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que chose; si elle se connoit elle-même; si elle | hommes? Nous n'en avons d'autres marques que est substance ou accident, corps ou esprit; ce l'uniformité des conséquences, qui n'est pas touque c'est

que chacune de ces choses ; et s'il n'y jours un signe de celle des principes ; car ceuxa rien qui ne soit de l'un de ces ordres; si elle ci peuvent bien être différents , et conduire connoît son propre corps; si elle sait ce que néanmoins aux mêmes conclusions, chacun sac'est que matière; comment elle peut raison- chant que le vrai se conclut souvent du faux. ner , si elle est matière; et comment elle peut Enfin Montaigne examine profondément les être unie à un corps particulier, et en ressen- sciences; la géométrie, dont il tâche de montir les passions, si elle est spirituelle. Quand trer l'incertitude dans ses axiomes et dans les a-t-elle commencé d'être ? avec ou ́devant le termes qu'elle ne définit point, comme d'élencorps ? finit-elle avec lui, ou non ? ne se trom- due, de mouvement, etc.; la physique et la pe-t-elle jamais ? sait-elle quand elle erre? vu médecine, qu'il déprime en une infinité de faque l'essence de la méprise consiste à la mé- çons ; l'histoire, la politique, la morale, la juconnoître. Il demande encore si les animaux risprudence, etc. De sorte que, sans la révélaraisonnent, pensent , parlent : qui peut décider tión, nous pourrions croire, selon lui, que la ce que c'est que le temps, l'espace, l'étendue, vie est un songe dont nous ne nous éveillons le mouvement , l'unité, toutes choses qui nous qu'à la mort , et pendant lequel nous avons environnent, et entièrement inexplicables ; ce aussi peu les principes du vrai que durant le que c'est que santé, maladie , mort, vie , bien, sommeil naturel. C'est ainsi qu'il gourmande si mal, justice , péché, dont nous parlons à toute fortement et si cruellement la raison dénuée de heure; si nous avons en nous des principes du la foi, que, lui faisant douter si elle est raisonvrai; et si ceux que nous croyons, et qu'on ap- nable, et si les animaux le sont ou non, ou plus pelle axiomes, ou notions communes à tous les ou moins que l'homme, il la fait descendre de hommes , sont conformes à la vérité essentielle. l'excellence qu'elle s'est attribuée, et la met, Puisque nous ne savons que par la seule foi par grace, en parallèle avec les bêtes, sans lui qu'un Étre tout bon nous les a dommées véri- permettre de sortir de cet ordre, jusqu'à ce tables, en nous créant pour connoître la vérité, qu'elle soit instruite, par son Créateur même, qui saura, sans cette lumière de la foi, si, étant de son rang qu'elle ignore : la menaçant, si formées à l'aventure, nos notions ne sont pas elle gronde, de la mettre au-dessous de toutes, incertaines, ou si , étant formées par un être ce qui lui paroît aussi facile que le contraire ; faux et méchant, il ne nous les a pas données et ne lui donnant pouvoir d'agir cependant que fausses pour nous séduire? Montrant par-là que pour reconnoître sa foiblesse avec une humilité Dieu et le vrai sont inséparables , et que si l'un sincère, au lieu de s'élever par une sotte vaest ou n'est pas , s'il est certain ou incertain, nité. On ne peut voir , sans joie, dans cet aul'autre est nécessairement de même. Qui sait si teur, la superbe raison si invinciblement froisle sens commun , que nous prenons ordinaire-sée par ses propres armes, et cette révolte si ment pour juge du vrai , a été destiné à cette sanglante de l'homme contre l'homme, laquelle, fonction par celui qui l'a créé? qui sait ce que de la société avec Dieu où il s'élevoit par les c'est que vérité? et comment peut-on s'assurer maximes de sa foible raison, le précipite dans de l'avoir sans la connoître? qui sait même ce la condition des bêles; et on aimeroit de tout que c'est qu'un être, puisqu'il est impossible de son coeur le ministre d'une si grande vengeance, le définir, qu'il n'y a rien de plus général, et si, étant humble disciple de l'Eglise par la foi, qu'il faudroit , pour l'expliquer , se servir deil eût suivi les règles de la morale, en portant l'Être même, en disant, c'est telle ou telle les hommes , qu'il avoit si utilement humiliés, chose? Puis donc que nous ne savons ce que

