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prendre le chemin de la maison de Ninetle. Il était trois heures de l'après-midi , le couple était installé au salon. On imagine l'accueil qui lui fut fait, de la part du vieux lieutenant du moins, car Ninelle ne se souvenait plus d'Anacharsis. Il est vrai qu'ellene l'avait vu que le soir de ce fameux concert, où tant d'admirateurs se partageaient son attention. Il n'y a rien de plus oublieux que les jolies femmes.

Toutefois ayant choisi un instant favorable, notrejuste-milieu. dit à Ninette qu'il avait à l'entretenir d'une affaire importante. Elle le regarda sévèrement, mais cependant quelques minutes après elle pria son mari d'aller achever je ne sais quelle lettre, tandis qu'elle chanterait à leur hôte la cavatine du Barbier de Séville.jEt elle se mit à son piano, où elle altaqua celte musique avec le rare talent dont elle était douée.

La porte fermée, Ninetle se tourna vers le jeune homme et le pria de s'expliquer. Jamais elle n'avait été plus belle et plus élégante. Il errait sur son visage un charme capable de perdre les anges. S'attendait-elle à une déclaration, il y a grand lieu de le croire. Elle avait pris tout d'un coup une contenance passablement romaine, et affectait de ne lever plus les yeux sur son interlocuteur. L'occasion était bonne, notre ami le juste-milieu sentit frémir sur ses lèvres tout ce qu'il avait au fond de l’ame. L'envie de tout dire le saisit. Le parfum de ce salon l'enivrait, le parfum de cette femme avait emporté sa raison. Elle était étendue dans un fauteuil, toute blanche et toute dorée au milieu de ces langes de mousseline qui semblaient l'étreindre sans la presser, belle , demi-animée, pensive comme une de ces belles lunes qui luisent sur nous pendant l'été. Ils étaient seuls,

il n'avait qu'à étendre la main pour la toucher. Mais soudain le candide amoureux se rappela son malheureux ami, il se rappela leurs sermens et surtout la différence de leurs opinions politiques, et sa déclaralion resta entre son cæur et sa bouche. Pauvre jeune homme! il tira de sa poche sans rien dire la lettre du réfugié , et il la tendit en détournant la tête à celle qu'il aimait. Elle de se pencher, de regarder cette écriture , puis tout d'un coup, spontanément, semblable à la poudre qui rencontre le feu, de s'élancer et de s'écrier:

-Ah! monsieur! monsieur! Vous êles un ange, vous venez du paradis ! Vous l'avez donc vu? Ah! vous l'avez vu,

Oui, madamme, je l'ai vu. Il n'en put dire davantage , il suffoquait. Le premier mouvement d'ivresse passé, Ninette qui était une femme élevée , quoiqu'elle fût loin d'être une femme née, reprit en ces termes :

- Monsieur, pardonnez-moi, je n'ai pas été maîtresse de ma joie. C'est que je ne suis pas accoutumée au bonheur. Ah! je vous remercie bien, vous m'avez apporté la vie. Vous m'excusez, n'est ce pas ? Vous êtes jeune, vous êtes aimé, vous savez ce que c'est que l'amour!

M. Anacharsis avait bien envie de Jui répondre qu'elle se trompait, mais désormais parler d'amour à cette femme, c'eût été l'insulter. Elle n'ignorait plus qu'il connaissait la passion qu'elle nourrissait pour M. Carlo Luz... et lui, il ne pouvait plus douter du triomphe de son ami ou plutôt de son rival. O hasard des vertus et des bonheurs ! le moment était passé.

Cependant, en s'en allant, il se récitait pour se consoler d’étranges choses ; il se disait par exemple que, s'il ne l'avait pas, l'Italien, grace à l'ordre qui l'écartait de Paris, ne l'aurait pas non plus; et il finissait pas reconnaître qu'il était infiniment mieux partagé, puisque rien ne l'empêchait de la voir chaque jour. La première personne qu'il rencontra en montant chez lui, ce fut M. Carlo Luz... Il était en habits de voyage, et sa malle à ses pieds, il attendait que son ami le juste-milieu s'offrît à ses regards. Dès qu'ils s'aperçurent, ils sautèrent dans les bras l'un de l'autre.

