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n'avait trouvé la force et la justesse d'expression qui se rencontrent dans son livre. Il dit en un mot ce qu'un autre ne dit pas aussi parfaitement en six. Ce qui est encore beau chez lui, c'est que nonobstant la hardiesse de ses expressions , il n'y en a point de fausses et qui ne rendent très-heureusement sa pensée. Je doute fort que cette manière d'écrire soit suivie. On trouve bien mieux son compte à suivre le style efféminé. Il faut avoir autant de génie que M. de La Bruyère pour l'imiter , et cela est bien difficile. Il est merveilleux à attraper le ridicule des hommes et à le développer. Ses caractères sont un peu chargés , mais ils ne laissent pas dêtre naturels (a) ».

Les grands écrivains du règne de Louis XIV me semblent avoir été mieux appréciés , et loués bien plus dignement dans le dix-huitième siècle qu'ils ne l'avaient été de leur tems. Cette remarque generalement vraie, devient sur-tout évidemment juste si nous l'appliquons à La Bruyère (b).

Vauvenargues qui , dans ses Réflexions sur nos poètes et nos orateurs , s'est attaché à caractériser tous ces grands écrivains du dix-septième siècle, y consacre à l'éloge de La Bruyère deux pages qui méritent d'être citées en entier. On y reconnaîtra , si je ne me trompe,

(a) Ménagiana , Tome2, pag. 334.

(1) On sent que je ne dois pas m'arrêter ici sur quelques traits heureux, mais épars dans divers ouvrages du dix-huitième siècle. Il serait baaucoup trop facile de rassembler un grand nombre de pareils traits.

une admiration raisonnée à-la-fois et vivement sentie de l'auteur des Caractères.

« Il n'y a presque point de tour dans léloquence , qu'on ne trouve dans La Bruyère ; et și on y desire quelque chose , ce ne sont pas certainement les expressions, qui sont d'une force infinie , et toujours les plus propres et les plus précises qu'on puisse employer. Peu de gens l'ont compte parmi les orateurs , parce qu'il n'y a pas une suite sensible dans ses Caractères. Nous fesons trop peu d'attention à la perfection de ces fragmens , qui contiennent souvent plus de matière que de longs discours, plus de proportion et plus d'art ».

« On remarque dans tout son ouvrage un esprit juste, élevé ,, nerveux , pathétique, également capable de réflexion et de sentiment, et doué avec avantage de cette invention , qui distingue la main des maitres, et qui caractérise le génie».

» Personne n'a peint les détails avec plus de feu , plos de force , plus d'imagination dans l'expression , qu'on en voit dans ses Caractères. Il est vrai qu'on n'y trouve pas aussi souvent que dans les écrits de Bossuet et de Pascal, de ces traits qui caractérisent, non pas une passion ou les vices d'un particulier , mais le genre humain. Ses portraits les plus élevés ne sont jamais aussi grands que ceux de Fénelon on de Boşsuet ;, ce qui vient en grande partie, de la différence des genres qu'ils ont traités. La Bruyère a cru , ce me semble , qu'on ne pouvait peindre les hommes assez petits ; et il s'est bien plus attaché à relever leurs ri

dicules que leur force. Je crois qu'il est permis de présumer qu'il n'avait ni l'élévation , ni la sagacité , ni la profondeur de quelques esprits du premier ordre. Mais on ne lui peut disputer sans injustice , une forte imagination , un caractère véritablement original, et un génie créateur ».

Il y a ici , ce. me semble, quelques opinions peu fondées : mais il y a aussi des traits remarquables par leur justesse et leur concision : tels m'ont paru du moins ceux que j'ai soulignés. Ce qui n'est pas médiocrement plaisant, c'est qu'après avoir ainsi caractérisé La Bruyère , Vauvenargues s'étonnait ( dans sa première édition ) qu'on sentit quelquefois en un si beau génie les bornes de l'esprit humain. Cela prouve , ajoutait-il, qu'il est possible qu'un autens ait moins de profondeur et de sagacité que des hommes moins pathétiques. Peut-être que le Cardinal de Richelieu était supérieur d Milton. Et il partait de ce curieux rapprochement pour établir un long parallèle entre La Bruyère et Fénelon qu'on ne peut rapprocher que par leurs différences. Les parallèles sont en général des morceaux très-brillans. On y met beaucoup d'esprit , et je crois qu'il ne serait pas impossible d'y mettre de la raison. Il en est à-coup-sûr de très-ingénieux, il en est même d'éloquens ; il en est peut-être de justes.