à ne pas

irriter par de nouveaux crimes celui c'est qu’ame , corps, temps, espace, mouvement, qui peut seul les tirer de ceux qu'il les a convérité, bien, ni même l’être, ni expliquer l'idée vaincus de ne pas pouvoir seulement connoître. que nous nous en formons , comment nous as- Mais il agit au contraire en païen : voyons sa surerons-nous qu'elle est la même dans tous les morale.

De ce principe, que hors de la foi tout est | lieu que la sienne est naive, familière, plaidans l'incertitude, et en considérant combien sante, enjouée, et, pour ainsi dire, folâtre : il y a de temps qu'on cherche le vrai et le bien, elle suit ce qui la charme, et badine négligemsans aucun progrès vers la tranquillité, il con- ment des accidents bons et mauvais, couchée clut qu'on doit en laisser le soin aux autres; mollement dans le sein de l'oisiveté tranquille, demeurer cependant en repos, coulant légère d'où elle montre aux hommes qui cherchent la ment sur ces sujets, de peur d'y enfoncer en ap- félicité avec tant de peine, que c'est là seulepuyant; prendre le vrai et le bien sur la pre- ment où elle repose , et que l'ignorance et l'inmière apparence, sans les presser, parcequ'ils curiosité sont deux doux oreillers pour une tête sont si peu solides, que, quelque peu que l'on bien faite, comme il le dit lui-même. serre la main, ils échappent entre les doigts, et la laissent vide. Il suit donc le rapport des

JII. sens, et les notions communes , parcequ'il fau- En lisant Montaigne, et le comparant avec droit se faire violence pour les démentir, et Épictète, on ne peut se dissimuler qu'ils étoient qu'il ne sait s'il y gagneroit, ignorant où est le assurément les deux plus grands défenseurs vrai. Il fuit aussi la douleur et la mort, parce- des deux plus célèbres sectes du monde infique son instinct l'y pousse, et qu'il ne veut pas dèle, et qui sont les seules, entre celles des y resister par la même raison. Mais il ne se fie hommes destitués de la lumière de la religion, pas trop à ces mouvements de crainte, et n'o- qui soient en quelque sorte liées et conséseroit en conclure que ce soient de véritables quentes. En effet, que peut-on faire sans la rémaux : vu qu'on sent aussi des mouvements de vélation , que de suivre l'un ou l'autre de ces plaisir qu'on accuse d'être mauvais , quoique la deux systèmes ? Le premier : ll y a un Dieu , nature, dit-il, parle au contraire. Ainsi je donc c'est lui qui a créé l'homme; il l'a fait « n'ai rien d'extravagant dans ma conduite , pour lui-même : il l'a créé tel qu'il doit être . poursuit-il ; j'agis comme les autres ; et tout pour être juste et devenir heureux : donc « ce qu'ils font dans la solte pensée qu'ils sui- L'homme peut connoître la vérité, et il est à * vent le vrai bien , je le fais par un autre prin- portée de s'élever par la sagesse jusqu'à Dieu, • cipe, qui est que les vraisemblances étant qui est son souverain bien. Second système : * pareillement de l'un et de l'autre côté, l'exem- l'homme ne peut s'élever jusqu'à Dieu, ses in

