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Les problèmes de la langue

à la lumière d'une théorie nouvelle.

I

L'Antiquité et la Renaissance n'ont connu que la grammaire, c'est-à-dire l'art de ramener un certain usage à des règles empiriques. La grammaire exige de l'érudition, un peu de logique, quelquefois de la subtilité d'esprit, mais ses fins sont toutes pratiques. Si elle favorise le maintien d'une correction convenue dans la parole et dans les écrits, elle ne nous apprend rien d'essentiel sur le phénomène du langage et sur ses lois naturelles. Au commencement du XIXe siècle, l'étude du sanscrit et des doctrines des antiques grammairiens indous vint forcer les savants à sortir de l'ancienne ornière en leur montrant un aspect du problème linguistique qui, par on ne sait quel miracle d'inattention, avait jusqu'alors échappé à leur regard.

On vit alors avec évidence que cette langue était unie par les liens d'une parenté étroite avec nos langues classiques, le grec et le latin, avec les idiomes germaniques et avec tout un faisceau de langues qui forment entre elles une famille la famille indoeuropéenne. Franz Bopp est le premier qui, dans un ouvrage publié en 1816, étudia ces rapports avec une exacte méthode et établit ainsi scientifiquement cette parenté linguistique, conséquence et témoignage d'une commune origine de tous les peuples qui parlent ces idiomes congénères.

Tel fut le point de départ de la linguistique proprement dite, de la science moderne du langage. Cette science a découvert que les langues existent dans le temps, qu'elles ont un passé, une histoire, que leurs formes, leurs mots sont comme d'antiques médailles dont le témoignage fournit des révélations inattendues.

TOME LXXXIV.

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JUILLET 1917.

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Cette science est armée d'une méthode comparative, qui pourra dans la suite être perfectionnée, mais suffisamment rigoureuse déjà pour assurer de beaux résultats. Du premier coup la linguistique est incorporée au grand mouvement de recherches qui portait avec ardeur les esprits de ce temps-là vers les reconstitutions historiques.

Cependant il ne faut pas demander à Bopp et à ses disciples ce qu'ils pensent de la langue en général, de ses grandes lois, de ses origines. Cet objet auquel ils ont découvert des propriétés et des aspects inattendus, ils l'ignorent, ou ils le connaissent mal. Dans le domaine des faits particuliers leur investigation fait sans cesse de nouvelles conquêtes; le champ de la «< grammaire comparée », comme on disait alors, s'étend tous les jours; on applique ses méthodes successivement aux langues germaniques, aux langues celtiques, aux langues sémitiques, touraniennes, etc. Mais quand on fait de la théorie, on s'abandonne le plus souvent à de singulières divagations.

Ceci se passait, ne l'oublions pas, en pleine période romantique; c'était le moment où l'on s'engouait avec un enthousiasme un peu naïf pour tout ce qui se perd dans la nuit des temps, et où l'imagination, enfin délivrée, célébrait sa liberté nouvelle par des excès. Nos «< comparatistes >> furent romantiques à leur manière, ils furent hypnotisés par ce qu'il y avait de plus obscur dans leur science, par les mirages d'un passé mystérieux. Ils aimèrent à se représenter à l'origine un àge d'or, une période de création dans une sorte de paradis grammatical.

Au commencement, pensaient-ils, il y avait des racines, éléments du futur organisme linguistique; ces racines significatives se sont agglomérées en mots, en formes fléchies. Ce fut alors une époque de perfection, une jeunesse de la langue dont le sanscrit nous offre encore quelque lointaine image. Puis vint la chute, la décadence. Les mots s'usent avec le pourquoi ? temps, se ratatinent, se défigurent; la langue se corrompt. Toutes sortes de malentendus et de confusions troublent le bel ordre primitif. C'est l'âge de la décrépitude.

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On remarquera comment dans cette pensée dont Max Müller a été le vulgarisateur - un certain mysticisme poétique se mélange avec un goût marqué pour les analogies tirées de l'histoire natu

relle. Auguste Schleicher, un grammairien qui s'occupa aussi de biologie végétale, a tenu ce pari, dans l'introduction de son ouvrage sur la Langue allemande 1, d'assimiler jusque dans les détails la naissance, le perfectionnement et la décadence d'une langue au devenir d'un organisme vivant. Peut-être voyait-il dans la rigueur de ce parallélisme un gage certain du caractère scientifique de ses spéculations. En réalité de telles théories tout imaginatives n'étaient en aucune façon liées aux progrès de la grammaire comparée. Leur vanité se trahit par leur inutilité. C'étaient de pures superfétations qui plaisaient aux esprits aventureux, mais qui encombraient la science sans aucun profit et au risque de la fausser. Aussi ces doctrines ont-elles été sans autorité vraie, et le moment devait venir où l'on sentirait l'impérieux besoin de réagir contre elles.

Malheureusement l'école qui s'est chargée de cette besogne en a plutôt vu le côté négatif.

Autour de 1875, il se forma en Allemagne, à Leipzig, à Iéna, un groupe de jeunes savants à l'esprit novateur. Brugmann, Delbrück, Leskien, Braune en sont les noms des plus connus. Ils affichèrent un programme nouveau. Ils s'appelèrent les «< Junggrammatiker », la « jeune grammaire », si l'on veut, ou les néogrammairiens comme on l'a traduit.

