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NANTES, IMP. VINCENT FOREST ET ÉMILE GRIMAUD, PLACE DU COMMERCE,

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UNE QUESTION D'HONNEUR NATIONAL

ET LITTÉRAIRE.

Bons lais de harpe vous appris,
Lais bretons de notre pays.

(Le poèine de Tristan.)

Ce que nous connaissons le moins, ce sont nos poètes du moyen åge ; on se rappelle l'aventure du bon La Fontaine : rencontrant un jour dans le monde un beau jeune homme rempli d'esprit, il demanda son nom. — C'est votre fils, lui répondit-on.

Ah! j'en suis bien aise, dit-il.

Nous sommes ainsi faits en France, nous oublions un peu nos enfants. Qu'arrive-t-il? Les bohémiennes nous les volent, et les font passer pour les leurs. Plus tard , si nous les retrouvons, nous éprouvons l'admiration naïve de l'illustre conteur de fables.

Le marquis de Paulmy a pris pour des originaux de nos anciens romans français, et fort loué comme tels, des imitations italiennes et espagnoles de ces romans. N'ai-je pas entendu moi-même un digne curé de Basse-Bretagne, émigré à Bilbao, soutenir opiniâtrément que Gil Blas est traduit de l'espagnol. Des critiques d'outre-Rhin, qu'on croirait de la force du marquis et de mon curé bas-breton, si on ne les savait aveuglés par un chauvinisme que les Allemands seuls peuvent pousser à ce degré de naïveté, ne sont pas plus justes pour la France. Ne pouvant nier qu'elle a fourni à leur pays des sujets d'épopées, comme à l'Italie, à l'Espagne et à l'Angleterre, et que nous retrouvons des versions de nos poèmes dans toutes les

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langues du nord et de l'orient de l'Europe, ils n'en contestent pas la provenance, mais ils disent qu'ils nous ont pris des squelettes auxquels ils ont rendu la vie. Ils prétendent que tout ce que les créations romanesques du moyen âge ont de nouveau, de poétique, de beau, de noble, de moral, d'honnête, de chevaleresque, est allemand, tandis qu'au contraire tout est prosaïque, laid, ignoble, malhonnête et barbare dans les prototypes français; et, pour couronner ce bel étalage d'épithètes courtoises, ils soutiennent que l'æuvre primitivement venue de France était aussi inférieure à sa transfiguration germanique que la race française est inférieure à la race allemande. On sait si j'exagére; qui ne connaît les aménités des Leo, des Holzmann et tutti quanti, à notre adresse ? M. Wilmar est plus poli sans être plus équitable. Le critique allemand traite d'une façon bien cavalière, pour ne rien dire de plus, les devanciers français de Godefroy de Strasbourg, auteur bien connu d'un poème de Tristan en langue germanique; nos vieux poètes n'auraient transmis à son compatriote que « un amas grossier de couleurs disparates. » Godefroy seul aurait « su les utiliser et réaliser une peinture de l'âme qui, en vérité aussi bien qu'en profondeur, aurait été rarement égalée. )

J'ai eu le regret de voir récemment un jeune et studieux écrivain français se faire l'écho de l'injustice allemande et refuser à nos pères l'invention du poème de Tristan. J'en souffre comme d'une défection, j'allais dire comme d'une trahison; je ne les aime pas plus en littérature qu'en politique. D'ailleurs je n'admets pas que Godefroy de Strasbourg ait été « le premier à faire ressortir les mâles et gracieuses figures de Tristan et d'Iseult; » je n'admets pas que la France n'ait fourni à ses pinceaux que « une vieille toile non-seulement mal peinte, mais décousue. » Je n'admets pas que les productions de ses devanciers fussent « incohérentes, » ou qu'on n'y rencontråt que « des ferrailleurs insupportables se poursendant à plaisir, ) et je repousse énergiquement l'assertion gratuite qui relègue les trouvères français et leurs prédécesseurs, nos bardes

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1 M. d'Assailly, les Chevaliers-poètes de l'Allemagne. Paris, Didier, éditeur.

bretons, dans une obscurité complète donnant aux seuls minnesingers « le mouvement et la flamme de l'invention. »

Je pourrais citer de beaux vers en preuve du contraire ; j'aime mieux fonder mon jugement sur une base plus large, sur le plan même de notre poème. Je prends le Tristan français publié par M. Francisque Michel, puis le Tristan allemand de Godefroy, édité par M. de Hagen, et je compare. Je me trompe fort, ou le lecteur qui voudra bien me suivre, saulera bien des pages du poème allemand , pour arriver au vrai point ou commence l'action et où commence en effet le poème français original.

