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vite que

généreur de n'en prendre nul souci. Ce ne sont pas les premiers venus qu'on attaque de la sorie. Une race moins illustre par son origine et par l'éclat des services rendus à l'État, n'eût point excité chez Saint-Simon celle bile qui témoigne de l'infériorité de sa naissance en même temps que de la suprématie de son talent. Je me figure du reste que ce pauvre grand écrivain est assez puni par le sort que lui a fait la postérité. Que serait-il devenu, s'il avait pu prévoir que l'avenir ne s'occuperait ni du rang de son duché, créé en 1633, ni de sa participation au triste Gouvernement du régent, mais se contenterait de le placer au rang des premiers prosateurs de la langue française, lui qui ne consentait à écrire une notice sur son bienfaiteur, Louis XIII, qu'à la condition expresse qu'on tairait son nom et qu'on lui épargnerait le ridicule de passer pour auteur ?

Ce sont là les deux seuls points sur lesquels nous nous permettons de différer d'avis avec M. le duc de Noailles et de lui opposer quelques critiques. Nous avons entendu reprocher à son livre des longueurs; nous n'en avons pas trouvé. Le chapitre sur l’aqueduc et le chåleau de Maintenon contient des détails un peu techniques, mais fort instructifs, et dont la sécheresse est d'ailleurs rachetée par le touchant épisode des adieux du Roi Charles X à ce lieu, en 1830, épisode qui a tout l'intérêt et le charme d'une légende déjà vieillie, car, ainsi que le remarque l'auteur, « jamais le passé n'a disparu si

de notre lemps. » Les deux volumes publiés se terminent par un chapitre sur la révocation de l'Édit de Nantes, et ce chapitre est à lui seul un ouvrage important et durable. « Cet acte, dit M. de Noailles, fut une grande faute, plus grande toutefois si l'on se reporte à ce temps-là, par l'exécution que par la pensée. » Ces mots résunent l'opinion de l'auteur, qui rencontrera peut-être plus d'un contradicteur. Nous le trouverions volontiers trop indulgent pour les mesures odieuses de police et de pénalité qui précédèrent et accompagnèrent l'édit de révocation. Il nous citerait en vain, comme complices de cette indulgence, les esprits les plus éminents et les plus cultivés de l'époque, dont il nou donne une énumération sérieuse et complète. Mais notre conscience est d'accord avec son érudition, lorsqu'il nous explique la différence profonde qu'il faut reconnaître entre ce qu'on appelait la liberté religieuse au XVIIe siècle, et ce qu'on entend aujourd'hui sous ce nom; lorsqu'il nous trace le tableau de l'existence politique du protestantisme en France depuis Henri IV; lorsqu'il prouve que l'intolérance et la cruauté des protestants avaient dévancé et surpassé de beaucoup celles des catholiques; lorsqu'enfin, il dégage complétement la responsabilité de Mme de Maintenon. Nous n'insisterons pas sur ce point si important, parce que tous les lecteurs de ce recueil peuvent se rappeler l'excellent travail, où M. de Falloux a fait si bonne justice des déclamations et des lieux communs qui constituent la science historique de la foule, en ce qui touche à la révocation de l'édit de Nantes. Dans une nole

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faite au pro

de ce travail, M. Lenormant avait déjà constaté ce que M. de Noailles prouve et développe d'une manière irréfutable, savoir : que la

guerre testantisme par Louis XIV, n'eut absolument rien de commun avec l'influence de Mme de Maintenon ; que le premier édit contre les protestants date de l'époque de la plus grande faveur de Mile de la Vallière, du 1er février 1669, un mois avant la représentation solennelle du Tartuse, en présence du Roi, et que les mesures les plus odieuses contre les protestants sont contemporaines du double amour de Louis XIV pour M"e de Fontanges et Mme de Montespan. En outre, M. de Falloux montrait que ce fut au temps où ce qu'on appelle le jong de Mme de Maintenon était le plus assuré, que le Roi commença à se relâcher successivement de sa rigueur. Il établissait à la fois la complicité universelle des laics dans la persécution et l'absence presque complète de l'intervention du clergé. Il établissait surtout qu'on ne saurait citer un acte d'intolérance catholique qui n'eût été précédé et dépassé par l'intolérance des protestants, et qu'en Angleterre, notoirement, la conduite du Parlement à l'encontre de Charles II el de Jacques II, qui voulaient l'émancipation des catholiques anglais, pouvait autoriser, d'après les idées du temps et comme de fatales représailles, l'abolition de l'émancipation des protestants français par Louis XIV. M. de Falloux, comme on doit s'en souvenir, a conduit et terminé celte polémique avec l'énergie calme et concluante dont il a le secret. Dans ces pages fugitives de l'historien de Pie V, que nous rappelons avec une satisfaction mêlée de quelque orgueil, on aime à trouver déjà ce qui depuis a frappé lous les regards, le mélange de qualités heureuses et rares qui lui permettent de résumer en sa personne ce qu'il y a de plus enviable et de plus estimé dans les luttes d'ici-bas, la grâce dans la force.

Il nous a semblé que les deux noms de M. le duc de Noailles et de M. de Falloux se rapprochaient autrement encore que par le grave sujet auquel se rattachent leurs travaux historiques.

Tous deux représentent les idées élevées, la raison éclairée et fortifiée par de douloureuses expériences, la liberté vraie, le patriotisme de bon aloi, le dévouement généreux au bien général; en un mot, tout ce que la France, rendue à elle-même, proclame, admire et désire. La société sent bien qu'elle ne peut plus vivre sans les vérités que ces deux hommes de cæur et de bien ont si noblement servies, l'un par sa plume désormais consacrée par le succès, l'autre par sa parole, si jeune encore, et déjà si mâle, si écoutée et si puissante. Grâce à Dieu, tous deux serviront longtemps encore la bonne cause dans la carrière où les appelle l'estime publique et la justice de leurs contemporains; et nous ne devons pas désespérer d'un pays, d'une époque qui ouvre les portes de l'Académie à M. Je duc de Noailles, et celles du pouvoir à M. de Falloux.

