Page images
PDF
EPUB

tres s'ébranlent, l'être sort du néant, les tom- | des cieux a changé. A ces mots, les mers, les montagnes, les forêts, les tombeaux frémissent, la nuit parle, les vents s'appellent.

beaux sont féconds; et l'impie vous défie avec impunité; il vous brave; il vous nie. O parole execrable! il vous brave, il respire encore, et il croit triompher de vous. O Dieu! détournez loin de moi les effets de votre vengeance. O Christ! prenez-moi sous votre aile. Esprit saint, soutenez ma foi jusqu'à mon dernier soupir.

PRIÈRE.

O Dieu! qu'ai-je fait? Quelle offense arme votre bras contre moi? Quelle malheureuse foiblesse m'attire votre indignation? Vous versez dans mon cœur malade le fiel et l'ennui qui le rongent; vous séchez l'espérance au fond de ma pensée; vous noyez ma vie d'amertume; les plaisirs, la santé, la jeunesse, m'échappent; la gloire, qui flatte de loin les songes d'une ame ambitieuse, vous me ravissez tout....

Etre juste, je vous cherchai sitôt que je pus vous connoître ; je vous consacrai mes hommages et mes vœux innocents dès ma plus tendre enfance, et j'aimois vos saintes rigueurs. Pourquoi m'avez-vous délaissé? Pourquoi, lorsque l'orgueil, l'ambition, les plaisirs, m'ont tendu leurs piéges infidèles?... C'étoit sous leurs traits que mon cœur ne pouvoit se passer d'appui.

J'ai laissé tomber un regard sur les dons enchanteurs du monde, et soudain vous m'avez quitté; et les ennuis, les soucis, les remords, les douleurs, ont en foule inondé ma vie.

Dieu vivant! ainsi vos vengeances se déclarent et s'accomplissent; ainsi vous sortez du silence et des ombres qui vous couvroient. O Christ! votre règne est venu. Père, Fils, Esprit éternel, l'univers aveuglé ne pouvoit vous comprendre. L'univers n'est plus; mais vous êtes, vous jugez les peuples. Le foible, le fort, l'innocent, l'incrédule, le sacrilege, sont tous devant vous. Quel spectacle! je me tais; mon ame se trouble et s'égare en son propre fonds. Trinité formidable au crime, recevez mes humbles hommages'.

TRAITÉ

SUR LE LIBRE ARBITRE.

AVIS DE L'ÉDITEUR DE 1806.

Les morceaux suivants n'ont jamais été imprimés. Le Traité sur le libre arbitre et la Réponse à quelques objections offrent une si grande conformité pour le fonds des idées avec les deux

morceaux qui suivent immédiatement sous le titre de la Liberté et de Réponse aux conséquences de la nécessité, qu'on ne peut guère s'empêcher d'y voir une même suite de réflexions, sou

mises seulement à un second travail et refondues dans une autre forme. On ne sait quel a été le premier jet; on observera

seulement que les deux morceaux placés les premiers semblent participer moins que les deux autres de cette manière libre, animée, intéressante, qui paroît naturelle à Vauvenargues, Les morceaux qui suivent, quoique bien certainement

de lui, semblent s'éloigner encore davantage du caractère général de ses écrits. On y retrouve si peu de cette philosophie consolante et douce qui fait le charme de ses ouvrages, et qui paroît avoir été le trait distinctif de son caractère, qu'on seroit tenté de les prendre quelquefois pour des essais de raisonnement et

O mon ame! montre-toi forte dans ces rigoureuses épreuves, sois patiente, espère à ton Dieu; tes maux finiront; rien n'est stable; la des objections qu'il se faisoit à lui-même. Mais tout ce qui re

terre elle-même et les cieux s'évanouiront comme un songe. Tu vois ces nations et ces trônes qui tiennent la terre asservie : tout cela périra. Écoute, le jour du Seigneur n'est pas loin, il viendra; l'univers surpris sentira les ressorts de son être épuisés, et ses fondements ébranlés: l'aurore de l'éternité luira dans le fond des tombeaux, et la mort n'aura plus d'asiles.

