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Toutefois, pas un mot de regret ne sortit de sa bouche. Sylvia était de celles qui se plaignent d'autant moins qu'elles sont plus à plaindre; créatures sublimes dont l'ame seule gémit , et dont on n'entend qu'une seule fois le triste et dernier accord, comme le son d'une harpe éolienne qui passerait sur nos têtes emporté par l'ouragan. r.

L'esclave gauloise et ses compagnes furent appelées ; elles servirent la patricienne sortant du bain, aussi gracieuse, aussi chaste que Galatée apparaissant sur les eaux d'Ionie. Sylvia reçut leurs soins avec indifférence; et quand on lui présenta le miroir pour qu'elle admirát sà coiffure et sa tunique agrafée par des neuds de pourpre, elle regarda ses yeux mourans, abaissa aussitôt ses longues paupières , et repoussa le miroir.

Les édiles ayaient parcouru la ville et visité les carrefours et des alentours des monumens publics; l'ordre d'éteindre les foyers

était donné; tout dormait dans la ville , hormis le pauvre et l'empereur peut-être. Sylvia se retira dans le gynécée , et le sommeil, pénétrant avec les rayons de la lune jusqu'aux pieds du lit d'iyoire, vint fermer les yeux de ce beau visage , påle et i modeste comme celui de la statue de la pudeur.

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* Le lendemain, vers le milieu du jour, l'affranchi Norbanus, riptendant des domaines de Sylvia , vint annoncer à så patrone

qu'une litière venait d'entrer dans le prothyrum de la maison, wet qu'un homme en toge demandait à être introduit. Norbanus

ajoutaa - Il a traversé le vestibule sans vouloir dire son nom, iz comme d'autres cliens yet voici qu'il s'est assis sur un lit dans

l'atrium. » 10 Sylvia répondit:' Cet homme est César. 19

Puis elle sel hâta d'aller rejoindre l'empereur Auguste dans l'atrium eette grande salle pavéede mosaïque. Deux autels des Lares ordaient les angles opposés à ceux où l'on voyait deux statues de la famille Claudia. Ces marbres dataient du consulat de Lucullus, la belle époque de la sculpture. Dès que Gésar vit entren Sylvia , il s'avança vers elle , une main dans les plis de sa tunique , et tenant de l'autre main quelques papyrus, comme il

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car

César. On

gue au sénat. Sylvia , tu es l'orateur par excellence. ou se moque de tout. Je alimens trop lourds; oh ! c'est une misère ! Ne devrais-je pas La conser. Tu sais que je n'ai pas le coin

avait coutume de faire. On sait que son sourire était expressif, que ses traits étaient fins et empreints de douceur; on sait que sa parole était claire et harmonieuse; c'est donc ainsi qu'il aborda la jeune patricienne.

- Tu l'as dit, Sylvia, Je ne scellerai plus mes lettres avec une empreinte de sphinx ; je reprendrai, pour te plaire, l'effigie ;

que Dioscoride vient de graver pour moi, et qui représente les traits de César Auguste. Assurément tu ne te plaindras pas de celui-là,

-- Césarest l'homme de l'empire en qui j'ai le plus de confiance et pour qui j'éprouve la plus grande affection... César a été mon tuteur , et il est empereur bien-aimé des Romains.

- Voilà qui est grave et mesuré comme l'exorde d'une parole va

droit au coeur. C'est le son d'une cithare. Cela est si vrai, qu'on finit toujours par

te céder, Ở la jeune syrène ! 1997 Tu es aujourd'hui d'une grande bienveillance, voit que ta santé est meilleure , ou que le peuple t'a salué par une triple acclamation hier , au théâtre. **** Hélas ! ma santé est une femme capricieuse, dégoûtée et folle. J'ai beau redoubler d'attentions pour elle, elle s'offense

e finirai par l'oublier... Mon médecin sera malade à ma place ; il vit de mes fièvres et de mes maux d'entrailles. Sais-tu à quel régime it me réduit: des dattes, des raisins secs , du riz et du lait... O vainqueur d’Actium !.... dit Sylvia.