CHARLES DE MONTALEMBERT.

BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE.

Manuel de l'histoire des dogmes chréliens, par Henri Klee, traduit de

l'allemand par l'abbé Alabire, 2 vol. in-8°, Paris, 1848. Henri Klee occupe une place distinguée parmi les théologiens modernes qui honorent l'Allemagne catholique. Cet homme a voué sa vie entière à la science et à la piété; il a composé de nombreux ouvrages, qui, par la solidité de leur doctrine, par la richesse de leur érudition, par la clarté et la précision, sont destinés à exercer une grande influence sur les éludes théologiques. Klee a le mérite d'avoir su allier, dans de justes proportions, la théologie spéculative et la théologie positive; lout en donnant une large place aux preuves tirées de l'Écriture-Sainte et de la tradition, il a fait connaitre les admirables spéculations par lesquelles les pères et les docteurs de l'Église ont fait ressortir les splendeurs du dogme catholique.

Le Manuel de l'histoire des dogmes est un des meilleurs ouvrages du docteur Klee. Exposer le dogme catholique avec clarté et précision; montrer qu'il est appuyé sur l'Écriture-Sainte et sur la tradition, et qu'il est confirmé par les plus hautes spéculations de l'esprit humain; retracer le tableau des tentatives de l'erreur pour altérer la doctrine chrétienne, et faire connaître les triomphes remportés par la vérité; faire voir que la substance de nos dogmes est toujours demeurée la même sous la diversité progressive des formules théologiques, tel est le but que l'auteur s'est proposé et qu'il a atteint avec succès. Nous ne prétendons point que le Manuel de l'histoire des

dogmes soil exempt de défauts; mais son mérite supérieur nous autorise à dire, avec Mgr. l'évêque de Strasbourg, dans une lettre au traducteur, que M. Alabire, en traduisant en français ce livre excellent, a rendu un véritable service, non seulement aux jeunes gens qui se livrent à l'étude de la théologie, mais encore à lous les esprits graves et sérieux qui veulent acquérir une connaissance approfondic de la religion.

INTERPRETATIO EPISTOLÆ S. PAULI AD PHILIPPENSES, scripsit Joannes Theodorus

Beelen, in Academ, cath. Lovun. S. Script. et Lingg. Orienti. prof. ord. Lovanii, 1849, in-8°. Depuis longtemps, les hommes qui se livrent à l'étude de l'exégèse sacrée, désiraient que M. Beelen publiát les doctes leçons d'écriture Sainte qu'il fait avec un rare talent à l'Université de Louvain. Le savant professeur, qui jusqu'à présent avait refusé de satisfaire un veu si souvent manifesté, vient de se déterminer à publier son commentaire sur l'épitre aux Philippiens. Il annonce que ce commentaire sera suivi de l'interprétation des Acles des Apólres. Nous espérons que le succès qu'il ne peut manquer d'obtenir, le déterminera à ne pas s'arrêter devant les difficultés et à faire part au public de ses profondes études sur l'Écriture Sainte.

Nous ne croyons pas pouvoir mieux faire connaître la méthode d'interprétation suivie par M. Beelen, qu'en traduisant quelques paroles de sa préface: « En commentant l'Écriture Sainte, dit-il, j'ai toujours présente à la pensée » la règle si sage imposée par le concile de Trente à tout interprète catho» lique (1). Du reste, en observant religieusement cette règle, tout en me » défiant de mes forces, j'use en toute liberté de mon propre discernement, » De suivant jamais à l'aveugle aucun interprète. Je lis attentivement les écrits exégétiques des Pères; à ce premier travail je joins l'étude des > commentaires des grands interprètes du moyen âge, d’OEcumenius, de » Theophylactus, d'Euthymius, de St-Thomas, et des travaux des plus ɔ illustres commentateurs des temps modernes ; je recueille avec soin les » observations judicieuses qui ont été faites par mes devanciers. Comme je » suis persuadé qu'aucune interprétation, quelque spécieuse qu'elle paraisse, >> ne peut être vraie, si elle péche contre les règles du langage, je mets une » allention toute particulière à ne pas m'écarter des règles de la grammaire, » et à déterminer exactement le sens des mots. Je m'attache aussi à saisir » et à faire ressortir l'enchainement des pensées; car aussi longtemps que » la liaison logique du discours n'apparait point à l'intelligence, l'interprémanque

de vie. »

» tion

(1) Sess. IV.

Cette méthode d'interprétation a été suivie par le savant professeur avec le plus heureux succès. Philologue distingué, érudit profond, théologien judicieux, il saisit avec un coup d'eil sur le sens de l'écrivain sacré, et il le rend avec netteté et précision. Presque toujours son interprétation, même dans les passages les plus difficiles, satisfait complétement l'esprit le plus exigeant. Au mérite du fond, l'habile interprète joint l'agrément d'un style toujours pur jet élégant. Si parfois la langue latine ne se prête pas aux exigences de sa pensée, il indique les expressions flamandes qui rendent avec le plus de justesse le sens de l'écrivain sacré. Si ces expressions semblent donner une couleur locale à un commentaire qui, par sa science et sa profondeur, ne doit point connaître les frontières de notre patrie, elles servent à faire saisir avec plus d'évidence la pensée de l'apôlre par les lecteurs qui entendent l'idiome flamand.

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