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journaux ministériels vont plus loin et lui montrent presque de l'hostilité. On applique à l'agriculture seule les funestes doctrines du libre échange, en privant ceux qui s'y livrent de leur part d'avantages dans ce système erroné, car on maintient la protection industrielle. On n'est pas assez éclairé pour s'apercevoir que le prix trop bas des denrées alimentaires est nuisible au peuple, parce qu'il lui ôte le moyen de les acheter par le travail. En effet, ruinez l'agriculture et vous enlevez à l'industrie ses acheteurs.

Un autre intérêt bien vif dans ce moment, celui des pauvres, est aussi lésé de la manière la plus étrange. Contrairement à la pratique des Gouvernements précédents, de tous ses devanciers, au texte formel et à l'esprit de la loi communale, M. De Haussy, affectant une supériorité que nul autre ne lui reconnaîtra sur les Raikem, les Leclercq, les Van Volxem, les d’Anethan, a trouvé bon de contester aux établissements, autres que les institutions officielles de bienfaisance, le droit de recevoir les legs charitables. Il en résultera nécessairement une diminution dans les effets de la charité qui a besoin d'être libre, Ce qui est en outre assez ridicule, c'est que non content de lenir opiniâtrement à un principe faux et désastreux, récemment pulvérisé dans un écrit dont chacun nomme l'habile auteur, M. le ministre de la justice ne sait pas même l'appliquer logiquement dans son propre sens. S'il pense que les institutions étrangères à la bienfaisance officielle ne peuvent recevoir les legs charitables, il devrait au moins se contenter de refuser l'autorisation d'accepter; mais il se permet de changer la volonté du testateur et même parfois le légataire. Nous l'avons vu, à plusieurs reprises, assigner à Pierre ce qui avait été légué à Paul.

M. De Haussy est un des hommes qui ont le plus trompé nos prévisions. Nous lui avions attribué un esprit modéré et des talents réels quoiqu'inférieurs à ceux de M. d’Anethan (1), et son rôle au Sénat justifiait notre opinion. Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier, dit-on, et cet adage s'est vérifié une fois de plus. M. De Haussy n'a nul droit au prix de la modération parmi ses collègues, et il nous a donné une mince idée de ses talents dans la pratique des affaires. La loi sur le notariat, véritable gâchis, qui comprenait en pêle-mèle tout ce que les divers systèmes avaient de plus défectueux et qui a fait une chute ridicule, la discussion du budget de la justice de 1848, chapitre des cultes, où les principes de l'Empire et de la Constitution étaient tout à la fois soutenus et combattus; le nouveau régime appliqué aux legs et donations, l'inconstitutionnalité de la proposition relative à la mise à la retraite des magistrats de l'ordre judiciaire, annoncent un homme dont les idées sont embrouillées ou qui laisse faire d'ignorants commis. La stérilité

(1) Tome II, pages 270 et 595.

oratoire avec laquelle ces étranges conceptions sont défendues à l'occasion n'est pas de nature à modifier ce jugement.

En terminant, nous rappellerons la déclaration que nous avons déjà faite. On ne doit pas voir dans nos réflexions le désir de faire une guerre même indirecte au cabinet. Si nous étions encore dans les termes où nous nous trouvions, il y a dix-huit mois, nous déconseillerions à notre opinion une campagne de portefeuilles dont le succès lui serait nuisible à notre avis. Aujourd'hui, la coalition de toutes les forces vives de la patrie est le premier besoin public, et puisque l'événement, ou pour mieux dire, la Providence a fait écheoir le Gouvernement aux hommes qui s'y trouvent placés, nous ne pouvons, nous ne voulons que les aider dans leur tâche. Nous leur disons donc la vérité pour elle-même, et quand nous aurons l'occasion de les soutenir, nous reinplirons ce devoir comme nous l'avons déjà fait.

30 avril.

D. 0.

NOUVEL

ENSEIGNEMENT PHILOSOPHIQUE,

par Auguste Siguier. (1)

ÉCOLE CRITIQUE.

Connais toi toi-mênie.

PREMIÈRE PARTIE.

Il n'y a que deux moyens de gouverner les nations : l'épée ou l'esprit, la force matérielle ou les doctrines. Or, l'épée, la force matérielle, qui est la plus puissante chez les tribus barbares, ne convient que par exception et dans des cas extraordinaires au Gouvernement de la France et des peuples policés. Tout se réduit par conséquent à savoir quels sont les principes, quelle est la doctrine qui doivent régner au sommet de la civilisation.

De nos jours, il n'est personne qui ne parle de ses principes, qui ne croie ou qui ne dise avoir une doctrine : la vérité est que ceux qui font le plus de bruit à cet égard, sont précisément les plus dénués de principes et de doctrines.