1963" uja le triomphaleur en est la ; c'est pitoyable ! Il craint le froid et le chaud , les vents d'automne , le vin capiteux être robuste comme le Jupiter Capitolin , dont la poitrine et les bras sont d'airain , moi qui pèse

e la destinée du - Mon tuteur est ambitieux : vivre couvert de gloire et vivre long-temps, par Hercule ! c'est beaucoup.

in to y el El Sylvia serait donc bien aise de me savoir dormant sous un magnifique mausolée ? Quel palais!... DAN Tu préfères ta maison a

du Palatin?...

Va, César , il n'est personne l'empire fasse plus de veux que moi pour

cæur bien méchant.

Oui,

les

monde 591

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juste,

Je sais que de toutes les filles de Rome il n'en est pas une qui n'envie ton célesle visage,

Il est triste pourtant, bien triste, ô mon tuteur. Vienslu m'apporter quelque nouvelle qui me réjouissc ? Pourquoi m'as-tu demandé ce rendez-vous ?

Sylvią est un enfant qui se plaît toujours aux questions dont il sait d'avance les réponses.

Tu viens me parler d'un mariage , je le vois bien.

Eh ! de quoi faut-il parler à une vierge de vingt ans, belle comme l'Aurore, et, comme elle , rêveuse...

Oui, l'Aurore verse des larmes... Ta comparaison est

César,

Grands dieux ! comme nous sommes poètes , Sylvia !..... Te plairait-il d'écouter ton tuteur?

Il n'a qu'à dire, je suis là, assise devant lui , respeclueuse , altentive ; j'attends l'oracle de Delphes.

Altentive, oui; mais soumise ?.... Ô fière particienne ! Voici donc ce que j'ai à te communiquer. Tu connais Agrippa , mon fils adoptif , tu sais qu'après le divin Marcellus, c'est lui que j'ai le plus aimé; il sera mon héritier , Sylvia ; et mon héritier sera empereur, Sylvia : et cet empereur , si tu veux, sera ton époux , Sylvia... Ne baisse pas la tête, ne laisse pas tes regards errer sur ce pavé de mosaïque, que tu as vu cent fois , et dont les figures de nymphes et de bacchantes ne peuvent rien te conseiller...... Ne soupire pas si profondément , comme si je t'apportais la nouvelle d'un ami perdu, ou d'une cheyrette aimée, tuée par un chasseur..... Non rien à déplorer, rien

doives gémir; c'est tout simplement mon fils adoptif Agrippa et l'empire du monde que je mets a les pieds de jeune fille. J'attendrai ta réponse : réfléchis; je vais lire ces lettres arrivées d'Orient. Les Parthes nous menacent encore... Ce Parthe est indomptable !

- Ma réponse est prête , César. 2107 Alors je roule mes lettres et j'écoute à mon tour.

Je supplie l'empereur de chercher une épouse plus digne que moi d’Agrippa... Je prie mon tuteur de

muteur de me chérir autant que par le passé, Il

te satisfaire ; mais l'autre !. ah! l'autre est bien affligé, mais bien étonné aussi. Je t'ai sout

dont tu

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facile à celui-ci de te

vent soupçonnée de me cacher des secrets... Le cour des femmes est semblable quelquefois à nos boites de parfums fermées avec grand soin , mais qui pourtant finissent par trahir ce qu'elles contiennent , tellement est suave l'essence cachée. La rêverie et la tristesse , ma fille, ne viennent pas s'asseoir auprès d'une enfant de ton âge, sans que cette tendre créature n'ait quelque chose à leur conter mystérieusement... et je ne sais pourquoi j'imagine que la tristesse et la rêverie ont eu une confidence sérieuse de toi... bien sérieuse , Ô Sylvia.

- Quand mon tuteur me parle ainsi , je trouve l'univers heureux d'obéir à sa douce voix.

- Puis-je te demander d'imiter l'univers ?

· Tu as des droits sur lui par héritage et par le sort des armes ; mais mon ame ne te fut pas léguée par le divin Jules, et tu n'as conquis que son amitié; sa liberté lui reste, César.