ple et la commodité sont les contre-poids qui clinations contredisent la loi; il est porté à « m'entrainent. » Il suit les mæurs de son pays, chercher son bonheur dans les biens visibles, parceque la coutume l'emporte; il monte son et même en ce qu'il y a de plus honteux. Tout cheval, parceque le cheval le souffre, mais sans paroît donc incertain, et le vrai bien l'est aussi : croire que ce soit de droit : au contraire, il ne ce qui semble nous réduire à n'avoir ni règle sait pas si cet animal n'a pas celui de se servir fixe pour les meurs, ni certitude dans les de lui. Il se fait même quelque violence pour sciences. éviter certains vices; il garde la fidélité au ma- Il y a un plaisir extrême à remarquer dans riage, à cause de la peine qui suit les désor- oes divers raisonnements en quoi les uns et les dres : la règle de ses actions étant en tout la autres ont aperçu quelque chose de la vérité commodité et la tranquillité. Il rejette donc qu'ils ont essayé de connoître. Car s'il est agréabien loin celte vertu stoique qu'on peint avec ble d'observer dans la nature le desir qu'elle a nne mine sévère, un regard farouche, des che de peindre Dieu dans tous ses ouvrages où l'on veux hérissés, le front ridé et en sueur, dans en voit quelques caractères , parcequ'ils en sont une posture pénible et tendue, loin des hom- les images, combien plus est-il juste de consimes, dans un morne silence, et seule sur la dérer dans les productions des esprits les efpointe d'un rocher : fantôme, dit Montaigne, forts qu'ils font pour parvenir à la vérité , et de capable d'effrayer les enfants, et qui ne fait remarquer en quoi ils y arrivent et en quoi ils autre chose, avec un travail continuel, que de s'en egarent ? C'est la principale utilité qu'on chercher un repos où elle n'arrive jamais ; au doit tirer de ses lectures.

Il semble que la source des erreurs d'Épic-| pes opposés, qui paroissent incompatibles dans lète et des stoiciens d'une part, de Montaigne les doctrines purement humaines. En voici la et des épicuriens de l'autre, est de n'avoir pas raison : les sages du monde ont placé les consu que l'état de l'homme à présent diffère de trariétés dans un même sujet ; l'on attribuoit la celui de sa création. Les uns , remarquant quel-force à la nature, l'autre la foiblesse à cette ques traces de sa première grandeur, et igno- même nature ; ce qui ne peut subsister : au lieu rant sa corruption, ont traité la nature comme que la foi nous apprend à les mettre en des susaine, et sans besoin de réparateur; ce qui les jets différents ; toute l'infirmité appartient à la mène au comble de l'orgueil. Les autres , éprou- nature, toute la puissance au secours de Dieu. vant sa misère présente, et ignorant sa pre- Voilà l’union étonnante et nouvelle qu'un Dieu mière dignité, traitent la nature comme néces- seul pouvoit enseigner, que lui seul pouvoit sairement infirme et irréparable ; ce qui les faire, et qui n'est qu'une image et qu’un effet précipite dans le désespoir d'arriver à un véri- de l'union ineffable des deux natures dans la table bien, et de là, dans une extrême lâcheté. seule personne d'un Homme-Dieu. C'est ainsi Ces deux états, qu'il falloit connoitre ensemble que la philosophie conduit insensiblement à la pour voir toute la vérité, étant connus séparé- théologie : et il est difficile de ne pas y entrer, ment, conduisent nécessairement à l'un de ces quelque vérité que l'on traite, parcequ'elle est deux vices : à l'orgueil ou à la paresse, où sont le centre de toutes les vérités; ce qui paroît ici infailliblement plongés tous les hommes avant parfaitement, puisqu'elle renferme si visiblela grace ; puisque, s'ils ne sortent point de leurs ment ce qu'il y a de vrai dans ces opinions condésordres par lâcheté, ils n'en sortent que par traires. Aussi on ne voit pas comment aucun vanité, et sont toujours esclaves des esprits de d'eux pourroit refuser de la suivre. S'ils sont malice, à qui, comme le remarque saint Augus- pleins de la grandeur de l'homme, qu'en onttin, on sacrifie en bien des manières.

