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seul homme pour imposer à l'Univers ; enfin, il fals lait être Voltaire. La seule conception de ce rôle est admirable ; mais si l'exécution ne l'était davantage, Mahomet n'eût inspiré que l'horreur. Dans Voltaire il étonne, il subjugue, on le maudit et on l'admire, il ne se dément pas un instant; toujours héros et brigand, il conserve dans le sein du crime son caractère d'élévation. Toutefois, ce qui est un effort de l'art, Zopire, qui n'a d'autre grandeur que celle de la vertu , mais de la vertu forte et magnanime, non-seulement se soutient auprès de lui sans désavantage , mais on sent qu'il aurait confondu Mahomet, si Mahomet avait pu l'être.

La scène de leur entrevue , au second acte , est dans la mémoire de tous les amis des vers. Un juge bien fait pour la sentir, l'a louée comme un sublime modèle : et l'on s'est plu à voir l'ennemi des spectacles rendre hommage au génie dramatique dans un homme qu'il n'aimait pas. Il ne me convient pas de parler après lui de cette scène, je me borne à répéter l'éloge qu'il en a fait.

« Cette scène est conduite avec tant d'art, a dit Rousseau dans sa Lettre sur les spectacles, que Mahomet sans se démentir, sans rien perdre de la supériorité qui lui est propre, est pourtant éclipsé par le simple bon sens et l'intrépida vertu de Zopire. Il fallait un auteur qui sentit bien sa force pour oser mettre vis.de vis l'un de l'autre deux pareils inteflocuteurs. Je n'ai jamais ouï faire de cette scène en particulier, tout l'éloge dont elle me parait digne. Je n'en connais pas une au théâtre Français où la main d'un grand maître soit plus

sensiblement empreinte , et où le sacré caractère de la vertu l'emporte plus sensiblement sur l'éléyation du génie. »

Le quatrième acte de Mahomet est seul un chefd'oeuvre. Il unit au degré le plus éminent la force théâtrale , le pathétique et la terreur. Séïde poussé au meurtre par un ordre qu'il croit émané du ciel, retenu par la nature qui se révolte et crie dans son sein; excité par un amour incestueux à un assassinat parricide, et retrouvant son père au moment qu'il vient de l'immoler ; un tel spectacle n'eût été qu'horrible si. la pitié et l'attendrissement n'avaient soulagé par des larmes les impressions d'horreur et d'effroi qu'il produit dans toutes les âmes. La difficulté vaincue dans l'exécution ajoute aux beautés hardies d'une conception si fortement tragique. Le cinquième acte , a-t-on dit', est inférieur au quatrième , et cela est vrai. Ce défaut, si c'en est un, Racine, le plus parfait de nos poètes , ne l'a point évité dans plusieurs de ses belles Tragédies ; et peut-être le cinquième acte de Phèdre ne tient-il pas tout ce que le quatrième avait promis. Voltaire, le plus souvent, n'a rien d'aussi théâtral que son cinquième .acte, rien d'aussi sublime ou d'aussi déchirant. Si le dénouement de Mahomet n'est pas sous ce rapport aussi heureux que celui d'Alzire, il n'est pas vrai, comme on l'ajoute , que le cinquième acte soit languissant, et surtout qu'il soit presque inutile. Ne servirait-il au Poète qu'à pénétrer plus avant dans les profondeurs de l'âme et du caractère de Mahomet, c'en serait assez pour qu'il ne fait pas indigne de couronner cette admirable Tragédie. Je m'étonne que M. de la Harpe', dont j'ai souvent adopté les opinions sur quelques-uns des chefs-d'oeuvres de Voltaire , dont l'analyse est une des brillantes parties de son Cours de littérature, ait cru voir une invraisemblance choquante dans le ressort que fait jouer l'auteur de Mahomet pour amener son dénouement. N'est-il pas dans l'ordre des choses possibles, que le poison agisse sur Séïde en présence de Mahomet? N'est-il pas très-vraisemblable que Mahomet se serve de sa mort pour répandre la terreur dans cette populace ignorante ? Sans doute Mahomet eût trouvé d'autres voies pour appaiser la sédition : mais la promptitude et la dextérité avec laquelle il met en @uvre le premier moyen que lui offre le hasard, ne caractérisent-elles pas cet esprit d'audace et d'imposture, dont le règne est fondé sur l'erreur? Ce trait de génie est dans Mahomet un trait de caractère. Que la mort soudaine de Séïde paraisse un coup du ciel à ce 'peuple assemblé en tumulte et livré aux superstitions ; que ce spectacle et l'éloquence, l'ascendant de Mahomet, le frappent d'une terreur religieuse , et le glacent au milieu de ses fureurs , mille exemples dans l'histoire attestent la vraisemblance d'une pareille révolution.'

