , illustre par six chefs-d'oeuvreș. Concevez encore un Historien qui crée son genre , et qui le fixe; un Romancier qui invente sa manière, et la rend inimitable ; un rival de Cicéron dans l'Épître familière ; un Critique qui n'a point de rival. Concevez, dis-je, séparément tous ces Écrivains d'un mérite supérieur. Le Siècle qui les aurait produits seuls ne formerait-il pas une Époque glorieuse dans les Lettres ? Eh bien ! tous ces Écrivains divers qui seuls auraient illustré leur Siècle, c'est Voltaire.

و

Après Corneille, après Racine, il ajouta , durant quarante années, de nouveaux dé. veloppemens à notre Scène tragique. Les Étrangers reprochaient à nos drames , ils leur reprochent encore , de

de manquer

de

spec. tacle et d'action. Ce reproche n'était que sévère ; Voltaire le rendit injuste. Le talent d'enchaîner et de multiplier les situations délicates, ou fortement théâtrales ; l'adresse de lier la pompe du Spectacle à l'intérêt des situations principales , et de frapper toujours les sens pour ébranler avec plus d'empire l'imagination ; l'invention et la variété des Sujets , l'éclat et la vérité des couleurs locales ; la peinture et les contrastes des préjugés, des lumières et des habitudes des Peuples , l'élèvent au rang des plus grands Maîtres , et le distinguent entre ses égaux. Ce qui le distingue plus encore , c'est ce caractère d'utilité morale qu'il sait imprimer à toutes ses conceptions ; cet art sublime, dont la source était dans son âme comme dans son génie , de fondre la pitié dans la terreur, la raison dans le sentiment, et de faire sortir des situations les plus attendrissantes ou les plus sombres, les plus consolantes et les plus douces leçons de tolérance et d'humanité (1). Génie ardent et sensible qui, moins touchant que Racine, est quelquefois plus déchirant; qui a moins de sublime et d'élévation que Corneille , mais

(1) Un célèbre Critique anglais qui n'est pas injuste envers Racine, n'hésite cependant pas à reconnaitre dans l’Auteur d'Alzire, de Zaïre, de Mérope et de Sémiramis le plus religieux et le plus moral de tous les Tragiques du Monde. Voyez la Rhétorique de HuguesDlair, 46e, leçon.

plus de véhémence et d'éclat ; et qui par des créations multipliées, par les combinai. sons les plus théâtrales , et les mouvemens passionnés d'une imagination impétueuse et brûlante, a mérité le titre glorieux , non sans doute du plus parfait des Poètes qui se sont illustrés dans la Tragédie, mais du plus tragique de nos Poètes !

Digne rival de nos grands Maîtres dans un genre où nous n'avons point de rivaux, il est encore parmi nous, non pas le premier, nais le seul Maître, dans un genre plus étendu, plus difficile , et qu'un préjugé universel semblait pour jamais interdire à notre Langue et à l'esprit de notre Nation. La Henriade parut : 'elle étonna l'Europe , elle vengea

la France. Toutefois cette Épopée doit être placée loin des Modèles. On y chercherait vainement les grandes proportions de la Jérusalem ou de l'Iliade. Trop bornée dans son plan, trop rapide, ou si l'on veut, trop resserrée dans sa marche elle offre des Narrations, mais peu de Peintures, des Portraits plutôt que des Caractères, une Machine allégorique et peu Merveilleux. Ce qui est plus remarquable,

peu de

« PreviousContinue »