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profiter de tout , prit dans Hamlet de Sakespeare, l'idée de l'Ombre de Ninus. D'excellens critiques, il est vrai , donnent encore la préférence à ce Spectre qui, dans Hamlet, toujours invisible et toujours présent à la conscience effrayée de ce Prince , inspire bien plus de terreur que l'apparition de Ninus. Mais où la terreur vraiment tragique, c'est-à-dire, mêlée au pathétique et à la pitié, s'est-elle inontrée sur la scène avec plus de grandeur et d'énergie que dans le quatrième acte de Sémiramis , quand cette Reine se traîne sanglante aux bords de la tombe de son époux, implorant, contre son meurtrier , le secours de son meurtrier lui-même , le secours d'un fils qui vient d'immoler sa mère au moment qu'il croyait la venger,

Le rôle de Sémiramis faite pour commander aux hommes, et ne cédant qu'à la vengeance du ciel et aux terreurs du remords , est encore au-dessus de cette combinaison si éminemment théâtrale : et la pompe, la magnificence du style y répandent un nouvel éclat, C'est la magie poétique de ce style qui fait oublier le vide , j'ai presque dit la nullité de l'action durant les premiers actes. On assure , et je le crois, que Voltaire s'était proposé pour modèle la poésie de style d'Athalie.

Ce n'est pas seulement pour la poésie que Voltaire se choisit un modèle dans Oreste. Il se fait gloire d'imiter Sophocle ; et quelquefois il l'embellit par d'heureux développemens ; quelquefois encore il l'enrichit par des conceptions nouvelles. Alors l'admiration se partage entre les beautés de Sophocle misés en euvre par le génie de Voltaire , et les beautés que Voltaire n'a puisées que dans son génie : et c'est à mon gré, le plus grand éloge qu'on puisse faire de tous deux. Parmi ces beautés originales , on a remarqué surtout le caractère de Clytemnestre tel qu'il est chez le poète français. Eschile, Sophocle et Crébillon avaient peint Clytemnestre mère dénaturée autant qu'épouse barbare. Clytemnestre dans Voltaire expie par des remords le meurtre de son époux , elle aime ses enfans elle est mère ; son crime n'a point étouffé en elle la voix du sang , et les penchans de la nature. Ce caractère a beaucoup de ressemblance avec celui de Sémiramis , mais il est placé dans des situations bien différentes ; et l'on ne peut qu'admirer le talent fécond et flexible qui ne paraît pas un instant se répéter en retraçant deux fois le même caractère. Oreste paraît animé de cet esprit antique qui respire dans l'ensemble et dans les détails de Mérope. Mais Mérope est un chefd'oeuvre , où le génie dramatique ne se dément jamais : dans Oreste les deux derniers actes, et surtout le dénouement, ne tiennent peut-être pas ce qu'avaient promis les premiers actes , et ce qu'on devait attendre de Voltaire appuyé sur Sophocle. Il y a de grandes beautés dans le style, mais il y a aussi des faiblesses , et même quelques déclamations.

Le style est bien plus soutenu dans Rome sauvée toujours noble , måle, éloquent ; ce sont les personnages mêmes qu'on croit entendre ; c'est Catilina, c'est César , c'est Caton, c'est Cicéron lui-même, aussi éloquent sur le théâtre qu'il l'était dans le Forum. Si l'on croit entendre ces hommes célèbres, on ne croit

pas moins les voir agir. L'illusion est complète ; et ce qui étonne, c'est que tous ces caractères supé. rieurs 'se prononcent avec

une si hante énergie, sans jamais s'éclipser l'un l'autre. C'est qu'ils sont ici dans la tragédie ce qu'ils furent autrefois dans Rome, et ce qu'ils sont encore dans l'histoire. Si l'intrigue languit quelquefois , si les ressorts de l'action paraissent relâchés dans plusieurs scènes , ces défauts sont rachetés

par

des beautés austères et savantes, Roine Sauvée est la pièce des connaisseurs. Et c'est un de ces ouvrages qui feront toujours avouer aux critiques de bon goût et de bonne foi que le premier tragique dans la peinture des mœurs, c'est Voltaire,

