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manière la plus solennelle et la plus sincère, en présence des autels du Dieu vivant et dans la chaire de vérité. » On aimera à retrouver dans ce livre celte parole ferme et pleine d'autorité, ce raisonnement sûr, cette chaleur d'un caur généreux, qui ont assuré depuis longtemps à M. Bautain un audiLoire fidèle, et qui se remarquaient déjà dans tous ses travaux philosophiqués. Définir les caractères de la vraie liberté, montrer comment l'Église peut revendiquer l'honneur de l'avoir fondée dans le monde et de l'avoir développée par toutes ses institutions : voilà ce que M. Bautain a viclorieusement établi. Il est un point qu'il a traité avec non moins de succès et qui touche à toutes les questions les plus agitées de notre temps : il a prouvé avec une grande puissance que la morale chrétienne est la plus sûre garantie de la liberté. Relisant cette conférence, tout le monde se rappellera l'excellent traité de Philosophie morale, publié par le même auteur et qui vient aussi d'être réimprimé en Belgique. On lui donnait déjà avec raison partout le titre mérité de Philosophie de la liberté.

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Cherchant en toutes choses le bien public sans acception des personnes appelées à l'opérer, nous nous sommes abstenus de suivre les exemples qui nous avaient été donnés, et nous n'avons pas fait une guerre de noms propres au ministère sorti des rangs opposés. Notre polémique a été impartiale, modérée et même, depuis les orages de l'année dernière, nous avons resserré les limites de la critique. Le premier besoin du pays était l'union et la confance entre les gouvernants et les gouvernés, et plus d'une fois, nous avons sacrifié pour ce motif des observations auxquelles la malveillance aurait pu préter un caractère qui leur était étranger. Une circonspection aussi méticuleuse ne nous est plus commandée aujourd'hui. Notre opinion a fait ses preuves de patriotisme et d'abnégation, sans se laisser déconcerter par l'accueil fait à son dévouement. Nous-mêines nous ne devons plus être suspects, et nos derniers articles prouvent assez que nous aimons mieux soutenir le Gouvernement que le combattre. Nous croyons donc pouvoir nous donner sans inconvénients plus de liberté dans l'appréciation des faits.

L'impartialité, l'oubli des anciens torts, la bienveillance, fül-elle la mieux méritée, ne consistent pas dans l'adulation. Les ministères Nothomb, Van de Weyer, de Theux out oblenu de nous un appui qui n'était pas exempt de critique. Il en sera de même du cabinet actuel, suivant l'occurrence, et la vérité seule, comme nous la sentons, déterminera le blâme ou l'éloge.

La nature de ces réflexions a dû faire pressentir à nos lecteurs que nous avions des observations critiques à faire sur la gestion ministérielle. Nous le

dirons sans détour : le cabinet n'a pas été bien inspiré dans ses conceptions, el il a mal répondu à l'autente publique. On était en droit de demander mieux à des hommes qui avaient conquis le pouvoir, qui avaient beaucoup et même trop promis ct auxquels on accordait plus de capacité collective.

Notre opinion sous ce dernier rapport est connue depuis longtemps. Dès l'avènement du ministère, el plus tard (1), nous avons dit que le cabinet ne figurerait qu'au second plau et qu'une sommité ne suflisait pas. Le défaut de la combinaison du 12 août était d'autant plus saillant qu'il s'agissait de remplacer des hommes du premier mérite. Nous avons toutefois rendu pleine justice à M. Rogier, et nous la rendons tout aussi volontiers à MM. Chazal et Frère, qui étaient alors des inconnus. Le premier s'est montré à la hauteur de ses fonctions; le second nous a révélé un esprit vif et laborieux, auquel il ne manque peut-être que de la réflexion et une plus longue expérience. Depuis, le cabinet s'est fortifié par l'adjonction de M. Rolin. Si donc nous ne le classons pas an rang du précédent, qui offrait une réunion assez rare de talents peu communs, nous ne méconnaissons pas non plus ce que sa composition a de satisfaisant. Nous avons, par conséquent, peine à comprendre comment il se fait que l'histoire encore incomplète de la session parlemenlaire ait enregistré tant de fausses mesures et des échecs justement mérités, et d'autant plus sensibles que ces leçons proviennent d'une législature peu capable.