Nous sommes en Cornouaille, à la cour du roi Marc; un chevalier d'Irlande se présente, réclamant un tribut qu'il prétend dû par les Bretons. A cette demande insolente, un des plus jeunes chevaliers du roi de Cornouaille, nommé Tristan, se lève, et brandissant sa lance il répond comme un autre Breton au messager d'un autre étranger : « Ah! tu veux un tribut ! attends, je vais te le payer avec du fer... » Et après un combat terrible le quêteur de tributs est tué. Mais le vainqueur est blessé, et en Cornouaille, pas de médecin capable de guérir sa blessure, car le traitre irlandais y a laissé un dard empoisonné. En Irlande seulement, on sait guérir des plaies pareilles. Tristan part donc pour l'Irlande sous un déguisement, une harpe à la main, car il est poète et musicien :

Bien sçait attemprer harpe et rote
Et chanter après å la note.

Grâce à la douceur de ses chants, il est reçu dans un château de la verte Erin, où une jeune fille d'une merveilleuse beauté, bonne autant que belle, et de plus très-habile dans l'art de guérir les blessures, a pitié de lui, le panse et lui rend la santé. Cette jeune fille s'appelle Iseult et on la surnomme la blonde.

A son retour en Cornouaille, Tristan parle d'elle au roi Marc en termes enthousiastes, trop enthousiastes, hélas ! car le roi s'enflamme et renvoie son vassal en Irlande, pour la lui demander en mariage.

Iseult se laisse séduire par la couronne royale. Elle met à la voile avec Tristan et sa fidèle servante Brangien (la Bron-gwenn

des contes bretons) à laquelle, -tendre et prévoyante, sa mère confie un philtre amoureux sans pareil, destiné à son futur gendre, et qui doit faire durer trois ans une lune d'ordinaire plus prompte à se voiler. Vous savez ce qui arriva dans la traversée. La mer resplendissait des feux du soleil de midi, l'ombre de la voile ne pouvait préserver Tristan et Iseult de ses rayons ; l'un et l'autre mouraient de chaleur et de soif : Tristan appelle Brangien, et lui demande à boire pour Iseult. Dormait-elle, assoupie par la chaleur brûlante du jour, la bonne servante ? Elle prend le premier flacon qui se trouve sous sa main et le porte à Tristan. Tristan l'offre å Iseult qui le vide à moitié, et lui passe le reste. Fatale méprise de Brangien! elle causa tous leurs malheurs, et le boire amoureux qu'elle leur versa par mégarde, fut pour eux un breuvage de mort.

L'éclair n'est pas plus rapide que n'en fut l'effet. Le trouvère délicatement le laisse deviner; il a une force contenue et secrète mille fois plus grande que toutes les descriptions du Minnesinger. A quoi bon ces monstres déguisés en amours avec des carquois, des ailes, des sourires, des souffles parfumés et tout cet attirail de fausse rhétorique sortant du flacon, comme une Némesis, sous les traits de Vénus, de l'écume des flots ? A quoi bon couronner un étalage de sentiments fastidieux par un trait non moins faux que tout le reste, savoir que « les regards d'Iseult auraient voulu attirer les flots à elle pour s'y noyer! » Elle pensait, en vérité, à bien autre chose qu'à la mer! Et Tristan donc !

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De tel boire suis enivré
Dont ne pense être délivré!

libe

Mal fut cet ouvre appareillé;
Mon sens est en folie changé.
Et vous, Brangien, qui l'apportâtes,
Certes, malement exploitâtes !

Ce boire sera notre mort;
Nous n'en aurons jamais confort !

Comme on sent ici la supériorité de ce qui est vrai, simple et

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