Ce qui me parait le plus digne d'observation dans ces fragmens de Vauvenargues , c'est la manière dont il envisage le moraliste davis La Bruyère qui, s'il faut l'en croire, a pensé qu'on ne pouvait peindre les

hommes assez petits, et s'est bien plus attaché à relever leurs faiblesses que leur force. Cette remarque est au fond assez juste , quoique cependant exagérée dans sa première partie ; mais elle devait sur-tout être de la plus grande évidence aux yeux du philosophe qui, doué d'une sensibilité généreuse , plein d'estime , ou si l'on veut , d'indulgence pour l'humanité, loin de sonder le cæur de l'homme pour y trouver les replis dans lesquels se réfugie et se cache le vice, y a cherché sur-tout les resources qu'il conserve pour la vertu ; observation déjà faite par une femme (a) qui a

(a) Dans un morceau sur Vauvenargues qui fait partic des Mélanges de littérature publiés par M. Suard. J'en citerai un court passage : remarquable par la finesse des pensées , il a de plus l'avantage de rentrer dans notre sujet.

« Que La Rochefoucault, et ceux qui, comme lui , n'ont observé, n'ont déployé que nos misères , plaisent de préfé. rence au plus grand nombre des lecteurs, on en est peu surpris; tant de gens sont ravis qu'on les décourage , pour n'avoir pas la honte de se décourager eux-mêmes! Que La Bruyère , que Montagne soient plus généralement goûtés que Vauvenargues, cela peut tenir à la différence du genre , autant qu'à celle du mérite ».

» La Bruyère a peint de l'homme l'effet qu'il produit dans le monde , Montagne les impressions qu'il en reçoit , Vauvenargues les dispositions qu'il y porte. L'un forme un tableau des traits épars sous nos yeux , l'autre réveille les sensations fagitives ensevelies dans notre mémoire, le troisième và chercher en nous ce que nous n'y pouvons démêler qu'à force d'esprit. La Bruyère nous épargne la peine de la réflexion; Montagne nous conduit à réfléchir ; il faut avoir réfléchi puur se plaire avec Vauvenargues, et si peu de gens réfléchissent assez pour profiter même des reflexions des autres ».

beaucoup

beaucoup d'esprit et de talent, et beaucoup de grace dans l'un et dans l'autre. Cependant Vauvenargues luimême finit par s'essayer à peindre des Caractères satiriques. Mais , pour emprunter encore les expressions de l'écrivain déjà cité, ce genre ne pouvait être celui de Vauvenargues. Indulgent dans ses principes àutant que noble dans ses penchans , et comme lui-même le dit de Fénelon, plus tendre pour la vertu qu'implacable au vice, il ne pouvait manier avec assez de vigueur les armes quelquefois cruelles de la sätife.

Il suit de tout cet examen que Vauvenargues avait vivement senti presque tous les genres de mérite de La Bruyère, mais qu'il était encore bien loin d'être remonté à leur source, et de s'être reņdu raison des richesses du talent, éť de la profonde connaissance de l'art qu'ils supposent.

M. Suard fit enfin (a) ce que n'avait pas fait Vauves nargues. Il affirma, comme lui, qu'il n'y a presque point de tour dans l'éloquence qui ne se trouve dans La Bruyère ; et il ne se borna point à l'affirmer, II réfuta la critique de Boileau, peu digne en effet d'un tel maître , qui ne pouvait pas ignorer qu'il y a dans l'art décrire des secrets plus importans que ces lui de trouver ces formules qui servent d lier les idées et à unir les parties du discours : et il montra que La Bruyère, en évitant les transitions, s'était imposé

(a) Dans sa notice sur La Bruyère, imprimée pour la première fois dans un Choix de Caractères,

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