L'équilibre entre les recettes et les dépenses était un des résultats les plus importants que le Gouvernement devait obtenir, et il ne s'était pas montré avare de promesses à cet égard. Eh bien, les conceptions ministérielles ont été malencontreuses et auront pour effet de gréver le trésor au lieu de ramener l'équilibre. Les économies sont en partie fictives, en partie temporaires à raison de leur nature. Les économies durables n'atteignent pas un chiffre fort élevé et ne vont pas au point auquel on pourrait les porter. D'une autre part, le ministère ne se montre pas guéri de sa fièvre dépensière, et nous l'avons vu, quand il présentait comme indispensable un impôt odieux, proposer pour plusieurs millions de dépenses qui n'étaient au moins pas urgentes. C'est à l'impôt qu'il a eu recours, et il n'a pas su puiser habilement à cette source vulgaire. Il n'a rien trouvé de mieux que d'aggraver les droits énormes qui pèsent déjà sur les successions collatérales et de charger les successions en ligne directe en y ajoutant le serment, mesure fiscale que la morale avait effacée de nos lois.

On n'a pas réfléchi que le droit sur les successions était odieux en luimême, en ce qu'il prend au contribuable une partie de son capital; qu'un

(1) Tome II, pages 270 et 595.

pareil impôt n'est tolérable que par sa nécessité el sa modération, el que dans notre pays il a été élevé au-dessus de toute proportion; que ce n'était donc pas en ce sens qu'il fallait dépasser Guillaume ler, en enchérissant sur sa fiscalité. On n'a pas réfléchi que l'extension de cet impôt à la ligne directe venait ajouter un poids incommensurable à celle charge dont la combinaison rappelle les usages de Constantinople plutôt que ceux d'un pays civilisé. On n'a pas réfléchi, enfin, qu'indépendamment des vices radicaux du droit de succession en ligne directe, il y avait une erreur complète du jugement à faire ce pas vers les doctrines anti-sociales et à mettre ainsi le fisc à même d'opérer le calcul presque exact de toutes les fortunes particulières, faculté plus qu'alarmante dans un temps où nul ne peut prévoir ce que lui réserve le lendemain,

Le ministère ne s'est malheureusement tenu pour averti, ni par l'accueil fait à son projet en 1817, ni par l'antipathie manifestée dans les sections de la Chambre actuelle. Il a voulu engager le débat, et il ne s'est préservé d'un échec complet que par un faux-fuyant, par un ajournement aux calendes grecques, obtenu par un tour de compérage dont personne n'a été la dupe.

Tandis que le ministère se prétendait forcé de recourir à de pareilles mesures, il travaillait à augmenter encore le déficit qu'il voulait combler en réduisant les ressources du trésor au moyen d'une imprudente diminution sur les péages du chemin de fer, suivie de sa conséquence forcée, l'abaissement des tarifs du canal de Charleroy et de la réforme postale.

Nous connaissons aussi bien que lous autres le vif intérêt que le commerce et l'industrie doivent inspirer au Gouvernement, et nous en avons amplement donné la preuve. Maintes fois, nous nous sommes élevés contre la lactique de l'ancienne opposition qui mettait obstacle à la solution des questions commerciales et industrielles. Mais, si nous avons toujours soutenu, si nous maintenons encore que ces intérêts ont droit à toute la sollicitude gouvernementale, nous n'exagérons pas ce principe au point d'admettre qu'ils doivent être exclusivement consultés et servis au détriment d'autres intérêts non moins respectables. Qu'on ouvre des voies de transport au commerce et à l'industrie, rien de mieux; qu'on ait égard à l'utilité publique plus qu'à la fiscalité dans l'établissement des péages, nous y applaudissons : mais il y a duperie s'il n'y a point de juste rémunération des services rendus, des capilaux déboursés ; il y a privilege si la catégorie de citoyens qu'on veut protéger est favorisée aux frais des autres contribuables.

