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propriétés nuisibles ; il y eut épizootie parmi les bestiaux, et un grand nombre d'entre eux paroissoit étourdi ou asphyxié par les mofettes qu'exhaloit le sol.

A Cumana, une demi-heure avant la catastrophe du 14 décembre 1797, on sentit une forte odeur de soufre près de la colline du couvent de Saint-François. C'est dans ce même lieu

que le bruit souterrain, qui sembloit se propager du sud-est au nord-ouest, fut le plus fort. En même temps on vit paroître des flammes sur les bords du Rio Manzanares, près de l'hospice des Capucins et dans le golfe de Cariaco, près de Mariguitar. Nous verrons dans la suite que ce dernier phénomène, si étrange dans un pays non volcanique, se présente assez souvent dans les montagnes de calcaire alpin , près de Cumanacoa, dans la vallée de Bordones , à l'île de la Marguerite et au milieu des savanes ou Llanos' de la Nouvelle-Andalousie. Dans ces savanes, des gerbes de feu s'élèvent à une

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Dans la Mesa de Cari, au nord d’Aguasay et dans la Mesa de Guanipa, loin des Morichales, qui sont 10: endroits humides où régète le palmier Mauritia.

hauteur considérable : on les observe, 'pendant des heures entières, dans les endroits les plus arides, et l'on assure qu'en exami· nant le sol qui fournit la matière inflammable,

on n'aperçoit aucune crevasse. Ce feu , qui rappelle les sources d'hydrogène ou Salse de Modène et les feux follets de nos marais, ne se communique pas à l'herbe, sans doute parce que la colonne de gaz qui se développe est mêlée d'azote et d'acide carbonique, et ne brûle pas jusqu'à sa base. Le peuple , d'ailleurs moins superstitieux ici qu'en Espagne, désigne ces flammes rougeâtres par le nom bizarre de l'ame du tyran Aguirre, imaginant que le spectre de Lopez d’Aguirre, persécuté par les remords, erre dans ces mêmes contrées qu'il avoit souillées de ses crimes,

1 Breislak, Geologia , T. II, p. 284. * Lorsqu'à Cumana et à l'ile de la Marguerite, le peuple prononce le mot el tirano, c'est toujours pour désigner l'infâme Lopez d’Aguirre qui, après avoir pris part, en 1560, à l'émeute de Fernando de Guzman contre Pedro de Ursua , gouverneur des Omeguas et du Dorado, se donna lui-même le titre de traidor, le traitre. Il descendit avec sa bande la rivière des Amazones, et

Le grand tremblement de terre de 1797 a produit quelques changemens dans la configuration du bas - fond du Morne Rouge, vers l'embouchure du Rio Bordones. Des soulèvemens analogues ont été observés lors de la ruine totale de Cumana, en 1766. A cette époque, sur la côte méridionale du golfe de Cariaco , la Punta Delgada s'est agrandie sensiblement; et, dans le Rio Guarapiche, près du village de Maturin , il s'est formé un écueil, sans doute par l'action des fluides élastiques qui ont déplacé et soulevé le fond de la rivière.

Nous ne continuerons pas à décrire en détail les changemens locaux produits par

les différens tremblemens de terre de Cumana. Pour suivre une marche conforme au but

que nous nous sommes proposé dans cet ouvrage, nous tâcherons de généraliser les idées, et de réunir dans un même cadre tout ce qui a rapport à ces phénomènes à la fois si effrayans et si difficiles à expliquer. Si les physiciens parvint, par une communication des rivières de la Guyane, dont nous parlerons plus bas, à l'ile de la Marguerite. Le port de Paraguache porte encore dans cette île le nom de port du Tyran.

qui visitent les Alpes de la Suisse ou les côtes de la Laponie, doivent ajouter à nos connoissances sur les glaciers et les aurores boréales, on peut exiger d'un voyageur qui a parcouru l'Amérique espagnole, que son attention soit principalement fixée sur les volcans et les tremblemens de terre. Chaque partie du globe offre des objets d'études

particuliers; et, lorsqu'on ne peut espérer de deviner les causes des phénomènes de la nature, on doit du moins essayer d'en découvrir les lois, et de démêler, par la

comparaison de faits nombreux, ce qui est constant et uniforme, de ce qui est variable et accidentel,

Les grands tremblemens de terre qui interrompent la longue série des petites secousses, ne paroissent avoir rien de périodique à Cumana. On les a vus se succéder à quatrevingts, à cent, et quelquefois à moins de trente années de distance, tandis

sur les côtes du Pérou, par exemple à Lima, on ne peut méconnoître une certaine régularité dans les époques des ruines totales de la ville. La croyance des habitans à l'existence de ce type y

que,

influe même d'une manière heureuse sur la

tranquillité publique et sur la conservation de l'industrie. On admet généralement qu'il faut un espace de temps assez long pour que les mêmes causes puissent agir avec la même énergie ; mais ce raisonnement n'est juste qu'autant que l'on considère les secousses comme un phénomène local , et que l'on suppose , sous chaque point du globe exposé à de grands bouleversemens, un foyer particulier. Partout où de nouveaux édifices s'élèvent sur les ruines des anciens, on entend dire à ceux qui refusent de rebâtir , que la destruction de Lisbonne , du 1.er novembre 1755, a été bientôt suivie par une seconde non moins funeste, le 31 mars 1761.

C'est une opinion extrêmement ancienne' et très-répandue à Cumana, à Acapulco et à Lima, qu'il existe un rapport sensible entre les tremblemens de terre et l'état de l'atmosphère qui précède ces phénomènes. Sur les côtes de la Nouvelle-Andalousie, on est inquiet lorsque, par un temps excessivement chaud et après de longues sécheresses,

· Arist. Meteor., Lib. II (ed. Duval, T. I, p. 798). Seneca, Nut. Quæst., Lib. VI, c. 12.

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