On a relevé dans Mahomet quelques invraisemblances peut-être plus réelles. Mais, quoi qu'il en soit, Mahomet me paraît de tous les ouvrages dramatiques de Voltaire, celui qui donne la plus haute idée de

cette tête vaste et profonde ; et il est bien peu de chefs· d'oeuvres, même plus parfaits, qui méritent de lui être comparés.

Le style est comme les autres parties de l'ouvrage , il y a des négligences fréquentes , il y a même de vrais défauts : moins neuf , moins éblouissant que celui d'Alzire, moins ferme et moins soutenu que celui de la Mort de César , moins flexible et moins passionné que celui de Zaïre, 'mais plein de force et de nerf , il réunit quelquefois le sublime de profondeur dans les pensées au sublime d'énergie dans l'expression. . ''Je me suis beaucoup étendu sur Mahomet, parce que Mahomet n'appartient qu'à Voltaire ; qu'il n'y a rien, absolument rien qui ressemble à cet. Ouvrage, dans aucun des tragiques qui l'avaient précédé, Mahomet est tout Voltaire ; c'est son génie particulier, c'est son âme toute nue qu'il dévoile dans cet ouvrage, et ce sont les objets habituels de sa pensée qu'il y transporte au théâtre. Je m'arrêterai peu, au contraire, sur Mérope parce qu'elle porte bien moins ce caractère d'originalité., et cette empreinte d'un génie créateur.

Mérope est une pièce grecque autant par le plan que par le sujet, autant par l'exécution que par le plan. L'esprit des Anciens paraît animer toute la pièce ; et on la croirait l'ouvrage d'un des grands tragiques d'A.. thènes, si un art plus délicat dans l'observation des convenances théâtrales n'y décelait quelquefois une main plus moderne. La simplicité de l'action est antique ; l'action pleine, rapide et sans vides , annonce le tragique français. C'est la plus parfaite des Tragédies de Voltaire. Ici, la perfection est dans tout, dans les moyens et dans les effets, dans l'intrigue, dans les

caractères et dans le dialogue : la plus exacte vraisemblance ajoute encore à la beauté des plus tragiques situations. La principale était donnée par les Anciens , et Voltaire s'est aidé encore de la Mérope italienne de Maffey: mais avec quel art il embellit ce qu'il imite, et combien ce qu'il ajoute embellit ce qu'il a imité ! Le récit du cinquième acte me paraît être le chef-d'oeuvre de cette sorte de narrations; le feu , le tumulte, le désordre éloquent des mouvemens, des tours, des images , en feront à jamais un modèle de la plus inimitable perfection. Le spectacle que présente le dénouement lorsque Mérope harangue le peuple de Messènes , en montrant d'un côté le corps sanglant de Polifonte, et de l'autre son fils qui accourt armé de la hache dont il a frappé le tyran , ce spectacle rappelle encore cet Art si souvent employé par Voltaire , de frapper les sens pour ébranler avec plus d'empire l'imagination, art trop négligé avant lui, même par nos grands maîtres, et qui n'avait paru durant l'autre siècle au plus haut degré de perfection, que dans le cinquième acte de Rodogune et dans celui d'Athalie.

Voltaire , dans Sémiramis , voulut hasarder sur notre scène un spectacle bien plus extraordinaire. Je ne parle point de cette décoration dont la pompe était jusqu'alors inconnue, mais de l'apparition de l'Ombre de Ninus, au moment où les États sont assemblés, où Sémiramis va nommer dans son fils , qu'elle ne connaît pas, le successeur de son époux. Ce genre de merveilleux n'était pas dédaigné des Anciens, mais il n'osait parmi pous se montrer dans la Tragédie. Voltaire , qui savait

OF OXFORD

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