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REVUE PARLEMENTAIRE.

Tout en rendant justice aux sentiments patriotiques de notre nouvelle législature, nous avons exprimé, dès son avènement, l'opinion que son inexpérience n'aurait pas tardé à se manifester. Plus la session avance, et plus nos craintes se justifient. Il y a loin de la législature de 1848 à celles qui l'ont précédée. Les anciens cabinets ont eu souvent à se défendre contre des ambitions passionnées; celui-ci aura surtout à lutter contre une présomptueuse ignorance.

L'histoire parlementaire de cette année nous parle peu du Sénat, qui parait se résigner plus que jamais au rôle de chambre d'enregistrement (1). Toutefois, cette assemblée a conservé plusieurs de ses vétérans et compte quelques nouveaux membres auxquels on attribue la capacité de leurs fonctions. C'est principalement la Chainbre des Représentants qui a souffert des exclusions combinées de l'esprit de parti et de la loi qui en écarle les fonctionnaires publics. Notre opinion n'a pas seule fait des pertes regrettables. Plus qu'elle encore l'opinion ministérielle s'est affaiblie. Elle trouve peu d'aide en dehors du banc des ministres, et quand les intérêts de l'État sont en jeu, c'est dans les anciens conservateurs qu'elle rencontre son principal appui. La médiocrité, tel est le trait caractéristique de la Chambre prise dans son ensemble.

Les débats de février nous ont révélé la réalisation d'un événement qui n'a jamais été douteux pour nous et que nous avons maintefois annoncé comme inévitable : la formalion d'un parti ultra dans le camp victorieux. On ne trouve plus le ministère fidèle à son programme; on le proclame retar

(1) Cel article étail écrit avant les votes émis par le Sénat sur la réforme postale et sur le projet de loi relatif à la suppression du conseil des mines.

dataire, et le cabinet, forcé déjà de défendre les idées relativement modérées, se verra bientôt contraint de recommencer, sur un plus mauvais terrain, les combats de M. Nothomb. C'est ce qui ressort de quelques discours prononcés dans la discussion du budget de l'instruction publique, de l'opposition essayée contre le ministère et suivie par vingt-cinq voix, et surtout de l'attitude équivoque et craiutive de plusieurs organes de la majorité. En somme, le cabinet a triomphé, et nous l'en félicitons; mais qu'il y prenne garde: l'essai a oblenu assez de succès pour être renouvelé, et les concessions faites aux exagérés offrent beaucoup de ressemblance avec celles que nous avons tant reprochées à l'ancienne majorité.

La Chambre a eu la sagesse de suivre le ministère, et dans la question de l'enseignement et dans celle du budget de la guerre : mais quelle médiocrilé, quelle étroitesse de vues dans la minorité opposanle et quelquefois dans ceux mêmes qui la combattent !

Une des lois les plus difliciles à faire, eu égard surtout à l'état des partis, depuis dix ans, était celle qui règle l'instruction primaire. M. Nothomb s'en est tiré avec tant de bonheur, qu'il a obtenu les suffrages de ses adversaires les plus décidés, trois exceptés, et que M. Rogier lui-même est induit à reconnaître que son ensemble est bon. C'est celle loi que des hommes véritablement rétrogrades, que des hommes qui en sont revenus à 1825 et au vieux Consti(utionnel, veulent bouleverser dans sa partie la plus heureuse, la libre action des ministres du culte conciliée avec l'indépendance de l'autorité civile.

Qu'on se le rappelle bien : l'économie de la loi suppose que l'autorité et le clergé marcheront de bon accord. C'est ce qui doit être, mais ce qui n'est pas toujours. A défaut d'accord, quelle est l'arme du clergé ? Il n'a que l'abstention qu'on ne saurait lui ôter. Le droit d'approuver les livres qui servent en tout ou en partie à l'enseignement de la religion et de la morale qui en dérive, d’être entendu en ce qui pourrait du reste intéresser sa mission, ne saurait lui être enlevé si l'on veut que l'enseignement religieux soit une vérité. Des droits plus restreints ne sont nulle part attribués au clergé, et une intervention plus élendue lui est donnée dans les pays protestants. On ne pourrait donc réformer la loi sous ce rapport sans détruire en fait l'enseignement religieux qu'elle comprend avec raison dans l'éducation.

Notre recueil étant exclusivement politique, nous laisserons à la presse religieuse la tâche de défendre les intérêts qui la concernent plus particulièrement, et nous nous renfermerons dans des considérations appartenant à l'ordre social qui sont plus de notre compétence.