ils imaginé qui ne cède aux promesses de l'EC'est donc de ces lumières imparfaites qu'il vangile, lesquelles ne sont autre chose que le arrive que les uns connoissant l'impuissance et digne prix de la mort d'un Dieu? Et s'ils se non le devoir, ils s'abattent dans la lâcheté; les plaisent à voir l'infirmité de la nature, leur idée autres connoissant le devoir sans connoître n'égale point celle de la véritable foiblesse du leur impuissance , ils s'élèvent dans leur or- péché, dont la même mort a été le remède. cueil. On s'imaginera peut-être qu'en les alliant, Chaque parti y trouve plus qu'il ne desire; et, on pourroit former une morale parfaite : mais, ce qui est admirable, y trouve une union soau lieu de cette paix, il ne résulteroit de leur lide : eux qui ne pouvoient s'allier dans un deassemblage qu'une guerre et une destruction gré infiniment inférieur! générale : car les uns établissant la certitude,

V. et les autres le doute, les uns la grandeur de l'homme, les autres sa foiblesse, ils ne sau- Les chrétiens ont, en général, peu de besoin roient se réunir et se concilier ; ils ne peuvent de ces lectures philosophiques. Néanmoins Épicni subsister seuls à cause de leurs défauts , ni tete a un art admirable pour troubler le

repos s'unir à cause de la contrariété de leurs oppo- de ceux qui le cherchent dans les choses extésitions.

rieures, et pour les forcer à reconnoître qu'ils IV.

sont de véritables esclaves et de miserables aveu

gles; qu'il est impossible d'éviter l'erreur et la Mais il faut qu'ils se brisent et s'anéantissent douleur qu'ils fuient, s'ils ne se donnent sans pour faire place à la vérité de la révélation. réserve à Dieu seul. Montaigne est incomparaC'est elle qui accorde les contrariétés les plus ble pour confondre l'orgueil de ceux qui, sans formelles par un art tout divin. Unissant tout la foi, se piquent d'une véritable justice ; pour ce qui est de vrai, chassant tout ce qu'il y a de désabuser ceux qui s'attachent à leur opinion, faux, elle enseigne avec une sagesse véritable et qui croient , indépendamment de l'existence ment céleste le point où s'accordent les princi- et des perfections de Dieu, trouver dans les sciences des vérités inébranlables ; et pour con- ce peuple. D'abord il ne savoit quel parti prenvainere si bien la raison de son peu de lumière dre; mais il se résolut enfin de se prêter à sa et de ses égarements, qu'il est difficile après bonne fortune. Il reçut donc tous les respects cela d’être tenté de rejeter les mystères, par- qu'on voulut lui rendre, et il se laissa traiter cequ'on croit y trouver des répugnances : car de roi. l'esprit en est si battu, qu'il est bien éloigné de Mais, comme il ne pouvoit oublier sa condivouloir juger si les mystères sont possibles ; ce tion naturelle , il pensoit, en même temps qu'il que les hommes du commun n'agitent que trop recevoit ces respects, qu'il n'étoit pas le roi que souvent. Mais Épictète, en combattant la pa- ce peuple cherchoit, et que ce royaume ne lui resse, mène à l'orgueil, et pourroit être nuisi- appartenoit pas. Ainsi il avoit une double penble à ceux qui ne sont pas persuadés de la cor- sée, l'une par laquelle il agissoit en roi, l'autre ruption de toute justice qui ne vient pas de la par laquelle il reconnoissoit son état véritable, foi. Montaigne est absolument pernicieux, de et que ce n'étoit que le basard qui l'avoit mis en son côté, à ceux qui ont quelque pente à l'im- la place où il étoit. Il cachoit cette dernière penpiété et aux vices. C'est pourquoi ces lectures see, et il découvroit l'autre. C'étoit par la predoivent être réglées avec beaucoup de soin, de mière qu'il traitoit avec le peuple, et par la derdiscrétion et d'égard à la condition et aux nière qu'il traitoit avec soi-même. meurs de ceux qui s'y appliquent. Mais il sem- Ne vous imaginez pas que ce soit par un ble qu'en les joignant elles ne peuvent que réus- moindre hasard que vous possédez les richesses sir, parceque l'une s'oppose au mal de l'autre. dont vous vous trouvez maitre, que celui par leIl est vrai qu'elles ne peuvent donner la vertu, quel cet homme se trouvoit roi. Vous n'y avez mais elles troublent dans les vices : l'homme se aucun droit de vous-même et par votre nature, trouvant combattu par les contraires, dont l'un non plus que lui : et non seulement vous ne vous chasse l'orgueil, et l'autre la paresse, et ne pou- trouvez fils d'un due, mais vous ne vous trouvez vant reposer dans aucun de ces vices par ses au monde que par une infinité de hasards. Votre raisonnements, ni aussi les fuir tous.