garde un homme tel que Vauvenargues a le droit d'intéresser la curiosité; et ce monument de ses opinions, quelque trompeur

On a dit, et il passe même pour constant parmi les personnes qui ont le plus connu Vauvenargues, que la prière précédente étoit le résultat d'une espèce de défi fait à l'auteur, d'écrire tout un aperçût pas, à moins d'être averti : c'est ce qu'il a fait dans cette morceau de prose en vers blancs de manière à ce qu'on ne s'en prière. Pour peu qu'on y fasse attention, on la trouvera entièrement composée de vers ayant tous le nombre de pieds qu'il faut pour composer un vers françois, et remplissant presque toutes les conditions nécessaires des vers, excepté la rime. Au reste, quoi qu'on puisse penser de cette anecdote, il faut remarquer que, partout où Vauvenargues a pris un ton élevé, il a adopté la même manière; et l'éloge du jeune de Seytres, en par

O révolution effroyable! L'homicide et l'incestueux jouissoient en paix de leurs crimes, et dormoient sur des lits de fleurs ; cette voix a frappé les airs; le soleil a fait sa carrière, la face | ticulier, est presque entièrement dans ce genre. S.

qu'il puisse être, se trouvant le seul qui nous reste, nous nous sommes décidés à publier ces réflexions, non comme preuves

du talent de Vauvenargues, à la réputation duquel elles n'ajouteront rien, mais, s'il est permis de le dire, comme documents historiques.

Il y a deux puissances dans les hommes, l'une active et l'autre passive : la puissance active est la faculté de se mouvoir soi-même ; la puissance passive est la capacité d'être mû.

On donne le nom de liberté à la puissance active; ce pouvoir qui est en nous d'agir, ou de n'agir pas et d'agir du sens qui nous plaît, est ce que l'on est convenu d'appeler libre arbitre. Ce libre arbitre est en Dieu, sans bornes et sans restriction; car qui pourroit arrêter l'action d'un Dieu tout-puissant? Il est aussi dans les hommes, ce libre arbitre : Dieu leur a donné d'agir au gré de leurs volontés; mais les objets extérieurs nous contraignent quelquefois, et notre liberté cède à leurs impressions.

Un homme aux fers a sans fruit la force de se mouvoir, son action est arrêtée par un ordre supérieur, la liberté meurt sous ses chaînes; un misérable à la torture retient encore moins de puissance : le premier n'est contraint que dans l'action du corps, celui-ci ne peut pas même varier ses sentiments; le corps et l'esprit sont gênés dans un degré presque égal ; et sans chercher des exemples si loin de notre sujet, les odeurs, les sons, les saveurs, tous les objets des sens et tous ceux des passions nous affectent malgré nous; personne n'en disconviendra. Notre ame a donc été formée avec la puissance d'agir; mais il n'est pas toujours en elle de conduire son action: cela ne peut se mettre en doute.

Les hommes ne sont pas assez aveuglés pour ne pas apercevoir une si vive lumière, et pourvu qu'on leur accorde qu'ils sont libres en d'autres occasions, ils sont contents.

Or, il est impossible de leur refuser ce dernier point: il y auroit de la mauvaise foi à le nier; cependant ils se trompent dans les conséquences qu'ils en tirent: car ils regardent cette volonté qui conduit leurs actions comme le premier principe de tout ce qui est en eux, et comme un principe indépendant; sentiment qui est faux de tout point: car la volonté n'est qu'un desir qui n'est point combattu, qui a son objet