Le temps dont l'action use beaucoup de préjugés, a fait justice de celui qui faisait consister toute l'éducation dans le seul enseignement littéraire et, à plus forte raison, de celui qui donnait à cet enseignement une direction anti-religieuse. Les convulsions dans lesquelles la malheureuse Europe se

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débat en vain depuis si longtemps, a fait reconnaitre à tous les hommes d'État qu'il était nécessaire de moraliser les peuples, el que la morale, séparée de la religiou qui lui sert de base et de sanction, étail un mot vide de sens. Ce n'est pas d'aujourd'hui que celle vérité s'est fait reconnailre. Il y a quarante ans que Napoléon lui avait rendu bommage et ses décrets relatifs à l'enseignement, el notamment à la constitution de l'Université de France en offrent la preuve. Peu importe que ses conceptions aient eu un autre résultat. Nous nous occupons de sa pensie et non de l'application qu'elle a reçue. Dans des temps plus récents, il y a quelques années, un homme qu'on n'accusera pas de faiblesse pour le clergé, puisqu'il est libéral et protestant, M. Guizot, ministre de Louis-Philippe, disait hautement que l'atmosphère de l'école devait être religieuse. Nous avons vu successivement revenir à des idées analogues bien des hommes dont les sympathies étaient peu favorables à la religion. Quelle cause les a déterminés si ce n'est l'évidence de la vérité ? Non seulement les vieux trònes s'écroulent, mais les États vantés comme ayant le plus progressé sont enveloppés dans le même cataclysme. Les Constitutions les plus démocratiques sont déclarées insuffisantes, et ce ne sont plus les principes organiques d'un État, ce sont ceux de la société elle-même qui sont mis en question. La famille, la propriété, tout est contesté, lout est nié, et tout ce qu'on peut appeler richesse est offert en pillage aux masses. La fièvre est daus les idées, et c'est là que doit s'appliquer le remède social.

Jusqu'à présent ou a, lant bien que mal, contenu l'ennemi. Le canon de Cavaignac et de Windischgraetz a obtenu raison contre le brigandage organisé; mais, on l'a dit depuis longtemps, on ne lue pas les idées à coups de cagon, et à une maladie morale, il faut un remède moral.

Ce remède, où le trouverons-nous ? Ce n'est pas dans cette morale vague ct indéfinie qu'on sépare du dogine religieux. Paris, Rome, Florence avaient le catéchisme et les professeurs de cette morale, c'est-à-dire, un code pénal, des tribunaux et des gendarmes, et, cependant, l'assassinat, le vol, les principes les plus anti-sociaux y sont ouvertement professés et défendus quand ils n'y sout pas mis en action. Il ne manque pas de bonnes gens qui se reposent volontiers en comptant sur l'élat avancé de la civilisation. Mais sans remonter jusqu'au temps où la Rome des Césars tomba dans une décomposition sociale à l'époque même de sa plus brillante civilisation, nous ne devons que regarder aulour de nous pour savoir à quoi nous en tenir. La France était assez civilisée sous Louis XVI, et, comme nous en avons trouvé la remarque quelque part, il s'y rencontrait alors des hommes qui en étaient aux bergeries et à l'abolition de la peine de mort, et qui s'appelaient Robespierre et consorts. Elle est à coup sûr bien civilisée aujourd'hui, et nous y trouvons des apologistes des héros de 93 et, en économie politique, des Proudhon, des Louis Blanc et maints autres. La civilisation la plus avancée ne garantit

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nullement de la corruption des mæurs et des idées, laquelle amène nécessairement la ruine du corps social. Il n'y a qu'un remède, c'est de prendre pour base de l'éducation, celle morale positive fondée sur le dogme, qui ordonne au riche la modération et la véritable fraternité; au pauvre, le travail et le choix des moyens licites pour améliorer son élat; à tous, le respect des lois et de l'autorité. Cette nécessité admise, qui veut la fin doit en vouloir les moyens, mais la lumière qui a commencé à éclairer les Thiers après les Guizot, n'est pas encore descendue jusqu'à certains de nos représentants. Ils tremblent de tous leurs membres, quand le journal de leur endroit leur parle de l'influence du clergé, comme des enfants que leur bonne effraie par un mot; et ils sont trop ignorants pour se douter du véritable danger, l'anarchie dans les esprits, contre laquelle il faudrait coaliser toutes les influences.

La discussion du budget de la guerre nous a révélé la même inintelligence. Depuis longtemps, ce budget était le cheval de bataille de ceux qui voulaient faire de la popularité et de ceux qui voulaient appliquer toutes les ressources de l'État à des travaux, utiles sans doute, mais qui ne doivent pas se faire en un seul jour, ni préjudicier surtout à la sûreté nationale. Il y a un an, on pouvait ne voir dans cette conduite que de l'imprudence trop confiante dans un avenir auquel on ne peut jamais se fier; mais aujourd'hui, quel nom faut-il lui donner ?