Les calculs réitérés de M. Dumortier ont élabli à suffisance une vérité qui n'était au surplus contestée que dans les bureaux ministériels, à savoir, que les produits du chemin de fer sont loin de couvrir les frais d'exploitation combinés avec l'intérêt des capitaux engagés. C'est dans cet état de choses, manifestement contraire aux prescriptions de la loi du 1er mai 1834; c'est alors que cet état s'aggrave par la diminution que les circonstances ont fait

subir au mouvement ; c'est quand il faut se tenir en garde contre l'imprévu, établir la balance du trésor, obvier à la réduction de plusieurs ressources, recourir, au gré du ministre, ali plus odieux impôt, qu'on diminue les revenus de l'État en abaissant des péages très-modérés. C'est, en dernière analyse, mellre ces transports aux frais publics, faire les affaires de quelques personnes au détriment de la généralité.

La législature partage la responsabilité de cette erreur avec le ministère. Il en est de même, en ce qui concerne la Chambre des Représentants, au sujet de la réforme postale. Nous ne nions pas que la taxe des lettres ne pût subir une réduction, utile même au trésor, mais fallait-il imiter servileinent l'Angleterre, qui après neuf années n'a pu recouvrer le revenu qu'elle a perdu ? Une si longue expérience a décidé la question. Dans tous les cas, le moinent était peu propice.

La taxe des lettres, qui n'est après tout que le prix d'un service, a cet avantage qu'elle prend l'argent où il est. Elle ne se fait sentir qu'à raison des affaires, et celui-là seul qui en a beaucoup, paie beaucoup. Rien de plus juste, et nous voudrions bien, pour notre part, être dans le cas de voir la charge que nous supportons de ce chef se décupler, car notre fortune se trouverait élevée dans la même proportion. Il y a peu de temps, l'Association libérale nous a prêté à rire, en nous parlant d'un impôt démocratique. Elle n'appliqnera sans doute pas ce mot vide de sens à la réforme postale, car cette mesure ne profilera qu'à l'aristocratie financière. L'ouvrier, le cultivateur n'écrivent guère, parce que leurs intérêts sont circonscrits dans leur localité. Le propriétaire, le rentier n'ont qu'un médiocre intérêt à la réforme et pouvaient d'ailleurs très-bien payer la taxe. Le haut commerce, la grande industrie profitent presque exclusivement de la réforme, mais outre que la hauteur de leurs dépenses accuse la hauteur de leurs profits, cette catégorie de citoyens est la plus favorisée, puisqu'elle ne paie au trésor qu'une patente qui ne saurait entrer en ligne de compte avec les charges de la propriété. C'est, encore une fois, favoriser des individus au détriment des contribuables. Le ministère, à dire le vrai, s'était imposé une limite, mais il n'a pas su remplir son rôle et résister à l'entraînement de la Chambre des Représentants. Il a même fini par s'y associer, car il est venu plaider au Sénat contre sa première opinion, et il s'est exposé à recevoir de ce corps une leçon bien méritée et qui aurait pu être plus complète.

Nous le répétons à regret, le ministère a été mal inspiré dans son plan financier, et, après la session, la situation du trésor sera plus défavorable. Ce n'est pas le seul intérêt qui ait été inal compris. Celui de la classe la plus nombreuse de nos concitoyens, de la classe qui supporte presque tout le fardeau des charges publiques, et qui a été si rudement grevée l'année dernière, de la classe sur laquelle retomberont les événements qui pourraient encore surgir, des agriculteurs en un mot, ne trouve qu'oubli et indifférence. Les

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