en sa puissance, ou qui du moins croit l'avoir; et même, en supposant que ce n'est pas cela, on n'évite pas de tomber dans une extrême absurdité. Suivez bien mon raisonnement: je demande à ceux qui regardent cette volonté souveraine comme le principe suprême de tout ce qu'ils trouvent en eux, s'il est vrai que la volonté soit en nous le premier principe, tout ne doit-il pas dériver de ce fonds et de cette cause? Cependant combien de pensées qui ne sont pas volontaires! combien même de volontés opposées les unes aux autres! quel chaos! quelle confusion! Je sais bien que l'on me dira que la volonté n'est la cause que de nos actions volontaires, et que c'est seulement alors qu'elle est principe indépendant. C'est déja m'accorder beaucoup; mais ce n'est pas encore assez, et je nie que la volonté soit jamais le premier principe, c'est au contraire le dernier ressort de l'ame, c'est l'aiguille qui marque les heures sur une pendule et qui la pousse à sonner. Je conviens qu'elle détermine nos actions; mais elle est elle-même déterminée par des ressorts plus profonds, et ces ressorts sont nos idées ou nos sentiments actuels; car, encore que la volonté réveille nos pensées, et assez souvent nos actions, il ne peut s'ensuivre de là qu'elle en soit le premier principe : c'est précisément le contraire, et l'on n'a point de volonté qui ne soit un effet de quelque passion ou de quelréflexion.

que

Un homme sage est mis à une rude épreuve: l'appât d'un plaisir trompeur met sa raison en péril; mais une volonté plus forte le tire de ce mauvais pas : vous croyez que sa volonté rend sa raison victorieuse? Si vous y pensez tant soit peu, vous découvrirez au contraire que c'est sa raison toute seule qui fait varier sa volonté; cette volonté, combattue par une impression dangereuse, auroit péri sans ce secours. Il est vrai qu'elle vainc un sentiment actuel, mais c'est par des idées actuelles, c'est-à-dire par sa raison.

Le même homme succombe en une autre occasion; il sent irrésistiblement que c'est parcequ'il le veut qu'est-ce donc qui le fait agir? Sans doute c'est sa volonté; mais sa volonté sans règle s'est-elle formée de soi? n'est-ce pas un sentiment qui l'a mise dans son cœur? Ren

trez au-dedans de vous-mêmes; je veux m'en rapporter à vous n'est-il pas manifeste que dans le premier exemple ce sont des idées actuelles qui surmontent un sentiment, et que dans celuici le sentiment prévaut, parcequ'il se trouve plus vif, ou que les idées sont plus foibles? Mais il ne tiendroit qu'à ce sage de fortifier ses idées, il n'auroit qu'à le vouloir. Oui, le vouloir fortement; mais, afin qu'il le veuille ainsi, ne faudroit-il pas jeter d'autres pensées dans son ame, qui l'engagent à vouloir? Vous n'en disconviendrez pas, si vous vous consultez bien. Convenez donc avec moi que nous agissons souvent selon ce que nous voulons, mais que nous ne voulons jamais que selon ce que nous sentons ou selon ce que nous pensons : nulle volonté sans idées ou sans passions qui la précèdent.

Un homme tire sa bourse, me demande pair ou non : je lui réponds l'un ou l'autre. N'est-ce pas ma volonté seule qui détermine ma voix ? Y a-t-il quelque jugement ou quelque passion qui devance? L'on ne voit pas plus de raison à croire que c'est pair qu'impair: donc ma volonté naît de soi, donc rien ne la détermine. Erreur grossière : ma volonté pousse ma voix ; le pair et l'impair sont possibles : l'un est aussi caché que l'autre; aucun n'est donc plus apparent. Mais il faut dire pair ou non ; et le desir du gain m'échauffe; les idées de pair et d'impair se succèdent avec vitesse, mêlées de crainte et de joie; l'idée du pair se présente avec un rayon d'espérance. La réflexion est inutile, il faut que je me détermine, c'est une nécessité; et sur cela je dis pair, parceque pair en ce moment se présente à mon esprit.

Cherchez-vous un autre exemple? Levez vos bras vers le ciel : c'est autant que vous le voudrez que cela s'exécutera; mais vous ne le voudrez que pour faire un essai du pouvoir de la volonté, ou par quelque autre motif; sans cela, je vous assure que vous ne le voudrez pas. Je prends tous les hommes à témoin de ce que je dis là; j'en appelle à leur expérience. J'exposerai des raisons pour prouver mon sentiment et le rendre inébranlable par un accord merveilleux; mais je crois que ces exemples répandront un jour sensible sur ce qui me reste à dire: ils aplaniront notre voie.