Il acquit encore plus de droits à ce haut rang par la tragédie de l'Orphelin de la Chine. Voltaire avait plus de soixante ans lorsqu'il composa l’Orphelin, mais il était encore dévoré du besoin de créer et de produire. Ce fut alors pour la première fois que parut sur la scène cette nation d'une antiquité si reculée , si célèbre par ses moeurs et par ses institutions inaltérables. Le fond du tableau est une de ces grandes révolutions que Voltaire seul a transportées sur la scène avec tant de majesté. C'est une horde conquérante et barbare , subjuguée à son tour par les lumières et la civilisation des vaincus ; c'est une nation éclairée qui soumet à ses lois ceux qui l'ont asservie à leurs armes. L'intérêt est diyisé dans cet ouvrage,

l'unité d'action r'est pas plus exactement observée. Mais le rôle seul d'Idamé n'eût-il pas. racheté toutes ces fautes? La scène où elle défend son fils qu'un père veut sacrifier pour sau“ ver l'héritier de ses maîtres, cette scène où une mère éplorée oppose les droits de la nature au fanatisme social, été comparée avec raison à la sublime scène d'Iphigénie, où Clytemnestre défend aussi sa fille contre les préjugés et l'ambition barbare de son époux. On doit même remarquer que ces deux scenes assez semblables pour le fond , n'ont dans l'exécution aucune ressemblance et que c'est dans Voltaire un mérite de plus. Une scène non moins brillante, et où le génie tragique se montre avec non moins de vigueur, c'est celle du cinquième acte où Zamti et Idamé se proposent mutuellement de se donner la mort. Enfin le dénouement le plus heureux unit l'admiration à l'intérêt, et renvoie le speca tateur plein d'une émotion douce et profonde. L'Orphelin a beaucoup de défauts : mais c'est l'un des ouvrages de Voltaire qui font le mieux connaître l'immense étendue de son esprit , et qui portent plus particulièrement l'empreinte originale de son génie. La philosophie qu'il a su mettre en action et fondre en sentiment, est ici inhérente au sujet , et parait à-la-fois appelée par les moeurs , par

les caractères , et sur-tout par les situations,

et

Tancrède qui suivit , était d'un genre tout différent, et ne ressemblait à rien de ce qui l'avait précédé. On ne peut qu'admirer ce génie infatigable qui, à soixantequatre ans se frayait encore des routes nouvelles conservait cette force tragique si råre même pour le talent dans toute la vigueur de l'âge. M, de la Harpe qui dans l'analyse du théâtre de Voltaire , a surtout fait ressortir avec art les beautés de Tancrède et de Zaïre, et justifié ces chefs-d'oeuvres de la plupart des défauts de vraisemblance 'qu'on leur avait long - tems reprochés, avoue que de toutes les tragédies de Voltajre Tancrède est celle dont la contexture lui a toujours paru le plus artistement travaillée.

Un ouvrage de théâtre conçu hardiment,

dit encore M. de la Harpe, et une espèce de problème à résoudre : voici celui de Tancrède. Il faut trouver le

moyen

de fonder l'intérêt de cinq actes uniquement sur l'amour, et cependant les deux amans ne pourront se voir et se parler qu'au quatrième acte , entourés de témoins et comme étrangers et inconnus l'un à l'autre. Sans cette condition, il n'y a point de pièce ; et quoiqu'elle soit toute d'amour , il est de l'essence du

sujet que

les deux amans ne puissent s'expliquer qu'à la dernière scène. Cette espèce de donnée dramatique parait d'abord insoluble : comment occuper toujours de la passion de deux personnages sans les faire paraître ensemble ? il n'y a aucun exemple d'une pareille intrígue. .... » Non , sans doute , il n'y en a aucun į

et les ressorts que Voltaire a fait mouvoir pour la soutenir durant cinq actes sont'un des plus grands efforts de l'art. Tancrède est un des ouvrages de Voltaire , et c'est dire de tous les tragiques, où il y a le plus de magie théâtrale , où elle agit le plus secrètement, et se fait sentir avec le plus de violence et de charme. Quand Voltaire fit représenter Tancrède en 1760, les deux premiers actes parurent un peu longs ; cela pouvait annoncer un défaut, et n'en était pas moins un éloge. En occupant sans

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