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UAND je donnai la premiere fois mes Satires au public, je m'estois bien preparé au tumulte que l'impression de

mon livre a excité sur le Parnasse. Je sçavois que la nation des poëtes, et sur tout des mauvais poëtes, est une nation farouche, qui prend feu aisement, et que ces esprits avides de louanges ne digereroient pas facilement une raillerie, quelque douce qu'elle pust estre. Aussi oserai-je dire à mon avantage que j'ai regardé avec des yeux assez stoï

les libelles diffamatoires qu'on a publiez contre moy. Quelques calomnies dont on ait voulu me noircir, quelques faux bruits qu'on ait semez de ma personne, j'ai pardonné sans peine ces petites ven

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ques

geances au deplaisir d'un auteur irrité qui se voyoit attaqué par l'endroit le plus sensible d'un poëte, je veux dire par ses ouvrages.

Mais j'avouë que j'ai esté un peu surpris du chagrin bizarre de certains lecteurs qui, au lieu de se divertir d'une querelle du Parnasse dont ils pouvoient estre spectateurs indifferens, ont mieux aimé prendre parti et s'affliger avec les ridicules

que

de se réjouir avec les honnestes gens. C'est

pour

les consoler que j'ai composé ma neuviéme satire, où je pense avoir montré assez clairement que, sans blesser l'Etat ni sa conscience, on peut trouver de méchans vers méchans, et s'ennuyer de plein droit à la lecture d'un sot livre. Mais, puisque ces messieurs ont parlé de la liberté que je me suis donnée de nommer comme d'un attentat inouï et sans exemple, et que des exemples ne se peuvent pas mettre en rimes, il est bon d'en dire ici un mot pour les instruire d'une chose qu'eux seuls veulent ignorer, et leur faire voir qu'en comparaison de tous mes confreres les satiriques, j'ai esté un poëte fort retenu.

Et, pour commencer par Lucilius, inventeur de la satire, quelle liberté, ou plûtost quelle licence ne s'est-il point donnée dans ses ouvrages? Ce n'estoit pas seulement des poëtes et des auteurs qu'il attaquoit : c'estoit des gens de la premiere qualité de Rome; c'estoit des personnes consulaires. Cependant Scipion et Lelius ne jugerent pas ce poëte, tout determiné rieur qu'il estoit, indigne de leur amitié; et vrai-semblablement dans les occasions ils ne luy refuserent pas leurs conseils sur ses ecrits, non plus qu'à Terence. Ils ne s'aviserent point de prendre le parti de Lupus et de Metellus, qu'il avoit jouez dans ses satires; et ils ne crurent pas luy donner rien du leur en luy abandonnant tous les ridicules de la Republique.

Num Lælius, aut qui
Duxit ab oppressâ meritum Carthagine nomen,
Ingenio offensi aut læso doluere Metello,
Famosisve Lupo cooperto versibus?

En effet, Lucilius n'épargnoit ni petits ni grands; et souvent des nobles et des patriciens il descendoit jusqu'à la lie du peuple :

Primores populi arripuit, populumque tributim.

On me dira que Lucilius vivoit dans une Republique, où ces sortes de libertez peuvent estre permises. Voyons donc Horace, qui vivoit sous un empereur, dans les commencemens d'une monar

chie, où il est bien plus dangereux de rire qu'en un autre temps. Qui ne nomme-t-il point dans ses satires ? Et Fabius le grand causeur, et Tigellius le fantasque, et Nasidienus le ridicule, et Nomentanus le débauché, et tout ce qui vient au bout de sa plume. On me répondra que ce sont des noms supposez. O la belle réponse ! comme si ceux qu'il attaque n'estoient

gens connus d'ailleurs : comme si l'on ne sçavoit pas que Fabius estoit un chevalier romain qui avoit composé un livre de droit; que Tigellius fut en son temps un musicien cheri d’Auguste; que Nasidienus Rufus estoit un ridicule celebre dans Rome; que Cassius Nomentanus estoit un des plus fameux débauchés de l'Italie. Certainement il faut que ceux qui parlent de la sorte n’ayent pas fort lû les anciens, et ne soient pas fort instruits des affaires de la cour d'Auguste. Horace ne se contente pas d'appeller les gens par leur nom; il a si peur qu'on ne les méconnoisse qu'il a soin de rapporter jusqu'à leur surnom, jusqu'au métier qu'ils faisoient, jusqu'aux charges qu'ils avoient exercées. Voyez, par exemple, comme il parle d'Ausidius Luscus, preteur de Fondi :

pas
des

Fundos, Ausidio Lusco prætore, libenter
Linquimus, insani ridentes præmia scribæ,
Prætextam et latum clavum, etc.

« Nous abandonnasmes, dit-il, avec joye le bourg de Fondi, dont estoit preteur un certain Ausidius Luscus;

mais ce ne fut pas sans avoir bien ri de la folie de ce preteur, auparavant commis, qui faisoit le senateur et l'homme de qualité. » Peut-on designer un homme plus precisement, et les circonstances seules ne suffisoient-elles pas pour le faire reconnoistre? On me dira peut-estre qu'Ausidius estoit mort alors; mais Horace parle là d'un voyage fait depuis peu. Et puis comment mes censeurs répondront-ils à cet autre passage?

Turgidus Alpinus jugulat dum Memnona, dumque
Diffingit Rheni luteum caput, hæc ego ludo.

« Pendant, dit Horace, que ce poëte enflé d'Alpinus égorge Memnon dans son poëme et s'embourbe dans la description du Rhin, je me jouë en ces satires. » Alpinus vivoit donc du temps qu’Horace se joüoit en ces satires; et si Alpinus en cet endroit est un nom supposé, l'auteur du poëme de Memnon pouvoit-il s'y méconnoistre? Horace, dira-t-on, vivoit sous le regne du plus poli de tous les empereurs. Mais vivons-nous sous un regne moins poli? Et veut-on qu’un prince qui a tant de qualitez communes avec Auguste soit moins dégoûté que luy

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