Soyez cependant persuadé que ce qui dérobe à l'esprit le mobile de ses actions, n'est que leur vitesse infinie. Nos pensées meurent au moment que leurs effets se font connoître. Lorsque l'action commence, le principe est évanoui. La volonté paroît; le sentiment n'est plus : l'on ne le trouve plus en soi, et l'on doute qu'il y ait été; mais ce seroit un vice énorme que l'on eût des volontés qui n'eussent point de principe. Nos actions iroient au hasard; il n'y auroit plus que des caprices; tout ordre seroit renversé. Il ne suffit donc pas de dire qu'il est vrai que la réflexion ou le sentiment nous conduise; nous devons encore ajouter qu'il seroit monstrueux que cela ne fût pas.

L'homme est foible, on en convient ; ses sentiments sont trompeurs, ses vues sont courtes et fausses. Si sa volonté captive n'a pas de guide plus sûr, elle égarera tous ses pas. Une preuve naturelle qu'elle en est réduite là, c'est qu'elle s'égare en effet ; mais ce guide, quoique incertain, vaut mieux qu'un instinct aveugle. Une raison imparfaite est beaucoup au-dessus d'une absence de raison. La raison débile de l'homme et ses sentiments illusoires le sauvent encore néanmoins d'une infinité d'erreurs. L'homme entier seroit abruti s'il n'avoit pas ce secours. Il est vrai qu'il est imparfait ; mais c'est une nécessité. La perfection infinie ne souffre point de partage; Dieu ne seroit point parfait si quelque autre pouvoit l'être.

Non seulement il répugne qu'il y ait deux êtres parfaits; mais il est en même temps impossible que deux êtres indépendants puissent subsister ensemble si l'un des deux est parfait, parceque la perfection comprend nécessairement une puissance sans bornes, éternelle, interruptible, et qu'elle ne seroit pas telle si tout ne lui étoit pas soumis. Ainsi Dieu seroit imparfait sans la dépendance des hommes: cela est plus clair que le jour.

Personne, dites-vous, ne doute d'un principe si certain ; cependant ceux qui soutiennent que la volonté peut tout, et qu'elle est le premier principe de toutes nos actions, ceux-là nient, sans y prendre garde, la dépendance des hommes à l'égard du Créateur. Or, voilà ce que j'attaque; voilà l'objet de ce discours. Je ne me suis attaché à prouver la dépendance de la vo

lonté à l'égard de nos idées, que pour mieux établir par-là notre dépendance totale et continue de Dieu.

Vous comprenez bien par-là que j'établis aussi la nécessité de toutes nos actions et de tous nos desirs. Qu'une conséquence si juste ne vous effarouche point. Je prétends vous montrer que notre liberté subsiste malgré cette nécessité. Je manifesterai l'accord et la solution de ce nœud, qui fera disparoître les ombres qui peuvent encore nous troubler.

Mais, pour revenir à présent au dogme de la dépendance, comment se peut-on figurer les hommes indépendants? Leur esprit n'est-il pas créé, et tout être créé ne dépend-il pas des lois de sa création? Peut-il agir par d'autres lois que par celles de son être? et son être, n'est-ce pas l'œuvre de Dicu? Dieu suspend, direz-vous, ses lois pour laisser agir son ouvrage : mauvaise raison l'homme n'a rien en lui-même dont il n'ait reçu le principe et le germe en sa naissance. L'action n'est qu'un effet de l'ètre: l'être ne nous est point propre; l'action le seroit-elle? Dieu suspendant ses lois, l'homme est anéanti; toute action est morte en lui. D'où tireroit-il la force et la puissance d'agir, s'il perdoit ce qu'il a reçu? un être ne peut agir que par ce qui est en lui. L'homme n'a rien en lui-même que le Créateur n'y ait mis donc l'homme ne peut agir que par les lois de son Dieu. Comment changeroit-il ces lois, lui qui ne subsiste qu'en elles, et qui ne peut rien que par elles? Faites en sorte qu'une pendule se meuve par d'autres lois que par celles de l'ouvrier, ou de celui qui la touche. La pendule n'a d'action que celle qu'on lui imprime; ôtez-en ce qu'on y a mis, ce n'est plus qu'une machine sans force et sans mouvement. Cette comparaison est juste pour tout ce qui est créé; mais il y a cette différence entre les ouvrages des hommes et les ouvrages de Dieu, que les productions des hommes ne reçoivent d'eux qu'un mode, une forme périssable, et peuvent être dérangées, détruites ou conservées par d'autres hommes; mais les ouvrages de Dieu ne dépendent que de lui, parcequ'il est l'auteur de tout ce qui existe, non seulement pour la forme, mais aussi pour la matière. Rien n'ayant reçu T'existence que de ses puissantes mains, il ne