— Vous ici ! s'écria Anacharsis, mais y songez-vous ! Le ministre est déjà fort mécontent que vous n'ayez pas continué à séjourner dans la ville qu'il vous avait désignée. S'il apprend que vous êtes ici, vous êtes perdu.

Voulez-vous que je vous dise pourquoi? répondit froidement le réfugié, c'est que je suis patriote. Les tyrans m'en veulent. Vous êtes juste-milieu, vous ; vous êtes du parti triomphant; moi, je suis républicain, c'est-à-dire je compte parmi les vaincus. J'irai à l'auberge.

Entrez, dit avec fierté notre ami.
Il ouvrit l'appartement et y poussa l'Italien.

-Comment! reprit-il, à l'auberge! Vous avez pensé que je vous laisserais aller à l'auberge ! là où vous seriez le plus yite décou

vert, où il vous faudrait exhiber des papiers, décliner des noms.... Ah! mon ami, vous avez douté de l'amitié.

M. Carlo Luz... lui demanda pardon, et par la même occasion, il lui demanda aussi de prêter un nouveau billet de cinq cents francs. Il devait lui rendre celui-là le jeudi suivant.

Voici à peu près comment était distribué l'appartement qu'occupait M. Anacharsis. Dans une vaste salle à manger s'ouvraient deux chambres de nuit. Venait ensuite un salon, puis après un boudoir. Le tout était brillamment meublé, sauf une des deux chambres que le maître avait abandonnée à son valet. Il y avait bien au cinquième, sous les toits, une espèce de logette, mais elle avait été cédée à une vieille femme qui avait long-temps servi la mère de notre juste-milieu, et que notre juste-milieu trainait partout après lui. M. Anacharsis prit la chambre du valet pour lui. Sa propre chambre, il l'offrit à l'Italien, qui l'accepta.

Ce n'était pas tout, il fallait maintenant voir la bien-aimée. M. Anacharsis se chargea encore de la prévenir. On eût dit qu'il y avait gageure entre ces deux hommes à qui pousserait le plus loin, l'un son vice, l'autre sa vertu.

Elle vint! Oui, cette belle Ninette, cette blonde Ninette, celte Ninette quichantaitavec une si délicieuse voix, cette Ninette dont notre ami disait: je vous jure qu'elle a des yeux bleus quim'empêcheront de dormir, cette Ninette-là vint. Elle vint chez le justemilieu pour voir le républicain. C'était le cas, ce me semble, de retourner le refrain du proscrit et de se l'appliquer un peu. Le temps d'intervertir les rôles était plus qu'écoulé. Mais Anacharsis ne dit rien. La main sur son cæur , il y contint les flammes qui s'en échappaient. Quant à M. Carlo Luz..., se doutait-il de l'héroïsme de ce jeune homme ? Nous ne savons.

Pendant ce temps, le bonhomme de mari, ce vieux et respeclable soldat, vaquait à ses affaires. Le soir il rentrait, il embrassait sa femme, il l'embrassait sans se douter que pendant toute la journée d'autres lèvres avaient souillé ce front. Il avait l'habitude aussi de jouer avec sa petite fille jusqu'à neuf heures, où la servante la lui enlevait pour la porter coucher. Il parait, du reste, que Mmo Ninette continuait à se montrer à lui aussi caressante que par le passé.

Mais pour abréger et pour donner en quelques mots la véritable figure de l'amour qui unissait ces deux êtres, Mme Ninette

el M. Carlo, il me suffira de raconter le fait suivant. Un jour le pauvre juste-milieu revenait du bois. Les deux amans étaient ensemble. Soudain il entend un vacarme effroyable de cris, de pleurs, et de tables et de chaises qui tombent; il s'élance, ouvre la porte, et quel spectacle s'offre à lui! La jeune femme à moitié nue, à genoux, tout en larmes ; et devant elle, debout, l'ail élincelant, la bouche écumante, le bras levé, M. Carlo Luz... ! l'amant de cette femme ! Les merveilleuses épaules de Ninelte n'étaient plus si blanches : elle avait été frappée à grands coups de ces houssines qui servent à battre les habits. La chair était enlevée çà et là.

Monsieur, s'écria Anacharsis en s'avançant, c'est làche de baltre toute femme, et plus lâche encore de battre celle qu'on a prise à son mari.