Très savants, ouvriers actifs du progrès par leur louable désir de rompre avec toutes les routines, ils ont proclamé en matière de théorie un principe absolument juste et qui aurait été fécond s'ils en avaient tiré toutes les conséquences. La langue, disaientils, dans ses périodes anciennes n'a pas pu être d'une nature. essentiellement différente de ce que nous la voyons être aujourd'hui : il faut donc juger du passé d'après le présent, et chercher à comprendre ce qui s'est produit jadis par l'analyse de ce qui se produit aujourd'hui.

Ce principe amène tout droit à l'étude directe des faits tels qu'on les observe immédiatement dans le parler autour de nous et en nous. Mais les néogrammairiens sont les fidèles continuateurs de Bopp. Le grand fait auquel ils s'attachent, c'est celui qu'on observe en comparant les formes les plus anciennes d'un idiome avec ses formes plus récentes : c'est la transformation 1. Die deutsche Sprache, 1860.

régulière des sons. La matière dont nos mots sont faits n'est pas stable, elle se transmue peu à peu. Le a du latin mare est devenu e dans mer, tout comme celui de pater dans père, et les changements de cette espèce, en s'additionnant défigurent insensiblement les mots et la langue jusqu'à les rendre méconnaissables (qu'on compare par exemple le latin vitellum et son continuateur français veau). En bons positivistes qu'ils étaient, les tenants de la nouvelle école ont cru que ce fait d'ordre matériel et tombant sous le coup de la constatation empirique constituait le facteur essentiel du devenir des langues.

Il est vrai qu'ils ont corrigé cette affirmation trop catégorique en faisant, à côté des transformations phonétiques, une place à l'analogie, c'est-à-dire à l'intervention de l'esprit, qui peut construire des formes inédites selon certains modèles en dépit de la tradition; par exemple, quand un enfant dit je suirai pour je serai ou des chevals pour des chevaux, il construit une forme analogique. Mais ce correctif n'est pas suffisant, parce que les néogrammairiens se contentent d'opposer ainsi l'esprit à la matière et la matière à l'esprit dans le devenir du langage; ils schématisent leur opposition dans deux faits saillants sans pousser plus loin l'analyse et sans se soucier le moins du monde de résoudre cette antinomie. Or cette antinomie, c'est justement le grand problème que nous retrouverons tout le long et jusqu'au bout de notre exposé. Cette école pousse aussi loin que possible la méfiance à l'égard de la spéculation théorique; elle s'imagine que l'observation éclairée suffit pour connaître une langue et toutes les langues, et que les transformations qu'on constate en elles expliquent leurs états successifs, comme un éboulement explique la forme nouvelle que vient de prendre une montagne. Oubliant que l'éboulement lui-même a besoin d'une explication, elle déclare par la bouche de H. Paul, son principal théoricien : « la science de la langue, c'est l'histoire de la langue ». Et c'est ainsi que le problème essentiel est, si nous osons nous exprimer ainsi, escamoté.

Heureusement la pensée scientifique ne s'est pas arrêtée d'une façon durable à ce positivisme timide et un peu terre à terre. A aucun moment l'école néogrammairienne, qui impose d'ailleurs par la valeur scientifique de ses représentants, n'a régné sans conteste dans le domaine de la théorie.

En 1896, le brillant Essai de sémantique de Michel Bréal était sous une forme peut-être un peu décousue, mais sans doute d'autant plus accessible à la majorité des lecteurs une vive revendication en faveur de l'interprétation psychologique de tous les accidents auxquels la langue est exposée.

Depuis que Wilhelm Wundt a publié ses deux gros volumes sur le Langage 1, où il utilise l'immense apport de la linguistique moderne comme un vaste document de psychologie collective, on a vu les savants d'outre-Rhin suivre le mouvement marqué par lui. Le scepticisme positiviste est désormais vaincu; on a cessé de craindre les mirages romantiques devenus inoffensifs, et l'on croit à la vertu de la psycho-physiologie moderne pour résoudre les questions premières que le langage pose devant nous.

D'un autre côté une école assez remuante, celle de l'Italien Croce, de l'Allemand Vossler et de quelques autres, secoue la poussière des laboratoires et l'attirail rébarbatif d'une science trop aride pour proclamer les droits exclusifs du sentiment et des critères esthétiques dans l'interprétation des faits linguistiques. Tout dans la langue, formes, constructions, sons, contribue à revêtir la pensée individuelle ou collective d'un vêtement approprié à son caractère propre; la grammaire véritable n'est qu'une science du style élargie. Celle qui essaie de systématiser la complexité vivante de l'usage dans de petites règles n'est qu'une fausse grammaire, une science artificielle bonne tout au plus pour des écoliers.

A Louvain le père jésuite van Ginneken donne en 1904 et 1906 ses Principes de linguistique psychologique et pense pouvoir, par l'observation et la classification d'une quantité de faits empruntés à divers idiomes, conclure de la langue au mécanisme de la pensée. Il établit ainsi toute une analyse ingénieuse et originale des modalités de la vie psychique qui, selon lui, entrent en jeu dans la genèse et dans l'exercice du langage.

En même temps, c'est-à-dire à une époque toute contemporaine, une école française, plus prudente et probablement mieux avisée que les autres, s'efforce de rattacher la psychologie de la langue à la psychologie sociale : elle voit dans le phénomène qui donne lieu

1. Die Sprache, Leipzig, 1900.

2. Grondbeginselen der psychologische taalwetenschap, publié dans Leuvensche Bijdragen, 6 et 7° années. En traduction française: Principes de linguistique psychologique, Paris, Leipzig et Amsterdam, 1907.

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