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Académicien est sans doute d'un bon exemple: mais craindre toute sorte d'ambition un homme qui vit à la Cour! à coup sûr si La Bruyère avait orné de ce trait-là quelqu'un de ses Caractères, on l'aurait taxé d'invraisemblance, et ce n'eût pas été sans fondement. Il convient lui-même que l'air de Cour est contagieux, et qu'il se gagne à Versailles comme l'accent normand à Rouen ou à Falaise (1). Il doit y avoir dans cet aveu beaucoup de franchise ou un peu d'amour - propre je me déclare pour le der: nier; La Bruyère n'était pas une dupe, et il écrivait ces paroles dans le palais d'un Prince du Sang. S'il l'eût gagné cet air con. tagieux, aurait-il voulu nous en avertir? Ne serait-ce pas plutôt le témoignage indirect que rend de sa bonne santé un homme entouré de malades? Si c'est un éloge discret et détourné que La Bru,cre fait de lui-même en ne parlant que d'autrui, il faut bien lui pardonner que de gens en pareil cas, seraient forcés d'être modestes !

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Lui qui se plaignait tant des fausses clefs

(1) Chap. VIII, De la Cour.

dont se servaient des escrocs pour pénétrer ses Caractères, n'aurait-il pas craint qu'on en fît usage pour dénaturer le sien ?n'auraitil pas voulu nous donner la véritable clef de ce passage, lorsqu'il pose cette maxime presque aussi hardie que sage dans un Aca démicien, mais un peu plus courageuse dans le protégé d'un Duc et Pair: « Le Prince » n'a pas assez de toute sa fortune pour payer une basse complaisance, si l'on »en juge par tout ce que celui qu'il veut » récompenser y a mis du sien ; et il n'a pas » trop de toute sa puissance pour le punir » s'il mesure sa vengeance au tort qu'il en » a reçu (1), » Je vois maintenant pour quoi, précepteur d'un jeune Prince, il en a obtenu l'estime, la reconnaissance, et non pas la faveur. Il n'était pas, je présume, assez complaisant pour mériter de faire fortune.

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Je doute même beaucoup qu'il en ait eu l'ambition. Selon lui, les meilleurs des biens, s'il y a des biens, sont la santé, le

repos,

(1) Chap. IX, Des Grands.

et un endroit qui soit notre domaine (1). Or ces biens-là, quand on les a, l'on peut en jouir en paix, sans mériter, dans le sens où il l'entend, ni punition, ni récompense. On peut vivré pour soi, maître de son tems et de sa pensée; éviter le monde, comme il le conseille lui-même, de crainte d'en être ennuyé. Quoique cette dernière expression jette encore un léger voile sur le conseil du Philosophe, et qu'il ne dût rien perdre a être expliqué, il sera plus généreux cependant de laisser à chacun le droit de l'entendre à sa fantaisie. Mais ne trouve-t-on pas ici plus d'à-demi expliqué le mystère de cette obscurité philosophique où est resté, même après sa mort, un écrivain satirique, un moraliste adiniré dans un siècle où tout fut célèbre, et qui, malgré sa renonimée, sut couler au sein de Paris des jours ignorés, et mourir sans laisser dans la mémoire des hommes, aucune trace de ses actions?

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(1) Chap. VIII, De la Cour. Le texte porte dans toutes les éditions: « Et un endroit qui soit son do» maine ». J'ai cru la faute trop apparente pour qu'il fût possible de la laisser.

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dont la renommée est éclatante, dépose encore en sa faveur. Il vivait auprès des Grands; et s'il fût entré dans leurs intrigues, on aurait parlé de lui: il vivait parmi les Gens de lettres, et s'il se fût mêlé dans leurs querelles, on aurait parlé de lui. On ne parla que de son livre : l'Auteur en fut plus heureux; et, pour comble de bonne fortune, le voile qui couvrait sa vie protège encore sa mémoire, et met son caractère moral hors de l'atteinte des Commentateurs, dont tout le zèle du moins n'a pu défigurer que son livre.

Je me trompe cependant, l'on a tenté de faire mieux. Un Critique distingué (1), un Chartreux (2), et un Compilateur, qui n'est ni chartreux ni critique (3), ont élevé contre La Bruyère des accusations qui, si elles étaient fondées, contrarieraient beaucoup l'idée que nous nous formons de son ca

(1) Cours de littérature de Laharpe, tome VII. (2) Mélanges d'histoire et de littérature, publiés par M. de Vigneul-Marville, (Dóm Bonaventure d'Argone, prieur de la Chartreuse de Gaillon).

(3) Histoire des moralistes modernes. Paris, 1773.

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ractère. Le Critique lui reproche de la manvaise humeur, et l'amour de l'argent; le 'Chartreux l'accuse de vaine gloire; le Compilateur, de trop d'esprit. Le premier se fonde sur ce qu'un Philosophe mis en scène par La Bruyère, déclare fort plaisamment que l'on ne gagne rien à faire d'excellens livres, qu'un bon négoce vaut mieux, et qu'il va donner pour titre à son nouvel écrit: Du beau du vrai, du premier principe, par Antisthènes, vendeur de marée. Le second, violant la règle de son ordre qui lui commandait le silence, et peut-être la charité cite à l'appui de sa censure, un passage où le satirique avertit ces grands Seigneurs ennoblis dans la finance, et qui dans leur coffre-fort tiennent sous la clef toute leur race, que si jamais il fait fortune, il descend en ligne directe d'un Geoffroy de La Bruyère qui suivit Godefroy de Bouillon à la conquête de la Terre Sainte (1). Le troisième enfin, prétend que La Bruyère est peu philosophe, parce qu'il montre dans son style la prétention d'avoir beaucoup d'esprit. J'en suis fâché pour ces Messieurs,

(1) Chap, XIV, De quelques Usages.

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