peut y avoir d'action dont il ne soit le principe. Tous les êtres de la nature n'agissent les uns sur les autres que selon ses lois éternelles; et nier leur dépendance, c'est nier leur création: car il n'y a que l'être incréé qui puisse être indépendant. Cependant l'homme le seroit dans plusieurs actions de sa vie, si sa volonté n'étoit pas dépendante de ses idées; supposition très absurde et très impie à-la-fois. Je ne veux pas vous surprendre; méditez bien là-dessus. Faire cesser l'influence des lois de la création sur la volonté de l'homme, rompre la chaîne invisible qui lie toutes ses actions, n'est-ce pas l'affranchir de Dieu ? Si vous faites la volonté tout-à-fait indépendante: elle n'est plus soumise à Dieu; si elle est toujours soumise à Dieu, elle est toujours dépendante : rien n'est si certain que cela. Comment concevoir cependant que la créature se meuve en quelque instant que ce soit par une impression différente de celle du Créateur? J'ai prouvé plus clair que le jour combien cela étoit impossible. Eh pourquoi se révolter contre notre dépendance? c'est par elle que nous sommes sous la main du Créateur; que nous sommes protégés, encouragés, secourus; que nous tenons à l'infini, et que nous pouvons nous promettre une sorte de perfection dans le sein de l'être parfait : et d'ailleurs cette dépendance n'éteint point la liberté qui nous est si précieuse. Je vous ai promis d'accorder ce qui paroît incompatible; suivez-moi donc bien, je vous prie. Qu'entendez-vous par liberté? n'estce pas de pouvoir agir selon votre volonté? comprenez-vous autre chose? prétendez-vous rien de plus? Non, vous voilà satisfait : eh bien! je le suis aussi. Mais sondez-vous un moment; voyez s'il est impossible que la volonté de l'homme soit quelquefois conforme à celle du Créateur. Assurément cela est très possible, vous ne le nierez pas cependant dans cette occasion l'homme fait ce que Dieu veut, il agit par la volonté de celui qui l'a mis au monde, l'on n'en peut disconvenir; mais cela ne l'empêche point aussi d'agir de plein gré. N'est-ce pas là toutefois ce qu'on appelle être libre? manque-t-on de liberté lorsqu'on fait ce que l'on veut? Vous voyez donc clairement que volonté n'est point indépendante de Dieu, et que la nécessité ne suppose pas toujours depen

[ocr errors][ocr errors]

dance involontaire; nous suivons les lois éternelles en suivant nos propres desirs; mais nous les suivons sans contrainte, et voilà notre liberté. Subtilité, direz-vous; ce n'est point agir de soimême que d'agir par une impression et des lois étrangères. Mais vous raisonnez là sur un principe faux; l'impression et les lois de Dieu ne nous sont point étrangères: elles constituent notre essence, et nous n'existons qu'en elles. Ne dites-vous pas : Mon corps, ma vie, ma santé, mon ame? Pourquoi ne diriez-vous pas Ma volonté, mon action? Croyez-vous votre ame étrangère, parcequ'elle vient de Dieu et qu'elle n'existe qu'en lui? Votre volonté, votre action, sont des productions de votre ame; elles sont donc vôtres aussi.