- Fière comme une reine barbare; douce et sacrée comme une vestale... Sylvia est l'honneur de l'Italie et la peine de César, Hélas ! j'avais bien assez de mes chagrins domestiques, sans que l'amie de mon caur vint m'en donner à son tour..... car tu es ma fille, toi; Julie ne l'es plus, l'impudique !...., Eh! quoi, tant, de malheurs sur une tête que l'univers adore! être l'empereur latin ; porter autour de son front le laurier d'or ; avoir pacifié le monde; sourire à l'Orient pour que l'Orient soit console; étendre ma main vers le sud, le nord et l'occident, pour que ces régions espèrent; n'avoir pas fait un rêve de gloire qui ne soit accompli.... et, pourtant, ne pouvoir vider une coupe dans un festin sans y trouver du fiel ; ne jamais sommeiller sans fantômes plaintifs autour de mon lit, et quand j'écoute de la poésie ou de la musique, sentir mon cæur se briser de souvenirs.... Oh ! que ne suis-je un pâtre de l'Achaïe, un chasseur de l'Atlas; ou le dernier des citoyens romains! Car , tu le sais, toi, Sylvia ; j'aimais d'une tendre amitié Octavie, ma seur, et son fils...son fils, le diyin Marcellus, nous l'avions élevé comme un beau lis à l'abri du vent et des feux du midi; nous avions invoqué sur cette tête toutes les étoiles favorables... il grandissait en sagesse et en beauté, le chasle et fier jeune homme. Déjà nous le montrions à Rome et aux provinces comme le bien-aimé de Jupiler et de Quirinus ; jamais ( tu dois t'en souvenir, bien que lu ne fusses qu'un enfant), jamais il ne venaits'asseoir au podium

de l'amphithéâtre sans que le peuple ne le salut de la voix et du geste ; les sénateurs ( les plus âgés même) lui faisaient place à leurs côtés, malgré leur toge, et oubliant qu'il ne portait encore que la robe prétexte. Oui, Marcellus, tu étais la destinée du monde... et je t'ai perdu, mon fils d'adoption, et la mort est venue te prendre entre les bras de ta mère avec une violence sans égale; et cette même mort impie a frappé Octavie... car le cour vraiment maternel se flétrit auprès du tombeau d'un enfant , et ce sont les marâtres qui veulent être consolées. Marcellus, Octavie, je vous ai honorés par des honneurs funèbres tels que le peupleromain ne m'en rendra pas de semblables; Livie, cette digne épouse, vous a pleurés, et le poète a jeté des fleurs à ton ombre, Ô jeune César! Eh bien ! il m'arrive souvent encore de vous chercher dans ma maison de la ville, ou à celle de Lanuvium que vous aimiez, ou bien au temple de Jules, à Naples, à Bạïes et dans les îles du goife qui baigne la Campanie, partout où j'avais coutume de vous voir avec moi. - Pardonne, Sylvia , ma douleur se réveille quelquefois comme une vipère assoupie sur mon flanc; alors il faut que je me plaigne à ceux que j'aimé. C'est pourquoi je te dis que je souffre, car tu m'es chère, toi que je destinais à celui dont je viens d'honorer la mémoire. Marcellus et toi, vous auriez ramené sur la terre l'âge de Rhée, ce siècle de justice et de pudeur. Et aujourd'hui, que le fils d'Octavie est dans les cieux, quand j'espère encore la moitié de ce que j'avais rêvé pour Rome, puisque tu vis, voilà qu'il ne m'est pas donné de té trouver facile à mon conseil !... Qui veux-tu que je choisisse pour épouse à l'héritier de l'empire ?... Ma race est souillée; Julie m'est en horreur... et tu en sais la cause. Parle maintenant, toi dont j'écoute les paroles comme le son d'une lyre d'Ionie. Sie

Pendant que César se plaignait de la sorte, la blanche Sylvia, le front penché dans sa main et le bras appuyé sur un coussin de pourpre, avait répandu quelques larmes, et quand elle releva la tête ses grands yeux humides jelèrent un rayon qui pénétra jusqu'au fond de l'ame de son tuteur. César crut voir l'espérance assise devant lui, avec son rire d'enfant et ses mains pleines de fleurs. Il remercia du geste Sylvia, comme si déjà elle avait promis. Les femmes ont des expressions de tristesse et de compassion que nous prenons souvent pour des consentemens ; la douce

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