naissance dépend d'un mariage, ou plutôt de

tous les mariages de ceux dont vous descendez. ARTICLE XII.

Mais d'où dépendoient ces mariages? d'une visite faite par rencontre, d'un discours en l'air,

de mille occasions imprévues. Sur la condition des grands.

Vous tenez, dites-vous, vos richesses de vos

ancêtres ; mais n'est-ce pas par mille hasards que 1.

vos ancêtres les ont acquises, et qu'ils vous les

ont conservées? Mille autres aussi habiles qu'eux, Pour entrer dans la véritable connoissance ou n'ont pu en acquérir, ou les ont perdues après de votre condition', considérez-la dans cette les avoir acquises. Vous imaginez-vous aussi que image. Un homme fut jeté par la tempête dans une

ce soit par quelque voie naturelle que ces biens

ont passé de vos ancêtres à vous ? Cela n'est pas ile inconnue , dont les habitants étoient en peine

véritable. Cet ordre n'est fondé que sur la seule de trouver leur roi , qui s'étoit perdu : et comme volonté des législateurs, qui ont pu avoir de il avoit, par hasard, beaucoup de ressemblance bonnes raisons pour l'établir, mais dont aucune de corps et de visage avec ce roi, il fut pris certainement n'est prise d'un droit naturel que pour lui, et reconnu en cette qualité par lout

vous ayez sur ces choses. S'il leur avoit plu d'or* Pascal adresse la parole à M. Arthus Gouffier, duc de Roan- donner que ces biens , après avoir été possédés nez, duc et pair de France. Après avoir été gouverneur du Poituo, il se retira à la maison de l'institution des pères de l'ora par les pères durant leur vie, retourneroient à toire. Il cut la plus grande part aux soins que les amis de Pascal la république après leur mort, vous n'auriez auprirent, en 1668, de recueillir et mettre au jour ses Pensées. cun sujet de vous en plaindre. Tont cet article est tiré du livre : De l'Éducation d'un

Ainsi , tout le titre par lequel vous possédez Prince , par Chanteresne (Nicole). Les pensécs sont de Pascal ; la rédaction est de Nicole.

votre bien n'est pas un titre fondé sur la nature,,

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mais sur un établissement humain. Un autre fait roi par l'erreur du peuple, s'il venoit à outour d'imagination dans ceux qui ont fait les blier tellement sa condition naturelle, qu'il s'ilois, vous auroit rendu pauvre; et ce n'est que maginât que ce royaume lui étoit dû, qu'il le cette rencontre du hasard qui vous a fait naître méritoit, et qu'il lui appartenoit de droit? Vous avec la fantaisie des lois, qui s'est trouvée favo- admireriez sa sottise et sa folie. Mais y en a-t-il rable à votre égard, qui vous met en possession moins dans les personnes de qualité, qui vivent de tous ces biens.