Le mot doctrine en matière de civilisation, ne peut signifier qu'une autorité morale qui s'adresse à l'homme et à la société, du faite à la base. Comment

(1) La reproduction de cet article el de ceux qui le suivront est formellement imierdile, l'auicur s'en éliont réservé la propriété.

gouverner l'homme en effet si on ne le connait dans loutes ses facultés ? Comment gouverner la société, s'il faut avoir une doctrine spéciale pour chaque partie de la population, pour le peuple et pour la bourgeoisie, pour celle-ci et pour la noblesse ; s'il faut traiter des êtres égaux, avec des idées différentes ?

La première condition d'une doctrine, c'est donc une notion vraie de l'homme.

Mais connaitre l'homme, c'est le connaitre en lui-même et dans sa cause.

Le mot doctrine implique, par conséquent et tout d'abord, deux notions, celle de l'homme, et celle de sa cause. Il n'y a jamais eu, il n'y a pas, il n'y aura jamais de doctrine là où l'on n'a pas fait, où l'on ne sera pas droit à ces deux notions.

Il ne faut donc chercher de doctrine ni chez les politiques de notre temps, ni chez les économistes, ni chez les démocrates, ni chez les communistes, ni chez les utopistes qu'ils ont engendrés. Les idées, les systèmes, les utopies de ces hommes ne sont que des hypothèses où les difficultés appellent les difficultés, où les impossibilités se multiplient dans des absurdités sans fin et sans aucun profit, comme sans aucune garantie pour personne.

On ne peut, on ne doit chercher des principes, une doctrine que dans les travaux intellectuels qui sont réellement sérieux.

Or, aujourd'hui en France, le travail intellectuel qui domine lout, c'est l'enseignement philosophique payé par l'État et par les communes, celui que reçoivent tour-à-tour les générations sorties des études littéraires de l'enseignement moyen.

La France a donc un intérêt tout spécial à savoir au juste dans quel rapport est l'enseignement légal de la philosophie avec les principes et les doctrines; s'il est capable ou non d'agir utilement sur les générations; c'est aussi ce que nous avons à examiner.

L'enseignement philosophique a subi diverses phases depuis la fondation de l'Université; mais depuis 1832, il fut arrêté tel qu'il est aujourd'hui.

Ainsi constitué par conséquent, il embrasse la psychologie, la logique, la morale, la théodicée, l'histoire sommaire de la philosophie ou l'histoire abrégée des opinions philosophiques.

Or, en psychologie, cet enseignement établit la dualité humaine et par là il détruit implicitement le matérialisme. En logique, il établit la certitude, et par là il détruit toute espèce de sceptisme. En morale, il établit le libre arbitre, et détruit ainsi le fatalisme, le panthéisme. En théodicée, il prouve l'existence de Dieu, ses attributs, et détruit ainsi les rêves de tous les athées. Dans l'histoire des opinions philosophiques, il se déclare pour tous les grands penseurs, el par là il met à néant lous les penseurs médiocres.

L'enseignement philosophique de la France est donc en rapport avec toutes les vérités principales, pour qui sait se rendre compte des choses. Il tend

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par conséquent aux principes, aux doctrines réelles infiniment plus et infiniment mieux que tous les politiques, tous les économistes, tous les démocrates, lous les communistes, tous les socialistes de notre époque.

Mais voici ce qui s'est passé et ce qui se passe à l'égard de cet enseignement.

Pour rendre sans doute les fonctions publiques et les professions libérales accessibles à la plus grande partie possible de la population, la politique, qui est la force loute-puissante de notre temps, a voulu, en général et depuis quarante ans environ, que les études philosophiques ne durassent qu'une année. Elle a voulu, de plus, depuis très-longtemps déjà, que pendant celle année unique, destinée à la philosophie, les jeunes gens aspirant au baccalauréat eussent à repasser ou à savoir :

15 textes grecs,
32 textes latins,
25 textes de littérature française,
35 questions de littérature en général,

d'histoire littéraire,

d'histoire ancienne, 25

d'histoire romaine, 22

d'histoire du moyen âge. 28

d'histoire moderne, 12

de géographie ancienne et moderne, 3

de géographie du moyen âge, 35

de géographie moderne, 19

d'arithmétique, 25

de géométrie, 6

d'algèbre,

de physique. Questions qui, posées par des hommes très-capables, embrassent les parties les plus importantes de chaque spécialité.

Sans doute aussi pour ménager plusieurs hommes devenus considérables, la politique a voulu que la philosophie se donnât au nom de l'Élui; et d'après les idées qu'elle mettait en faveur, l'État n'a pas de religion : il n'en reconnait aucune. L'enseignement de la philosophie est ainsi combiné, qu'il doit respecter tous les cultes, toutes les croyances admises par l'État, sans en professer aucune pour son comple.

Voici donc ce qui arrive et à l'enseignement philosophique de l'instruction secondaire et aux jeunes gens.

Cet enseignement est vrai dans les bases qu'on lui donne ; mais les jeunes gens n'ont pas le temps de l'étudier : ils ne peuvent donc le comprendre dans toute sa valeur.

Cet enseignement est vrai : mais par l'ordre de la politique, il ne peut ni

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