Nous ne voulons pas, à l'instar de certains de nos représentants, prêter à rire en traitant magistralement des questions étrangères à notre compétence. et nous nous renfermerons dans quelques points généraux et faciles à comprendre par lout le monde, pour expliquer l'appui que nous donnons au Gouvernement.

Le complet de guerre de notre armée, 80,000 hommes, n'est certes pas trop considérable. Pour n'employer, en cas d'hostilités, que 30,000 hommes à la garde des forteresses, il faudrait utiliser une partie de la garde civique ; il resterait donc cinquante mille hommes à mettre en ligne. Sans aucun doute, la Belgique doit pouvoir compter au moins sur cette force, soit pour assurer sa neutralité et empêcher au besoin un corps d'armée belligérant d'envahir son territoire, soit pour fournir un contingent convenable à ses alliés si elle se trouve entraînée malgré elle dans la guerre. C'est probablement dans cette prévision que la répartition des différentes armes a été faite, car il ressort des explications du ministre de la guerre que l'artillerie et la cavalerie n'ont pas la proportion qu'elles devraient atteindre si l'on avait calculé sur 80,000 hommes en campagne. Du reste, l'économie n'a pas

été oubliée, puisqu'il n'y a guère, en temps ordinaire, que 25,000 hommes sous les armes et que les frais ne montent qu'à 25 millions, déduction faite de ceux de la gendarmerie, qui ressortirait beaucoup mieux au département de la justice.

Ce n'est pas, il est vrai, la force des contingents annuels, c'est le nombre des cadres qui est mis en question, et des hommes qui ne savent pas mėme charger un fusil, viennent périodiquement obliger le ministre de la guerre d'énoncer des principes qui, tout simples qu'ils sont, demeurent sans doute incompris, puisqu'il faut les répéter chaque année. Nous analyserons quelques réflexions, appuyées par M. Chazal sur des autorités reconnues.

La bonté d'une armée consiste dans ses cadres. Si vous les avez composés d'homines rompus à la pratique de leur élat, se connaissant et se fiant l'un à l'autre, vous pouvez y intercaler sans crainte des soldats nouveaux dès qu'ils ont l'instruction suffisante. En 1813, les vieux cadres de Napoléon, remplis de jeunes conscrits, ont débuté par les victoires de Lutzen et de Bautzen. Mettez-vous au contraire dans la nécessité de former de nouveaux corps, de dédoubler vos cadres en les composant d'hommes promus presque tous à un avancement trop rapide, vous ne trouverez plus dans aucun régiment la moindre cohésion, la moindre confiance, le moindre esprit de corps. Le ministre de la guerre nous en a cité, avec beaucoup d'à propos, un exemple lout récent. Il nous a rappelé que, dans la dernière campagne d'Italie, une des causes les plus ellicaces des revers de Charles-Albert fut l'inulilité des corps milanais de nouvelle levée, dont on avait empèché la fusion dans les vieux régiments piémontais. Il nous en donne un autre exemple plus ancien, et ici nous ne nous refuserons pas le plaisir de le ciler textuellement, car rien de plus applicable ne saurait être dit :

« En 1648, il y a précisément 200 ans, les Provinces -Unies furent reconnues comme Etat libre et indépendant par le traité de Munster,

» Eh bien, l'indépendance nationale ne fut pas plutôt accomplie que deux partis se formerent: le parti républicain qui voulail un Gouvernement à bon marché, qui voulait des économies, la réduction de l'armée, la réduction des dépenses de la diplomatie; le parti orangiste qui voulait un pouvoir fort. Ce pouvoir, il voulait le confier au prince d'Orange, qui avait rendu d'immenses services à l'indépendance nationale, en le nommant stadhouder; il voulait la conservation de l'armée et de la diplomatie et de tous les services publics. Le parti républicain l'emporta : il faillit conduire la Hollande à sa ruine. Le prince d'Orange, qui comprenait qu'au maintien de l'armée sur un pied respectable était attaché le salut du pays, fit des efforts énergiques pour sauvegarder les institutions militaires. Rien de plus curieux et de plus intéressant que celle période de l'histoire de la Hollande; les luttes qui eurent lieu au sein des États-Généraux et dans le pays, ressemblent en quelques points à ce qui se passe dans notre pays et dans notre Parlement.

» En lisant récemment ces pages de l'histoire de la Hollande, j'étais frappé des rapports que je trouvais entre ce qui se passait alors en Hollande et ce qui se passe aujourd'hui en Belgique. A la fin de la guerre, l'armée hollandaise

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