dans un si étrange oubli de leur état naturel? Je ne veux pas dire qu'ils ne vous appartien- Que cet avis est important ! Car tous les emnent pas légitimement, et qu'il soit permis à un portements, toute la violence et toute la fierté autre de vous les ravir ; car Dieu , qui en est le des grands ne viennent que de ce qu'ils ne conmaître, a permis aux sociétés de faire des lois noissent point ce qu'ils sont : étant difficile que pour les partager : et quand ces lois sont une ceux qui se regarderoient intérieurement comme fois établies, il est injuste de les violer. C'est ce égaux à tous les hommes, et qui seroient bien qui vous distingue un peu de cet homme dont persuadés qu'ils n'ont rien en eux qui mérite nous avons parlé, qui ne posséderoit son royaume ces petits avantages que Dieu leur a donnés auque par l'erreur du peuple, parce que Dieu n'au-dessus des autres, les traitassent avec insolence. toriseroit pas cette possession , et l'obligeroit à 11 faut s'oublier soi-même pour cela , et croire y renoncer, au lieu qu'il autorise la vôtre. Mais qu'on a quelque excellence réelle au-dessus ce qui vous est entièrement commun avec lui, d'eux : en quoi consiste cette illusion que je tâc'est que ce droit que vous y avez n'est point che de vous découvrir. fondé, non plus que le sien, sur quelque qua

JI. lité et sur quelque mérite qui soit en vous, et qui vous en rende digne. Votre ame et votre Il est bon que vous sachiez ce que l'on vous corps sont d'eux-mêmes indifférents à l'état de doit , afin que vous ne prétendiez pas exiger des batelier ou à celui de duc : et il n'y a nul lien hommes ce qui ne vous seroit pas dû; car c'est naturel qui les attache à une condition plutôt une injustice visible : et cependant elle est fort qu'à une autre.

commune à ceux de votre condition, parceQue s'ensuit-il de là ? Que vous devez avoir, qu'ils en ignorent la nature. comme cet homme dont nous avons parlé, une Il y a dans le monde deux sortes de grandouble pensée; et que, si vous agissez extérieu-deurs; car il y a des grandeurs d'établissement rement avec les hommes selon votre rang, vous

et des grandeurs naturelles. Les grandeurs d'é devez reconnoître par une pensée plus cachée, tablissement dépendent de la volonté des hommais plus véritable, que vous n'avez rien natu- mes , qui ont cru, avec raison, devoir honorer rellement au-dessus d'eux. Si la pensée publique certains états, et y attacher certains respects. vous élève au-dessus du commun des hommes, Les dignités et la noblesse sont de ce genre. En que l'autre vous abaisse et vous tienne dans une un pays on honore les nobles, et en l'autre les parfaite égalité avec tous les hommes; car c'est roturiers : en celui-là les aînés, en cet autre les votre état naturel.

cadets. Pourquoi cela? parcequ'il a plu aux Le peuple qui vous admire ne connoit pas hommes. La chose étoit indifférente avant l'épeut-être ce secret. Il croit que la noblesse est tablissement: après l'établissement, elle devient une grandeur réelle, et il considère presque les juste, parcequ'il est injuste de le troubler. grands comme étant d'une autre nature que les Les grandeurs naturelles sont celles qui sont autres. Ne leur découvrez pas cette erreur , si indépendantes de la fantaisie des hommes, parvous voulez; mais n'abusez pas de cette éléva-cequ'elles consistent dans les qualités réelles et tion avec insolence, et sur-tout ne vous mécon- effectives de l'ame et du corps, qui rendent noissez pas vous - même, en croyant que votre l’une ou l'autre plus estimable, comme les être a quelque chose de plus élevé que celui des sciences, la lumière, l'esprit, la vertu, la santé, autres.

la force. Que diriez-vous de cet homme qui auroit été Nous devons quelque chose à l'une et à l'au

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