L'Italien pålit. Je ne sais ce qui allait s'ensuivre, mais Ninette loute meurtrie se dégagea de la forteresse de tables et de chaises qu'elle s'était formée, et s'étant jetée au cou de son réfugié, elle lui ferma la bouche avec une de ses belles mains.

Monsieur, répondit-elle à notre ami le juste-milieu, il m'aime, n'ayez pas peur; ce n'est rien. Il est un peu violent, voyez-vous. Cela tient au pays où il est né. Mais je lui pardonne. Il m'aime, je suis sûre qu'il m'aime. Qu'est-ce que cela fait qu'il me batte, s'il m'aime!

Mais le nuage de cette dispute ne pesa pas long-temps sur l'amitié de nos deux amoureux. Cet Italien avait eu l'art de se rendre si nécessaire au jeune Français, que la paix se rétablit bientôt sans pourparlers et d'un commun accord. Toutefois, selon l'usage, ce fut notre juste-milieu qui paya les frais de la guerre. Huit jours ne s'étaient pas encore écoulés, que son Pilade avait recours à son inépuisable dévouement. Il s'agissait celte fois d'enlever Mme Ninette. On juge de la stupéfaction de l'honnête Anacharsis ; tout fut employé, larmes, prières, reproches, menaces; mais tout fut inutile, le réfugié tint bon. Il avait son dessein. Son fameux refrain: « vous êtes juste-milieu , je suis républicain » retentit de plus belle. A la fin , effrayé de ces reproches et las de tant d'instances , le malheureux amant se résolut au dernier et au plus cruel de tous les sacrifices qu'on eût encore exigés de sa candeur. Peut-être refusera-t-on de croire à une abnégation si constante et si rare, et ce sera là encore une

des amertumes qu'on devra ajouter à toutes les autres amertumes de cet infortuné jeune homme.

Sans papiers et peut-être surveillé par la police , le proscrit n'osait se confier ni aux voitures publiques, ni même à une voiture de poste, du moins tant qu'il serait au milieu de Paris. Il avait donc été résolu qu'une calèche l'attendrait au premier village sur sa roule. En conséquence, tandis que M. Carlo Luz... chargeait de ses derniers effets le fiacre qui devait le porter lui et sa belle jusqu'à leur calèche, notre ami le juste-milieu était parti pour aller chercher Mme Ninette. Le lieu du rendez-vous était ce bout de la rue Neuve-des-Mathurins qui s'ouyre sur la rue de la Chaussée-d'Antin.

Mme Ninette n'avançait qu'en tremblant, d'instant à autre elle était obligé de s'arrêter pour respirer ; parfois elle retournait la tête vers la maison qu'elle abandonnait. Aucune femme, si déhontée qu'elle soit , ne joue de ces parties-là sans éprouver des ces malaises poignans. C'est quelque chose de si solennel que de rompre avec la société !

Jusqu'à la rue Chantereine, Anacharsis n'avait pas encore prononcé une parole ; il était presqu'aussi ému que la coupable qu'il conduisait. Là enfin il s'arrêta , la rue était déserte , là enfin il éclata :

Oh! madame, dit-il, et sa voix, aussi bien que ses yeux, était remplie de larmes ; madame, vous ne saurez jamais combien celui qui vous parle maintenant a mérité d'être plaint! Je vous aime depuis sept mois, je vous aime depuis que je vous ai yue ; et depuis que je vous ai vue, je n'ai fait autre chose que de servir vos amours avec un autre! Ninette recula, elle semblait entendre sans comprendre.

Mais , s'écria-t-elle, c'est impossible!

Impossible ? reprit-il. Oh! ne dites pas cela , madame, ne m'enlevez pas au moins la gloire de mon sacrifice. Ou si c'est impossible, prenez-vous en à cette fatale beauté qui enfante des miracles, qu'elle ne daigne même pas compler. Mon bonheur devait me coûter le vôlre! J'ai dit : qu'elle soit heureuse ! et je vous ai remis ses lettres , j'ai été le messager de vos transports, je vous ai conduite dans ses bras. Vous dire que vingt fois je n'ai pas été saisi de mouvemens jaloux, que vingt fois je n'ai pas été tenté de brûler les lettres , de lomber à vos pieds el de

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