:

également sensibles: car je sais, par expérience, que je fais ce que je veux ; mais la même expérience m'enseigne que je ne veux que ce que mes sentiments ou mes pensées m'ont dicté. Nulle volonté dans les hommes qui ne doive sa direction à leurs tempéraments, à leurs raisonnements et à leurs sentiments actuels.

Sur cela, l'on oppose encore l'exemple des malheureux qui se perdent dans le crime, contre toutes leurs lumières. La vérité luit sur eux, le vrai bien est devant leurs yeux; cependant ils s'en écartent; ils se creusent un abyme, ils s'y plongent sans frayeur; ils préfèrent une joie courte à des peines infinies. Donc ce n'est ni leur connoissance ni le goût naturel de la félicité qui déterminent leur cœur ; donc c'est leur volonté seule qui les pousse à ces excès. Mais ce raisonnement est foible; les con

d'appui sont faciles à lever. Un libertin qui connoît le vrai bien, qui le veut et qui s'en écarte, n'y renonce nullement; il se fonde sur sa jeunesse, sur la bonté divine ou sur la pénitence; il perd de vue son objet naturel; l'idée en est dans sa mémoire, mais il ne la rappelle pas; elle ne paroît qu'à demi; elle est éclipsée dans la foule; des sentiments plus vifs l'écartent, la dérobent, l'exténuent; ces sentiments impérieux remplissent la capacité de son esprit corrompu. Prenez cependant le même homme au milieu de ses plaisirs; présentez-lui la mort prête à le saisir ; qu'il n'ait plus qu'un seul jour à vivre; que le feu vengeur des crimes s'allume à ses yeux impurs et brûle tout autour de lui; s'il lui reste un rayon de foi, s'il espère encore en Dieu, si la peur n'a pas troublé son ame lâche et coupable, croyez-vous qu'il hésite alors à fléchir son juge irrité, et à se couvrir de poussière devant la majesté de Dieu qui va le juger?

Mais, en ce cas-là, direz-vous, la liberté n'est qu'un nom, les hommes se croyoient libres en suivant leur volonté : c'étoit une erreur mani-tradictions apparentes qui lui servent comme feste. Vous vous égarez encore les hommes ont eu raison de distinguer deux états extrêmement opposés; ils ont nommé liberté la puissance d'agir par les lois de leur être, et nécessité la violence que souffrent ces mêmes lois. C'est toujours Dieu qui agit dans toutes ces circonstances; mais quand il nous meut malgré nous, cela s'appelle contrainte; et quand il nous conduit par nos propres desirs, cela se nomme liberté. Il falloit bien deux noms divers pour désigner deux actions différentes; car, encore que le principe soit le même, le sentiment ne l'est pas. Mais, au fond, aucun homme sage n'a jamais pu ni dû étendre ce terme de liberté jusques à l'indépendance: cela choque trop la raison, l'expérience et la piété. Ce qui fait pourtant illusion aux partisans du libre arbitre, c'est le sentiment intérieur qu'ils en trouvent dans leur conscience: car ce sentiment n'est pas faux. Que ce soit notre raison ou nos passions qui nous meuvent, c'est nous qui nous déterminons; il y auroit de la folie à distinguer ses pensées ou ses sentiments de soi. Je puis me mettre au régime pour rétablir ma santé, pour mortifier mes sens ou pour quelque autre motif: c'est toujours moi qui agis, je ne fais que ce que je veux; je suis donc libre, je le sens, et mon sentiment est fidèle. Mais cela n'empêche pas que mes volontés ne tiennent aux idées qui les précèdent; leur chaîne et leur liberté sont

Tout ce qu'on peut dire à cela, c'est que le bien le plus grand ne nous remue pas toujours, mais celui qui se fait sentir avec plus de vivacité. L'illusion est de confondre des souvenirs languissants avec des idées très vives, ou des notions qui reposent dans le sein de la mémoire avec des idées présentes et des sentiments actuels. Il est certain cependant que des idées absentes ou des idées affoiblies ne peuvent guère plus sur nous que celles qu'on n'a jamais eues.

« PreviousContinue »